L’OTAN, l’Afghanistan et la France


Sur la scène internationale, pour la France, mais aussi l’Alliance, la guerre d’Afghanistan se termine. Le Sommet de Chicago a été en partie consacré à ce sujet, même si la smart défense fut aussi l’un des sujets. La France, et le nouveau Président Français, n’était pas attendu. D’autres rendez-vous internationaux sont plus importants et la France y est d’ores et déjà attendue… Paradoxalement, le Sommet de Chicago était plus important en termes de politique intérieure française, le retrait anticipé français ayant été l’un des points saillants de différenciation entre les deux candidats à l’élection présidentielle. Il s’agissait donc pour notre Président bien d’un test, mais d’abord à jauge nationale, que son intervention télévisée de mardi soir a implicitement reconnue…
L’image du Sommet est sauve. Les positions politiques des uns et des autres se sont exprimées et elles ont été prises en compte très officiellement ; trop même car en réalité bien des divergences diplomatiques se sont faites jour (entre la France et l’Allemagne à la fois sur le pacte budgétaire et le retrait anticipé d’Afghanistan ; entre la France et la Grande-Bretagne sur le pacte et la relation bilatérale de défense). Pour les États-Unis, l’enjeu du Sommet était d’éviter un effet boule de neige portant tout à la fois préjudice à l’Alliance et à la France devenue bouc émissaire de la précipitation d’autres retraits.
59éme engagement du candidat François Hollande : « j’engagerai un retrait immédiat de nos troupes d’Afghanistan. Il n’y aura plus de troupes françaises dans ce pays à la fin de l’année 2012 »… puis glissement stratégique par l’apparition de la terminologie « troupes combattantes » en mars. Ce seront donc les forces combattantes françaises qui quitteront le théâtre afghan d’ici la fin de l’année 2012. Il fallait en finir du mieux possible en Afghanistan, mais quelle terminologie étonnante que celle de « forces combattantes » : l’Afghanistan est une zone de guerre, tous nos soldats sont des combattants et sont d’ailleurs définis comme tels par nos adversaires.
Les affaires militaires sont exceptionnelles dans une démocratie en ce sens qu’elles référent à la vie et à la mort. Mettre en jeu la vie de soldats et l’assumer politiquement est la plus grande crédibilité stratégique d’une nation. L’engagement de militaires est donc une marche qui intervient comme expression de notre volonté politique lorsque d’autres marches ont été gravies. L’outil militaire devient un engagement politico-stratégique dans le sens strict du terme lorsque le Politique le décide, car la guerre est l’incarnation de la volonté politique ; il ne peut y avoir en la matière d’improvisation stratégique. L’inverse discrédite à la fois le Politique et le militaire. Forces combattantes, mot malheureux ; mais est-ce là seulement un mot, ou déjà l’apparition psychologique des maux ?
De fait, différentes questions se posent : quel est le sens de ce que l’on fait de, et dans l’Alliance ? Avons-nous tiré les conclusions de la fin de la Guerre froide ? Quel était le sens de notre engagement en Afghanistan ? Le Président Français venant de déclarer dans son discours de Nijrab que nous n’étions pas « mobilisés pour capter des ressources ou pour avoir une influence », quel sens et quelle ambition pour la France ? Sommes-nous matures stratégiquement ; c’est-à-dire en réalité, avons-nous la capacité de nous engager dans des opérations militaires tout en assumant la terminologie adéquate, y compris le mot guerre, comme l’aboutissement d’une politique ? Et, la stratégie étant le pont entre le politique et le militaire, quelle stratégie pour la France ? Il ne faudrait pas que notre réintégration dans le commandement intégré de l’Alliance se transforme davantage désormais en une résignation à l’impuissance, transformée en fuite en avant, et non en un projet politico-stratégique… La France tente de s’aligner sur des puissances symétriques mais sans assumer jusqu’au bout son positionnement stratégique… En ce sens, la Libye fut-elle la revanche de Suez ?
Nous assistons là, à un délitement du Politique (de l’exécutif d’hier comme de celui d’aujourd’hui), dans son incapacité à accepter un conflit voulu et mené dans le cadre d’une Alliance politique et militaire. Un état de grâce, politique comme stratégique, n’est pas éternel !
Beaucoup de questions donc. Et un constat. Ce retrait, pour ne pas dire retraite, se fait par réaction à la mort de 4 soldats français, tombés en janvier de cette même année. Axe certainement le plus important, celui des hommes et des femmes qui font notre défense, c’est-à-dire notamment ceux, qui sur le champ de bataille, servent la France avec abnégation, et qui se doivent de résoudre par la force et le droit ce que la raison n’est pas parvenue à faire. Mais, ce ne doit jamais être l’aggravation d’une situation sur un théâtre d’opérations, ou une urgence dictée par l’expression d’une émotion, fût-elle collective, électorale ou politique, qui doit justifier un retrait, mais la concrétisation des objectifs politiques et stratégiques. Il nous faut, soit accepter les conséquences de ce que l’on veut faire et obtenir, soit subir les conséquences de ce que l’on n’a pas voulu faire. Et, l’on ne fait jamais la guerre pour rien, encore moins pour le roi de Prusse…
Pour cette guerre d’Afghanistan, il s’est bien agi d’un bourbier, d’une guerre civile dans laquelle nous nous sommes situés avec simplisme dans la vision réductrice « Taliban égal terroriste ». Ce faisant, nous avons fait prendre un risque considérable à l’Alliance. L’engagement en Afghanistan et l’échec, nous donnent en héritage un appareil militaire marqué par une défaite. Le nier serait non seulement nier une évidence mais aussi refuser d’en tirer conséquences et enseignements. On apprend de ses échecs, rarement de ses victoires…
Plus grave, au-delà de ce nombrilisme stratégique Français comme occidental ; pour rapatrier nos hommes et sauver le soldat OTAN ; nous sommes tous – collectivement – prêts à tolérer dans cette zone une instabilité indéfinie avec les risques géopolitiques inhérents ; mais il est vrai, essentiellement d’abord, pour le Pakistan… sans en mesurer exactement (ou vouloir en mesurer) toutes les conséquences… Or, elles seront bien là ! Nous en reparlerons…

OTAN


« Ne vous jetez pas sur le problème » avait coutume de dire le général Georges Marshall. Aussi, avant de vous proposer mon analyse du Sommet de l’OTAN à Chicago et des décisions qui y furent prises (annoncées ou pas), je voudrai d’abord revenir cette construction politique que constitue l’Alliance Atlantique, sujet à multiples facettes, idéologiquement toujours connoté, politiquement délicat.
Construite à compter de 1949 et à partir du traité de Washington, l’OTAN s’est très vite agrandie, dépassant le simple axe atlantique. La charnière 1989-1991, marquée à la fois par la victoire sur l’URSS et la dissolution de Pacte de Varsovie, est un événement majeur dans l’évolution de l’Alliance, qui ne se connaît plus de rivale. La responsabilité territoriale de l’Alliance se modifie, aux zones internes s’ajoutent désormais les zones adjacentes et les zones externes. L’OTAN devient un outil d’expansion d’une communauté occidentale. 1999 voit ainsi l’intégration de trois nouveaux membres, puis des Etats Baltes, faisant de la Baltique une mer intérieure otanienne, sur le principe de la continuité territoriale. Il en sera de même avec l’intégration de la Slovaquie, puis de la Slovénie, de la Roumanie, de la Bulgarie, déplaçant les lignes de plus de 1000 km vers l’Est, et faisant de l’Alliance une véritable alliance continentale.
De fait, l’Alliance est certes une organisation, mais elle constitue, d’abord et avant tout, une construction politique, liée à la réalisation d’un projet géopolitique. Avec la réintégration de la France dans le Commandement intégré de l’Alliance Atlantique, cette dernière est devenue véritablement une communauté atlantique sous direction américaine. Ce qui ne change pas dans l’Alliance, est que l’Union Européenne, en tant qu’acteur stratégique, n’existe pas. Ce faisant, il ne s’agit que d’entériner un simple mais fatal constat : l’Europe n’est plus le centre de gravité des affaires stratégiques mondiales. La manière technique pour la France de réintégrer l’Alliance, démontre bien que le ressort politique d’aller au-delà, vers une véritable défense européenne est cassé. Nous avons certes donné des gages à nos partenaires euro-occidentaux, tout en rendant les opérations plus faciles dans le cadre du maintien de la paix. Mais cette réintégration, à contretemps et contre-pied, est un non-événement stratégique.
L’OTAN aujourd’hui, c’est d’abord 28 Etats membres et 22 pays partenaires. L’Alliance opère notamment aux Balkans, en Méditerranée, au Proche et Moyen-Orient, en Afghanistan, dans le Golfe Persique, mais aussi aux frontières de l’Iran et aux pourtours immédiats du Pakistan. Géographiquement donc, l’OTAN est présente de l’espace atlantique à l’arc de crise oriental, sans omettre l’arc allant des Balkans au Xinjiang chinois…En termes d’opérations, l’OTAN dispense des formations en Afrique, forme les forces de sécurité en Irak, contrôle les voies maritime en Méditerranée mais aussi plus loin vers le Golfe Persique, assure un Partenariat via diverses initiatives de coopération, fournit des avis sur les réformes de défense y compris jusqu’au Proche et Moyen-Orient, met en œuvre différentes manœuvres et exercices, encourage l’interopérabilité, et bien évidement, mène des opérations militaires allant du maintien de la Paix aux opérations en Afghanistan. L’Alliance, utilise donc, en fonction des besoins, des stratégies d’engagement, de présence, d’influence, mais aussi via les champs idéologique, technologique, commercial, voir procédural, une stratégie d’enculturation.
Au regard de l’histoire de l’organisation atlantique, il convient de constater que chaque refonte des structures politico-stratégiques de l’Alliance correspond à une évolution de la doctrine de sécurité américaine, à l’instar de celle définie en 1991 lors du sommet de Rome dans l’environnement de l’immédiat après-guerre froide. Il en fut de même lors de tous les sommets suivants, permettant tour à tour, une réduction et un repositionnement des forces et des commandements ; une otanisation de l’UEO au profit de la PESD puis plus tard une mise en forme de la dépendance capacitaire au travers des accords dits Berlin + ; l’adoption de nouveaux concepts stratégiques ; l’élargissement et l’intégration, et l’inter-opérabilisation des forces et systèmes. Car, aujourd’hui, l’OTAN c’est aussi plus de 320 comités et sous-comités qui, au travers de procédures et des fameux stanags, visent à interopérabiliser.
Nous pouvons donc aisément constater la diminution du facteur géographique de l’Alliance. Aujourd’hui, l’OTAN n’a plus de zone de référence et SACLANT a perdu en 2002 ses attributions de défense du territoire américain. Plus encore, force aussi de constater que l’OTAN est une organisation utile aux Etats-Unis, mais dont ils peuvent aussi ne pas se servir dès lors que la grille politico-stratégique de Washington suggère une autre posture…Très clairement, au risque de provoquer, je résumerai ce constat en une formule : l’Alliance défend l’Europe qui ne se sent et ne se veut pas menacée, et de défend plus les Etats-Unis, qui sont en guerre…Concrètement, l’utilité de l’OTAN se trouve donc dans ses fonctions, et non plus dans sa géographie, ou dans la somme des géographies de ces membres.

Terres et temps inconnus


Revenons un instant à la situation européenne. Les opinions publiques européennes veulent revenir à l’époque des trente dernières années ; époque bénie des temps où nous avons cru, collectivement, être beaucoup plus riches que nous ne l’étions… Un système de vie à crédit… Nous sommes dans une escalade d’engagements, allant toujours plus loin dans les solutions les pires, à défaut d’avoir voulu en des temps meilleurs, régler et apurer nos dettes. Allons-nous alors vers des terres et temps inconnus ?
Real politics oblige, Angela Merckel n’est pas affaiblie, à contrario de ce que pensent nos médias sans connaissance et certains experts politiques béats, autoproclamés commentateurs avisés. Plus encore, notre pays comme nos prétendus intellectuels entretiennent consciencieusement l’ignorance. A l’inverse de ce qui est dit, les positions de la France et de l’Allemagne ne sont pas inconciliables. Elles peuvent être complémentaires mais elles demandent d’abord au nouveau Président Français d’ajuster socialement son programme présidentiel. Nous assistons, en réalité, depuis quelques jours, à la mise en place d’un décor, d’un paysage vis-à-vis des opinions publiques…et des électeurs.
Néanmoins, le contexte se modifie. Différents pays ; Pays-Bas, Espagne, Italie, Portugal, Grèce (demain la France ?) ; ne peuvent ou ne pourront remplir leurs objectifs de réduction de déficit, certes avec des différences notables. De nouveaux axes « géo politiques » (au sens littéral des deux termes) apparaissent au sein de l’Union européenne, confortant en cela notre analyse d’une Union européenne en devenir à plusieurs vitesses et à plusieurs cercles. L’axe Grande-Bretagne – Italie en est le plus surprenant. Or, nous ne nous situons qu’au regard d’un pays… Il y aura compromis, mais un compromis politique sur des bases qui restent à définir. Et ce, alors que le temps n’est plus aux compromis… Constatons aussi l’échec complet de la gouvernance européenne depuis quatre ans.
Dans une économie mondialisée, nous ne sommes plus compétitifs. Mais il ne faut pas, à l’inverse, uniquement réduire cela à des coûts salariaux trop élevés… mais plus globalement (malheureusement) à des coûts de structure trop importants… Comment assurer l’emploi sans croissance ? Cette question est primordiale alors qu’il convient de s’attendre à plusieurs années de stagnation (0,5% à 1% de croissance). La croissance n’est pas une incantation magique permettant de ne pas faire les efforts nécessaires… Nous cherchons des solutions idéales, simplement en colmatant des brèches… Elles n’existent pas. Nous vivons dans la fiction de l’existence d’une solution nous permettant d’éviter des sacrifices, y compris en les reportant sur les autres peuples, grecs en premiers… L’imperfection est une norme là aussi !
Le risque ne provient pas du montant des dettes (actuelles et supplémentaires) à supporter mais du stress et de la contagion, y compris par le biais de la fuite des dépôts… Crise des sub-primes, puis crise bancaire, puis crise des dettes souveraines… bientôt crise monétaire… Et, par la montée et diffusion de la protestation, crise politique dans des Etats européens (et, demain d’autres Etats occidentaux)… y compris par résurgence de luttes sociales avec un déclassement des classes dites moyennes, mais aussi ouvrières… permettant une mise en cause du terreau politique (sensation réelle ou fantasmée de confiscation du pouvoir par des élites, populisme et poujadisme)… des souffrances réelles de populations se paupérisant … sans omettre un risque de contagion sacrificielle…
Véritable Choc de l’incertitude. Mais, au-delà des erreurs de ceux d’hier qui nous expliquent comment nous en sortir demain ; personne ne semble vouloir accepter de changer à la fois de grille de lecture et d’échelle ! La transition entre un monde ancien et un monde nouveau appelle à de nouvelles politiques à rebours des logiques politiques d’hier, défaillantes et aveugles ; qui ne cessent de banaliser les conséquences d’actes inconsidérés pris sans horizon stratégique car se projetant avec des considérations datant de la veille, jamais du lendemain… Ayons l’honnêteté de nous confronter avec la réalité… Nous côtoyons l’abîme. Diverses économies européennes sont proches de sombrer. Et, nous précipitons le mouvement… Nous devons impérativement réfléchir différemment… Alors, oui, nous entrons en des terres inconnues. Espérons aussi en des temps de politiques inédites….Mais aussi potentiellement dans celui de responsables neufs, qui, n’ayant pas à porter le poids des erreurs passées, peuvent légitimement prétendre innover. Car la situation montre l’importance du Politique : l’indécision politique à définir un cap comme à donner du sens à l’action est malheureusement déterminante dans la crise actuelle…
Au niveau européen il convient de réduire les délais d’ajustement, d’augmenter la coordination à l’échelle européenne (à 17 pays) ; de garantir les dépôts européens et de mettre en place un système de recapitalisation bancaire à l’échelle de l’Union européenne ; de mutualiser une part de la dette (et donc un contrôle des autres Etats européens sur notre propre budget) ; d’introduire de l’inflation… mais plus encore de vivre les uns avec les autres !
Pour la France, trois futurs existent : sombrer, être la meilleure, intégrer un destin commun… Au niveau national, il convient donc de mettre la France en mouvement. Pour rétablir l’espoir et la confiance, il faut indiquer une direction, une voie, qui ne peut être simplement celle d’une sortie de crise. Il faut à la France à la fois une vision, un projet, une stratégie… et une volonté !

Cadrage stratégique


Au lendemain du Sommet de l’OTAN à Chicago, je vous propose ci-après l’intégralité de la première note de cadrage stratégique rédigée par Louis Gautier et remise à François Hollande, alors candidat à la présidentielle.

Election présidentielle 2012
A l’attention de François Hollande Note de cadrage n° 1
Objet : cadrage des grands enjeux doctrinaux stratégiques et de défense Europe-PESD/OTAN/dissuasion nucléaire/défense anti-missiles/OPEX

Les sujets mis en perspective dans cette note de cadrage : la défense européenne (Politique européenne de sécurité et de défense), l’OTAN, la dissuasion nucléaire, les opérations extérieures (OPEX), seront repris et développés dans les notes d’analyse ultérieures. Les positions arbitrées sur ces enjeux sont un gage de cohérence et de crédibilité. Les questions budgétaires et de programmation militaire seront traitées de façon séparée.

1. Europe de la défense
Une chose est sûre, l’Europe de la défense va mal et de plus en plus depuis 2003, date à laquelle les divergences sur l’Irak ont fait capoter la mise en œuvre effective des accords franco-britanniques de Saint-Malo (1998), du traité de Nice et de la déclaration de Laeken (2001) sur des forces européennes autonomes. Paradoxalement, la coopération militaire franco-britannique, issue de l’accord de Londres (novembre 2010) qui solde définitivement le passif entre Paris et Londres, est en soi positive mais s’effectue sur le dos de la défense européenne qu’elle dénigre. Il est donc vital d’ouvrir cette coopération à d’autres ou de la compléter par de nouvelles initiatives, notamment prises avec l’Allemagne, ce qui implique de réaffirmer l’importance du cadre européen au plan politique et la relance du processus d’intégration européenne au plan pratique. D’autant plus que le conflit Libyen est venu souligner des divergences de vues préoccupantes entre Européens, notamment avec l’Allemagne, et met en évidence les limites de leurs capacités d’action militaire, même sur un théâtre d’opération proche.
L’Europe de la défense est en panne sur le plan politique, sur le plan militaire et sur le plan industriel. Sa relance se heurte à tant d’obstacles concrets et à un tel scepticisme généralisé désormais qu’on serait tenté, comme Nicolas Sarkozy, de jeter l’éponge. Ce serait une erreur. La France confortablement assise dans un wagon de première classe à l’OTAN doit reprendre sa place de conducteur de la locomotive européenne. Patiemment elle doit être de nouveau à la manœuvre avec les Allemands, les Britanniques, les Polonais, les Espagnols, les Italiens, les Belges, les Grecs et tous ceux qui voudront collectivement s’atteler à la tâche. Pour cela, il faut à nouveau avoir vis-à-vis de nos partenaires un langage clair. L’OTAN est pourvoyeuse de moyens logistiques et de commandement mais, pour nous, la gouvernante politico-militaire des questions impliquant les appareils de défense européens doit se situer dans l’Union. Celle-ci doit être dimensionnée à cette fin, notamment en moyens de planification.
Conformément aux accords dits Berlin+, l’Europe doit pouvoir recourir aux moyens de l’OTAN quand les Américains ne sont pas engagés ; la préférence européenne en matière de commandes d’armement doit l’emporter face au déni d’accès du marché américain de défense que l’on a récemment constaté à l’occasion de l’attribution du contrat de ravitailleur à Boeing plutôt qu’à EADS ; il faut de même accroître la mutualisation et le financement commun des programmes militaires européens.

2. OTAN
S’agissant de la défense européenne, évitons cependant les querelles stériles. On ne sortira pas de l’OTAN. Il faudrait que cette volte-face présente plus d’avantages que d’inconvénients. Or, cette organisation est à une croisée de chemin et nous ne devons pas affaiblir notre capacité à influer de l’intérieur sur des réorientations collectives nécessaires. L’avenir de l’OTAN, l’affaire libyenne le confirme, quoique toujours important aux yeux des Américains n’est plus leur priorité. C’est en revanche devenu une question européenne : celle de leur unité face aux hypothèses d’emploi de la force, celle de la rationalisation de leurs appareils de défense en voie de délabrement sous l’effet des réductions budgétaires. Le manque d’intégration des armées européennes est aussi problématique politiquement pour l’UE que militairement dommageable à l’OTAN. La prochaine équipe au pouvoir devra, au terme d’un audit approfondi, s’interroger pour savoir si nous ne devons pas mieux répartir nos œufs, en fonction de nos objectifs, entre l’UE et l’OTAN.

3. Dissuasion nucléaire et défense anti-missiles
Ne perdons pas de temps en débats aussi périlleux politiquement que sans avantage stratégique immédiat. La dissuasion nucléaire, alors que la menace de la prolifération nucléaire et surtout balistique croît, conserve un rôle substantiel pour la défense de la France. La modernisation de nos capacités stratégiques, en passe d’être achevée, les situe parmi les plus performantes, après celles des Etats-Unis. La France détient de ce fait un incontestable avantage politique et militaire jusqu’en 2030, horizon d’obsolescence de ces armes et de montée en puissance des systèmes de défenses anti-missiles. Faut-il tailler dans cet arsenal dont la force océanique est le pivot ?
Supprimer la seconde composante qui vient juste d’être payée ne présente presqu’aucun intérêt en termes d’économies, le décider unilatéralement nous priverait d’un atout dans les négociations multilatérales de désarmement qu’il faut encourager (il faudrait en outre justifier de ne s’être jamais opposé au financement du renouvellement de la composante aérienne au cours des dix dernières années). Enfin l’avenir de la force aérienne stratégique ne peut se décider de façon péremptoire sans l’inscrire dans une discussion de portée plus générale sur les moyens de dissuasion conventionnelle et de supériorité aérienne.
Une chose est claire. Des arbitrages difficiles devront être rendus au cours du prochain quinquennat qui concernent les programmes de relève de notre dissuasion, leur révision ou leur abandon partiel (programme de simulation, renouvellement des composantes), la participation de la France à la défense anti-missiles de l’OTAN et plus généralement le financement des équipements qui dimensionnent la supériorité conventionnelle au XXe siècle (satellites, drones, missiles). Le domaine des équipements de supériorité nucléaire et conventionnelle doit être au coeur de la programmation militaire. Il y va de l’avenir technologique et militaire de l’Europe, de l’autonomie de ses approvisionnements stratégiques et de la survie de notre base industrielle qui suppose par ailleurs que l’on passe, à l’échelle européenne, à une nouvelle phase de fusion et de consolidation d’entreprises dans le secteur aéronautique et de défense.

4. Opérations extérieures et sécurité
Enfin, il est important de reformuler notre doctrine de projection extérieure et intérieure. Pour des raisons idéologiques évidentes, la gauche ne peut faire sienne les préjugés néo-conservateurs et la phraséologie de l’actuelle doctrine de sécurité nationale. Pour autant l’effacement des frontières entre sécurité intérieure et sécurité extérieure dans le monde actuel est une réalité à pleinement prendre en compte. Il faut donc être d’autant plus précis dans la définition politique et surtout juridique des concepts que nous allons devoir employer pour traiter cette réalité.
De même, il convient de réajuster nos positions en matière d’interventions et de pré-positionnement extérieurs. La notion d’arc de crise doit être abandonnée. Elle reflète mal la réalité géopolitique après les révolutions arabes et elle trahit une vision qui, dans la foulée de la lutte contre le terrorisme islamiste, appréhende le Proche et le Moyen-Orient de façon trop global exclusivement sous l’angle du danger et de l’antagonisme et non celui de projets communs et de coopérations possibles y compris dans le domaine de la sécurité. En tout état de cause, il convient d’ajuster le curseur sur nos engagements et notre présence militaires, en Afghanistan, à Abu Dhabi et en Afrique.
Le retrait d’Afghanistan est une priorité. Nous sommes enlisés sur ce théâtre et otage de la stratégie américaine. Les pertes en hommes vont en augmentant (le bilan du renforcement de notre implication dans les combats voulus par Sarkozy est à cet égard particulièrement lourd : 70 morts en opération entre janvier 2002 et juillet 2011 dont 58 depuis 2007). Il faudra établir dès 2012 un calendrier de désengagement progressif de l’Afghanistan discuté avec nos alliés.
En Libye, le mandat opérationnel de l’OTAN a pris fin. L’arrêt des combats ne signifie pas pour autant la cessation des troubles et l’instauration d’un état de droit. Il faut donc rester vigilant.
Il faut être très attentif aux conditions de la sécurité dans le Sahel et à la question des otages détenus par l’AQMI. D’une façon générale, la situation en Afrique, sous le double aspect humanitaire et sécuritaire, est telle qu’il est probable que l’implication militaire de la France sur ce continent restera importante.

Il découle de ces éléments une révision inévitable des priorités stratégiques formulées dans le Livre blanc de 2008 et une nécessaire mise à plat de la loi de programmation militaire (Cf. notes de cadrage à venir).

Préconisations et éléments de langage
La défense européenne, à la relance de laquelle il faut s’attacher, doit retrouver sa priorité ;
Il n’est pas question que La France se retire de l’OTAN mais une évaluation des bénéfices de notre réintégration, au plan national et européen, doit être effectuée ;
La dissuasion reste un élément de fondation de notre politique de défense mais son articulation avec les négociations sur le désarmement nucléaire et le projet de défense anti-missile doit être clarifiée ;
La modernisation des deux composantes nucléaires sera achevée (sans préciser toutefois ni le calendrier ni le volume des équipements) ; La question de l’abandon de la seconde composante peut être posée mais à son horizon d’obsolescence (2030).
Le budget de la défense ne saurait être une variable d’ajustement des finances publiques
L’interventionnisme militaire tous azimuts de la France doit faire place à plus de sélectivité des actions, à moins d’impulsivité dans les décisions d’engagements.

Nuancier gouvernemental


De retour de quelques jours de pérégrination, une brève analyse, pensée et partagée à distance avec un ami, de la composition gouvernementale française …
Première observation : se dégage une place de choix pour le non à Lisbonne ; y compris par la nomination de Laurent Fabius au Quai d’Orsay mais aussi de Bernard Cazeneuve aux Affaires Européennes, ce qui contraindra le Président à une argumentation politique ; mais une bonne place heureusement aux socio-démocrates. Second enseignement, il s’agit d’un gouvernement de parlementaires…sorte de retour à la IVème république, respectant toute la topographie électorale à la fois du PS et des alliés… un véritable nuancier de couleurs allant du rose au vert…
Parallèlement, François Hollande, dans la nomination de JM Ayrault (et non pas de M Aubry) semble vouloir indiquer qu’il ne dépend de personne, excepté peut-être de son lien (électif) avec les Français… Gouvernement électoral ensuite, le nombre de députés étant là pour le rappeler, y compris pour permettre à certains de se faire réélire… gouvernement de campagne électorale donc… Gouvernement intergénérationnel aussi, puisque pas moins de trois générations d’élus se côtoient ; même si la génération Jospin semble bien absente !
Autre enseignement, en listant les appellations ministérielles on peut regretter les gadgets et les terminologies non explicites, racoleuses et désuètes, à l’instar de celles du Redressement productif ou encore de celle de Réussite scolaire…. Mais au-delà des appellations folkloriques dignes des temps anciens d’Empire idéologique géographiquement proche, quels moyens et quelles mesures mises en œuvre pour atteindre ces buts ? Impression aussi que, depuis son investiture le nouveau Président, sans faire d’erreur (car tous les responsables politiques se contentent de suivre, reprenant un à un, ces items), va chercher l’état de grâce avec les dents, comme l’ancien avec la croissance…
Plus encore, face aux nominations, comment l’opinion publique peut-elle avoir une bonne opinion des politiques quand on se distribue des postes en faisant fi de la compétence, parfois de l’expérience au profit du système ? La leçon des « jupettes » n’a pas été retenue… Certains ministres ont obtenu leurs postes par positionnement politique, et non du fait de leurs compétences. Ainsi, l’un d’entre eux (et pas le moindre) a clairement montré durant la campagne ses faiblesses et son manque de solidité. Il obtient pour autant un ministère emblématique, d’autant plus en cette période. D’autres obtiennent des postes dont ils ne possèdent pas la compétence, alors mêmes qu’ils sont très compétents dans un autre domaine. Ainsi de Nicole Bricq dont les compétences en matière de finances ne sont plus à démontrer. Plus encore dans le périmètre de son poste, puisque non content de lui retirer certaines compétences nécessaires, elle se voit confier le nucléaire qui regroupe à la fois l’exploitation des centrales et la sécurité dans un mélange des genres peu souhaitable. Dernier « amusement », la répartition de certains postes ministériels : ainsi pour Arnaud Montebourg, le cambouis et les difficultés des plans sociaux ; à Cécile Duflot celles des négociations avec les élus locaux sur les transferts financiers entre communes… cadeaux empoisonnés ?
Enfin, une interrogation qui n’en est pas vraiment une, au regard des nominations de A Bauer ou encore de JC Mallet, y-aurait-il des réseaux dépassant les partis politiques ?

Une réponse politique


La réponse est Politique. Uniquement Politique dans la volonté de résoudre en commun les problèmes mais en acceptant les principes de la « génétique stratégique » : une cellule qui grossit trop doit se scinder… Nous avons acheté du temps et nous nous sommes procurés de l’oxygène ; mais les problèmes structurels ne sont en rien réglés…Maintenant commence réellement la transformation de l’Union européenne ; maintenant doit débuter la reprise en main de l’Union européenne ; maintenant se décide la volonté de reprendre nos destins en main de façon autonome.
Soit nous ne sommes pas capables de nous entendre et les pays de l’Union européenne se retrouvent dans une situation identique à celle ante 1648… nouveau moyen-âge européen avec réinvention des nations et idées nationalistes. Si l’euro explose (une chance sur deux pour Attali dans une prise de position digne de nos grands intellectuels…), l’Union européenne implosera engendrant de fait une nouvelle grammaire du monde. Mais si l’euro explose, c’est aussi l’Allemagne qui se trouve exposée et assez largement mise en difficulté. Les excédents de paiement allemand sont nos dettes !
Nous soldons là, l’échec de trente années de politique européenne française et nous risquerions de redécouvrir le problème allemand.
La note même de l’Allemagne pourrait alors être remise en question et dégradée…Le cœur du système européen est désormais attaqué… Mais les artifices, y compris financiers ne suffiront pas, sauf à financer de la défaite, monétaire, financière d’abord, puis stratégique ! L’Union européenne s’est construite depuis 1987 au fil de l’eau sans tenir compte de l’évolution réelle du monde… L’union européenne deviendrait alors enjeu d’une partie de go stratégique entre la Chine et les Etats-Unis, un continent « low cost »….
Soit, nous décidons que nous avons un destin commun et nous avançons ensemble. Si nous nous donnons cette capacité, nous transformons le continent européen comme il ne l’a pas été depuis 1648… L’Union européenne deviendra enfin l’Europe, au sens d’un Etat réel… Fin de l’Europe financière au profit de l’Europe véritable… Fin d’une représentation faciale basée sur un mensonge stratégique au profit de la mise en adéquation d’une réalité stratégique… Là encore, nouvelle grammaire européenne, nouvelle grammaire mondiale, nouvelle géopolitique. La question politique centrale est donc de déterminer si nous sommes capables, ensemble, à près de 400 millions d’individus, de définir un destin commun et de récupérer notre souveraineté, même si elle est européenne.
La solution passe alors par une alliance entre la France et l’Allemagne. Les opinions publiques et les parlements devant y être associés, car est aussi testée actuellement, la solidité des liens entre la France et l’Allemagne. Nos deux pays se doivent aujourd’hui, seuls, d’aller de l’avant ; et d’autant plus que la commission européenne a disparu. Aller de l’avant, dans une intégration plus importante. Si d’autres pays européens décident de suivre, ils doivent accepter sans réserve les règles émises. La France et l’Allemagne représentent plus de la moitié de la puissance européenne, la moitié des droits de vote à la BCE et plus que le PIB de la Chine.
En réalité, nous allons vers une Union européenne, non seulement à plusieurs vitesses mais aussi à plusieurs cercles…