RETOUR AU REEL


1/ « L’effroi », « la peur », deux mots employés par le Président de la République lors de son allocution de vendredi 13 novembre minuit… L’émotion, quelque fut-elle n’est pas bonne conseillère. De là, l’effroi de nombreux responsables qui prônent la remise en cause de nos fondamentaux tout en proclamant que nos valeurs seront plus fortes… L’incompétence, le déni, l’irresponsabilité, se disputant à la bêtise !

2/ Des actions terroristes planifiées, coordonnées, séquencées et produisant une attaque simultanée. Aucun doute. Mais aucune surprise stratégique. Les groupes sont structurés avec des personnes motivées, ce qui semble « surprendre » nos responsables politiques… Le déni continu de perdurer, certains de ces mêmes responsables politiques parlant de « fous » et de « drogués », de personnes pouvant être « réinsérés », puisque nous sommes d’avance coupables… Il est vrai qu’ils ne sont pas aidés par certains experts autoproclamés et quelques personnes médiatiques…
Nous ne faisons pas la guerre à des terroristes mais à un (des) groupe(s) pratiquant notamment le terrorisme. Nous sommes dans le prolongement d’une dynamique. La fréquence s’accélère. Les mesures prises depuis lundi auraient pu être prise en janvier. Découvrir ce qui était connu semble surprenant / aberrant.

3/ Nommer l’ennemi. Se tromper d’ennemi ou refuser de le nommer revient à s’y soumettre. L’Ennemi ce n’est pas Daech ni l’Etat Islamique. Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). Mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes radicales qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
Au-delà se poser les bonnes questions : quel est notre adversaire/ennemi ? Quelle est sa structure ? Nos actions sont-elles adaptées ?

4/ Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation. Nous sommes attaqués par des ressortissants d’abord français et européens. Le comprendre est utile. L’intégrer comme globalité cohérente est primordiale.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours des terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle car s’appuyant sur une vision, sur un modèle de société partagé ! Ajoutons à cela une revanche générationnelle…
De ce fait, le problème est d’abord politique avant d’être sécuritaire, même si inversement, l’urgence dans le temps est la réponse sécuritaire.

5/ L’espace Shenghen n’est pas en cause. Ce qui est en cause c’est l’abolition des frontières internes au profit de frontières extérieures sans avoir voulu mesurer leurs localisations et les conséquences de celles-ci ; sans interconnecter et unifier les fichiers des services. Croire qu’il est possible de le remettre en cause avec les conséquences sur la mobilité des gens et des affaires ne résistera pas aux faits…

6/ Le tout sécuritaire est illusoire… de même qu’il l’était déjà en janvier… Nos politiques devraient l’intégrer et reconnaître que les attentats de Paris du 13 novembre sont aussi la conséquence / marque d’une faille de notre structure / communauté du renseignement. Ne pas le reconnaitre (Pr, PM, Minint), ne pas vouloir le dire (PS, UDI et LR notamment), ne pas vouloir en tirer des conclusions évidentes (Mindef), nier la réalité (PM et Mindef sur le Mali, sur Al-Qaeda, …) est non seulement irresponsable mais sera lourd de conséquences stratégiques pour nos concitoyens.

7/ Vouloir à la faveur des craintes de l’opinion vouloir créer une législation d’exception est la démonstration même de notre incapacité à gérer l’événement. Pour rappel ce que nous écrivions déjà en janvier 2015 : ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Encore une fois, nouvel attentat = nouvelle(s) mesure(s) juridiques !
Sur ce thème, il est malheureusement déplorable de constater que notre exécutif décide de mettre en place des mesures qu’il refusait en janvier, critiquant à l’époque leur simple évocation (état d’urgence, lois d’exception, déchéance de nationalité, …). L’opposition n’est pas en reste dans son incohérence… et sa fuite en avant.

8/ A ce titre, il conviendrait de mesurer que c’est bien maintenant que ce joue notre réponse aux événements.

9/ Notre priorité est de mettre davantage de moyens sur le renseignement intérieur comme extérieur. Mais des moyens seuls ne suffiront pas. Notre toute première priorité doit être ; d’urgence ; de revoir l’organisation de notre communauté de renseignements, ses méthodologies d’acquisition et d’analyse, ses stratégies
En matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

10/ Il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre.
Il nous faut reprendre l’initiative et renouer avec une véritable politique extérieure. Depuis 1976 (refus de la France de maintenir la protection des minorités d’Orient), nous avons abondamment trahis nos engagements, multipliés les erreurs et les incohérences (cf Shah, cf Khomeiny, Cf Saoudiens, cf OLP, Cf Turquie, Cf Algérie, Cf Serbie, Cf les dictateurs arabes de Moubarak à Ben Ali en passant par Saddam Hussein ou Kadhafi sans omettre Hafez puis Bachar El Assad, cf Poutine).
Le Quai d’Orsay ne cesse de définir une politique diplomatique incohérente et la justifie sur la « morale » (laquelle ? la nôtre ? donc automatiquement la meilleure car par définition à portée universelle).
Retrouver alors la confiance (dans le temps long) de nos interlocuteurs vis-à-vis de nos intérêts, de nos ambitions, de nos initiatives.

11/ Intégrer la réalité de nos possibles. Le Proche et Moyen-Orient est entré dans une phase de recomposition : fragmentation de l’espace du Proche et Moyen-Orient avec désagrégation des Etats et des sociétés. Le vide politique est important dans une situation post-autoritaire/idéologique fragilisant de nombreux Etats : les connus (Irak, Syrie, Egypte) mais aussi d’autres (Turquie, Arabie Saoudite, Iran, Jordanie). Il nous faut accepter que l’Irak et la Syrie (au minimum), voir plus large (Turquie, Arabie Saoudite, Jordanie, …) comme ils existaient ne seront plus…
Sur le vide politique, EI construit sa force. EI a un discours révolutionnaire (contre l’oppression chiite et les corrompus s’appuyant sur l’ingérence étrangère) et contre-révolutionnaire (avec un projet de développement social), lui permettant d’agréger différents aspects et différentes dynamiques. Le PMO comme les peuples qui le composent ont leurs propres histoires, dynamiques, intérêts, certitudes, envies, espoirs… qui ne sont pas nécessairement les nôtres (ce n’est rien de le dire !). De l’autre côté, l’occident est décrédibilisé depuis longtemps, y compris dans sa croyance/arrogance en sa supériorité naturelle. L’influence occidentale est mal perçue avec raison (avec constance, depuis des décennies, nous nous efforçons de le démontrer !).

Notre marge de manœuvre politique comme stratégique pour participer à cette recomposition est donc très limitée. A mon sens, il est probable que EI s’effondre sur lui-même, sans aucune relation avec nos propres frappes. Mais même cet effondrement ne procurera aucune solution, puisque la seule solution est politique. Nos options stratégiques sont donc extrêmement réduites. Nous assistons à la fin d’une période de transition amorcée en 1989/1991 ; période qui voulait créer un nouvel ordre mondial. Fin d’une période de transition mais aussi fin d’un âge historique.

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Craquements syriens


Il est désormais possible que Damas tombe ainsi que son régime. De même, une extension de la zone de crise à la Jordanie est désormais certaine. Ce pays fournit des bases logistiques et d’entraînement à certaines forces rebelles. Il est vrai essentiellement en tant qu’intermédiaire stratégique pour les pays occidentaux et les pays du Golfe.

L’armée syrienne, qui vient de connaître de nouveaux revers au sud (frontière Jordanienne) mais aussi à Alep, est éprouvée. A l’Est de la Syrie, Daesh pousse son avantage sur la route de la capitale (y compris à Deir ez-Zor). Surtout, dans la province d’Idlib, les forces fidèles au régime ont connu une défaite majeure face à des forces fédérées autour du groupe Front Al-Nosra (villes d’Idlib et de Jisr Shughour). Le centre de la Syrie va devenir une zone de guerre forte où s’affronteront plusieurs groupes djihadistes concurrent. La situation se tend aux frontières de la Syrie. Si celle avec l’Irak à disparue, celle avec la Turquie pose problème ainsi que la zone de délimitation avec les kurdes. Le recours à des attentats suicides pour forcer les verrous (plus de 40 attentats suicides pour la seule ville d’Iblib) est devenu la norme des tactiques de Daesh comme du Front Al-Nosra ; tout comme lors de certaines de ces opérations, l’usage massif de missiles antichar occidentaux, démontre l’implication de nombreux pays.

Il n’est pas invraisemblable d’envisager une attaque massive des groupes djihadistes sur Damas par le biais d’une multitude d’attentats… « Poly-attentats » suicides déstructurant les forces et le commandement dans la capitale.

Il convient de noter que des opérations sont en cours de préparation de la part de différents pays (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Russie, mais aussi Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Israël). Au total, le nombre de « forces spéciales » et autres « membres de services » actuellement sur place est effarant, combinés à des alliances différentes, mais visant à faire tomber le régime syrien.

Et, le fait marquant, essentiel est là. Depuis le début de la crise en Syrie, les protagonistes se combattaient les uns les autres afin d’obtenir et d’affermir le soutien des puissances étrangères, qui du Qatar, qui de l’Arabie Saoudite, qui des Emirats-Arabes-Unis, qui de la Turquie… De même, les positions des puissances occidentales divergeaient.

Au niveau diplomatique, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie se sont rapprochés. Ainsi, on a pu assister lors de certains combats à des djihadistes utilisant des armes fournies par Ryad, blessés franchissant librement la frontière Turque afin d’être soignés par des médecins turques. Dernièrement, ce sont les journaux turcs eux-mêmes qui se sont fait l’écho des livraisons d’armes aux djihadistes via la Turquie par le biais des services secrets de leur pays. Mais plus encore, un accord semble avoir été conclu entre toutes les parties prenantes, y compris les puissances occidentales. Bachar El-Assad affronte donc des forces hétéroclites et radicales mais désormais coalisées.

Dès lors, il est logique de constater l’implication croissante de l’Iran et surtout de son bras armé dans la région que constitue le Hezbollah. Son leader, Hassan Nasrallah a clairement indiqué que son mouvement soutiendrait le régime syrien jusqu’au bout et plus encore a répété dernièrement une nouvelle fois que son mouvement combattrait « où il le faudrait sur le territoire syrien ». Ce faisant, la menace se fait plus pesante au Sud. Dès lors, la Jordanie devra faire face dans les tous prochains mois, à la fois à la pression du Hezbollah et à l’implantation de Daesh sur son territoire.

Pour survivre, le régime de Bachar El-Assad va devoir faire des choix, et d’abord des choix territoriaux, laissant certaines zones et certains axes à Daesh d’une part et au Front Al-Nosra d’autre part. Or, Damas ne contrôle déjà plus que 30% de son territoire (mais environ 60% de sa population)

La « crise » va donc durer. Daesh est en train de se structurer véritablement en s’appuyant notamment sur les cadres baasistes.

Bachar El Assad, qui reste dans une structure mentale baasiste, envisage toujours la reprise totale du territoire syrien. A l’inverse, son allié iranien, pousse Bachar El-Assad a accepter une partition de son territoire et replie ses forces sur un territoire plus réduit autour de Damas. Surtout ce schéma implique un abandon d’Alep.

Dans l’attente d’une offensive djihadiste sur Damas, l’entourage de Bachar EL Assad est en train de quitter le pays et se rend à Minsk (hors des poursuites internationales). En parallèle, les Russes semblent sur le point de le lâcher et de négocier avec différents pays une suite tragique.

 

Quant à la France, elle a toujours manqué de vision et de clairvoyance sur ce dossier et c’est contentée de réagir aux événements sans jamais ni les anticiper, ni les prévenir. Il n’est pas exclu de la part de la France d’un nouveau changement de cap diplomatique et que nos forces effectuent des frappes en Syrie dans les semaines qui viennent, uniquement dans le but d’avoir voix au chapitre… bien piètre vision stratégique….

 

 

Ubu se déchaîne


J’ai, depuis de nombreuses années, la sensation étrange de ne pas avoir le même monde sous les yeux que nombre de personnes, et plus encore l’amer sentiment de ne pas en comprendre les mêmes implications… Avec les attentats du 07.01.2015, que de déclarations incantatoires et guerrières de tous bords : la guerre, la guerre, la guerre !!! Et, depuis les manifestations du 11.01, forts du masque de l’unité nationale, que de « pieux mensonges déconcertants » évacuant les problèmes perturbants afin de masquer l’impuissance politique.
Silence ! Surtout ne pas décrire la décomposition du corps social, le cynisme médiatique, la médiocrité des politiques publiques, l’improvisation budgétaire, la lâcheté des arrangements stratégiques, les calculs démagogiques, la responsabilité réelle des gouvernants et leurs faillites morales. Silence ! Offrir un artefact de consensus national médiatique, théâtralisé afin d’éviter de gouverner et se satisfaire d’une remontée mécanique des sondages commentée avec grandeur d’âme et héroïsme.
Notre pouvoir politique se sentait-il tellement en sécurité et à l’abri, qu’il a complaisamment et méthodiquement mise à mal la sécurité et la défense française depuis vingt-cinq ans, sans réfléchir aux conséquences immédiates ou plus lointaines ?
Dans le pays de Descartes et de Voltaire, il convient de s’accorder à la réalité et non de la nier ou de la tordre pour la faire correspondre à ces attentes. C’est l’objet de cet écrit, sans amalgame et sans fard.

1. Comprendre

Les attentats du 07.01 et du 08.01 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
Des actes commis par un ennemi (se désignant lui-même ainsi) envers un autre ennemi (nous désignant ainsi). Donc des actes de guerre. Mais des actes de guerre commis ici par des petits voyous en cagoule ; des délinquants en puissance devenus islamistes par frustration puis par identification et scénarisation avec le sentiment de mériter mieux dans un attachement aléatoire à la culture périphérique.
Et cela, dans une forme de criminologie nihiliste qu’il nous faut impérativement prendre en compte. Il ne s’agit pas de commandos-suicide (du moins au départ), mais plutôt une forme de militarisation « playstation » des actes terroristes (dans leur représentation). L’effet recherché (l’exécution des journalistes-caricaturistes) ayant été obtenu de « belle manière », les deux frères Kouachi cherchent à s’exfiltrer. Preuve de volonté car ils apparaissent à la fois déterminés et maîtres de leurs actions. A l’inverse, l’action de Coulibaly, semble plus s’inscrire dans une quête improvisée et répliquée de « petite guerre ». Ce qui devrait nous conduire à réfléchir prospectivement à ce que nous devons redouter dans les temps immédiats à venir : des raids plus ou moins planifiés et coordonnés de petits commandos terminant dans l’apothéose kamikaze, associés à des actes improvisés et isolés de rupture nihiliste. Sans folie d’aucune sorte de leur part, tuer pour participer à la tuerie…
Une norme est confirmée : la recherche de la média-scénarisation de la tuerie, de l’horreur. Au-delà, la crainte véritable doit résider dans l’hypothèse d’une attaque de tueurs déterminés et coordonnés, s’inscrivant volontairement dans la durée de l’action afin de saturer les forces sécuritaires concernées, semant le doute, l’effroi et discréditant l’action publique. Mais, là encore, rien de neuf : le scénario de multiples attaques séquencées et/ou simultanées est redouté depuis Bombay. Vers un djihad de masse sur notre territoire…
Les attentats du 07.01 sont des actes de guerre. Aucun doute. Mais, le terrorisme n’est ni la guerre, ni un ennemi. C’est un moyen. Plus encore, il faut comprendre qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas intrinsèquement global, mais avant tout culturel et que l’on pourrait définir comme « glocal ». A chacun, en effet, son terrorisme. En Norvège, ce fut un terrorisme d’extrême droite. Pour les Russes, ce sont les Tchétchènes. Pour le gouvernement Turc, ce sont les Kurdes, etc… Ainsi, une journaliste néerlandaise, accusée d’avoir diffusé des messages du PKK, est arrêtée et jugée en Turquie pour apologie du terrorisme… Les collaborations se heurtent à ces définitions culturelles du terrorisme.
Celui-ci est également un phénomène adaptatif. Loi de la génétique oblige, ce sont les anciens qui servent de transmetteurs, de recruteurs, de relais. Loi de la génétique toujours, le phénomène terroriste, fût-il islamique, ne fait que s’adapter aux évolutions de son théâtre d’engagement, gagnant par la durée en maîtrise opérationnelle face à l’efficacité des mesures sécuritaires prises par les nations auxquelles il s’oppose.
C’est enfin et surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Avec le « nous avons vengé le prophète » lancé par les frères Kouachi, c’est le délit de blasphème qui est réintroduit et imposé. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté. C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. A entendre monsieur Jean-Jacques Urvoas (« dans notre pays, pouvons-nous autoriser un moyen de communication entre des personnes que nous ne pouvons pas lire ? ») la réponse semble actée. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc. La guerre vous dis-je !
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à la faire. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Le poids des mots est important. C’est bien le retour du temps des croisades qui nous a été proposé depuis Al-Qaida et maintenant EIIL/Daesh. Pas celui de la chrétienté (encore que…) contre l’Islam, mais celui de l’Occident post-moderne avec tous ses défauts contre une vision rétrograde du monde musulman porté par certains courants théologiques figés dans un obscurantisme passéiste. Et il n’y a pas de compromis possible, c’est une lutte à mort, valeurs contre valeurs (ou tout du moins leurs perceptions). Pas de négociation envisageable ici. On ne transige pas, on ne négocie pas avec Dieu…
Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes. A ce titre, il est paradoxal de constater que la ligne idéologique revendiquée pour les attentats par leurs auteurs Kouachi et Coulibaly, va d’AQPA (Al-Qaïda au Yemen – Al-Qaïda en Péninsule Arabique) à EIIL…
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours de nos trois terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

2. Se remettre en question

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : ce n’est pas le « 11 septembre français »… Le pire n’est pas le 07.01, événement dramatique en soi, car cette dramatisation n’exclura pas la réalité : le pire au regard de l’histoire peut être à venir ! Si Merah a précédé Kouachi et Coulibaly permettant la préparation et la future gestion opérationnelle (et donc aussi politique) ; cette mise en perspective ne devait pas, par l’émotivité politique et l’omission de millénaires d’histoire humaine, conduire à un voyage en « absurdie ».
La guerre vous dis-je ! Selon les termes du Premier Ministre, ou de l’actuel comme de l’ancien Président de la République et de nombreux autres responsables politiques, nous sommes désormais en guerre ; ce fait devant être dit et répété, en insistant sur cette nouveauté… qui n’est malheureusement pas sans nous rappeler Jacques Chirac en 1986, François Fillon en 2010, ou encore François Hollande en 2013 qualifiant le combat qu’il menait de « guerre globale contre le terrorisme ».
La guerre vous dis-je ! Et face à cette guerre qu’il convient de mener urgemment, des mesures radicales s’imposent : proposer des heures supplémentaires aux policiers… réduire le rythme de réduction des effectifs militaires, louer le matériel militaire à des sociétés dédiées ou encore légiférer sur une modification de la loi SRU… Certains parlementaires proposant le rétablissement de la peine de mort pour dissuader des gens prêts à mourir… Mais pas de rire !
A quel niveau de confusion et de chaos notre système politique est-il tombé ? Si la guerre était une chose trop grave pour la confier aux militaires selon le mot de Clémenceau, à l’évidence, elle est désormais chose trop sérieuse pour la confier aux politiques…
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée. Mais pour l’omettre, encore faudrait-il que certains l’apprennent…
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.
Plus encore, ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Là encore, le risible pouvant côtoyer l’absurde : interdire aux candidats du djihad de quitter le territoire, c’est leur proposer de conduire des actions ici…
Automatiquement déficients puisque politiquement responsables, les services de renseignements instantanément désignés coupables par l’impérieuse nécessité politique de réagir, se voient proposer des moyens et des réformes omettant l’essentiel : en matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

3. Prendre les dispositions

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence. Quelle cohérence pour un Président que de défiler pour Charlie et d’ignorer Raif Badawi ? Et tous les hommes politiques qui depuis des décennies ont ouvert la porte à certains dans des conditions souvent exorbitantes au regard du droit commun (régime fiscal sur la Côte d’Azur ou à Courchevel), portent une responsabilité écrasante dans ce domaine !
De même, il nous faut nous interroger sur certains de nos postulats. Considérer l’Egypte du Maréchal Sissi comme la résultante d’une demande de la rue et refuser la nomination de coup d’état ne fait que renforcer l’accusation de duplicité envers la diplomatie euro-occidentale (sans parler de la diplomatie Française…). A l’inverse, il convient de ne pas stigmatiser certains de nos alliés politiques (Mali, Niger, …) en les contraignant à des positions politiques contraires à leurs opinions publiques, les affaiblissant encore plus en cela, sans en mesurer les conséquences géopolitiques.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle. D’autres pays jouent un jeu trouble. La Turquie est l’un de ceux-là…
Au-delà, comment concevoir que notre exécutif à deux têtes ne cesse de parler de guerre, de guerre, de guerre… mais que face aux abominations commises par EIIL, nos actions militaires, pour efficaces soient-elles, ne sont pas à la mesure de nos discours, nos postures et des horreurs rencontrées. Comment pouvons-nous parler de guerre à longueurs d’interventions médiatiques sans jamais provoquer politiquement une réaction des grandes puissances occidentales ? Sommes-nous donc impuissants face au déchaînement de l’indicible et de la barbarie ? Sommes-nous politiquement tétanisés ? Notre exécutif serait-il finalement hypnotisé par sa propre prose ?
Au plan local (chez nous), les cellules, les binômes, les individus isolés, ne sont pas « émargés » par des financeurs internationaux. Le financement se fait localement par le biais de la criminalité classique. Les frères Kouachi comme Coulibaly sont d’abord des « petites frappes » comme ceux dernièrement arrêtés et déférés. Ils se radicalisent ensuite « entre copains ». Les appuis logistiques (armes + explosifs + véhicules) sont criminels. Ainsi, une voiture est volée en France, vendue en Belgique où des armes sont acquises. Les passerelles sont connues et ne respectent pas les juridictions mises en place, ce qui semble surprendre nos responsables politiques, méfaits après méfaits. Le système Schengen est en effet original en ce sens que les hommes, les capitaux, les biens et services peuvent se déplacer librement au sein de cet espace mais que les policiers et les juges ne peuvent le faire.
De même, notre politique d’asile doit être revue car elle amène chez nous des personnes, certes persécutées chez elles, mais cela sans se poser des questions sur leurs propres possibilités d’intégration. Chacun peut alors poursuivre sa propre logique conflictuelle sur notre propre territoire (Cf Tchétchènes, …).
Enfin, il reste à régler les administrations et les services entre eux. D’abord en national puis au niveau européen, ainsi qu’au niveau international en bilatéral. Au plan national, nous faisons face en France à une véritable et efficace phobie administrative et à une lourde réticence pour accepter les contraintes de la protection des données. Un changement majeur de culture est nécessaire et il faut en prendre conscience. Ensuite, il s’agit d’une réponse européenne collective mais en ayant la volonté d’aller plus loin à l’instar de l’information Schengen et le suivi par les services européens. Des améliorations sont à conduire, comme dans tout système et comme il se fait habituellement. Mais, notre système de renseignements fonctionne et plutôt bien.

Au final, j’aimerai terminer par une citation de Tennyson dans Skyfall, lu par Judi Dench (M dans le film). Il s’agit des derniers vers d’Ulysse, poème racontant le retour d’Ulysse sur son île après les nombreuses années d’errance vécu, avec ses compagnons.

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder. »

Arabie Saoudite : succession du Roi Abdallah


En Arabie Saoudite, le roi, également premier ministre, règne et gouverne aidé en cela d’un vice-premier ministre qui est aussi son successeur désigné recevant le titre de prince héritier.
Le système de succession en Arabie Saoudite est adelphique. A la différence des monarchies classiques où le pouvoir se transmet verticalement de père en fils, le trône saoudien passe de frère en frère d’une même génération, donnant lieu à des guerres fratricides où le prince le plus fort l’emporte. Depuis 1992, la loi fondamentale dit simplement que le trône doit aller « au plus apte des enfants et petits-enfants d’Abdelaziz ».
En 1953, à la mort du premier roi d’Arabie Saoudite, Abdelaziz Al-Saoud (une cinquantaine de fils dont 35 déclarés légitimes issus d’une trentaine d’épouses), cinq de ses fils (Saoud, Faycal, Khaled, Fahd et Abdallah) lui succéderont.

Deux factions importantes s’opposent traditionnellement : celle du clan Soudayri (7 frères germains) auquel appartient le nouveau Roi ; et celle de l’ancien roi Abdallah. Afin d’harmoniser les problématiques successorales, le régime a mis en place un système de répartition horizontale du pouvoir et des prébendes : chaque prince s’approprie un fief. Dès lors, pour peser au sein de la famille royale, les princes se réunissent en « factions » s’appuyant sur des dignitaires religieux (oulémas), des hommes d’affaires et des bureaucrates. Dans la réalité, le pouvoir est donc déjà aux mains des petits fils d’Abdelaziz car ils occupent tous les postes clé de gouverneurs et de ministres.

Abdallah a régné à compter de la mort de Fahd en 2005. Mais, l’attaque cérébrale du Roi Fahd en 1995 avait déjà laissé les rênes du pouvoir entre les mains d’Abdallah sous la forme d’une régence. Le règne d’Abdallah fut, du moins au début, caractérisé par une volonté de « moderniser » la vie de son royaume par des réformes prudentes dont la nomination de trente femmes au Majles Al Choura, conseil consultatif. En nommant en 2012 son frère Salman comme vice premier ministre et prince héritier, Abdallah visait à assurer la continuité. Salman fut gouverneur de Riyad, ministre de la défense et exerça parfois le pouvoir lors de phases d’hospitalisation du roi Abdallah. Surprenant le monde entier, le 27 mars 2014, le roi Abdallah a confirmé officiellement le prince Muqrin comme vice prince héritier irrévocable et donc futur roi à la mort de Salman.

La passation de pouvoir à l’annonce de la mort du roi Abdallah s’est opérée sans crise. Le prince héritier, Salman (79/80 ans) a été intronisé roi ; son demi-frère Muqrin (Mouqrin ou Mokran ou Mokren) Ben Abdellaziz (69 ans) a été confirmée prince héritier. Et, le nouveau roi, a nommé vendredi matin par décret son fils Mohamed Ben Salman, nouveau ministre de la défense et directeur de la cour royale. Surtout, il a nommé le ministre de l’intérieur, Mohamed Ben Nayef (son neveu) au rang de vice-prince héritier, second rang dans l’ordre de succession.

Le véritable « test » de la solidité de la succession, interviendra en réalité à la mort de Salman car le prince Moqrin ne fait pas partie de la faction de sept soudaïri et sa nomination définie par le roi Abdallah comme irrévocable n’a pas respecté l’avis de certains membres du conseil d’allégeance mis en place en 2006 (qui n’a pas cependant pas de réels pouvoirs, toutes les décisions se prenant dans un cercle familial restreint).

Deux hommes : Prince Muqrin et Prince Ben Nayef
Le prince Moqrin est connu pour son hostilité à l’Iran, mais aussi pour sa proximité avec les saoudiens et sous goût pour les nouvelles technologies. Père de 15 enfants dont six garçons, il est né le 15 septembre 1945 à Riyad. C’est le plus jeune des 35 fils d’Abdelaziz. Il a suivi une formation militaire en Grande-Bretagne (Cranwell) avant de servir dans l’armée de l’air saoudienne. A partir de 1980, il devient gouverneur de Haël (au nord) puis de Médine (à l’ouest). A compter d’octobre 2005 il dirige les services de renseignements et devient en juillet 2012 émissaire personnel du roi Abdallah.
L’homme fort du pays est aujourd’hui sans contestation, Mohamed Ben Nayef, actuel ministre de l’intérieur et nouveau vice-prince héritier. Ben Nayef mène une lutte sans aucun état d’âme, tout à la fois contre les démocrates et les militants islamistes radicaux. Il a le soutien des milieux d’affaires et politiques américains. Il a été reçu le 17 mars 2013 par Obama (le fait est rare l’administration présidentielle américaine recevant rarement des personnes au rang de ministre)

Arabie Saoudite : richesses et tensions intérieures
L’Arabie Saoudite peut compter sur ses richesses pétrolières lui procurant une manne financière conséquente (évaluée à 800 milliards de dollars de liquidités). Mais l’Arabie Saoudite, à la différence du Qatar et des Emirats Arabes Unis (eux aussi richement dotés en richesses) possède une population importante (21.3 millions), jeune (47% de la population à moins de 25 ans) et socialement fragilisée (25% de chômeurs). C’est cette génération de jeunes, fortement réceptive aux thèses djihadistes qui inquiète les gouvernants saoudiens.

Arabie Saoudite et enjeux diplomatique
La diplomatie saoudienne est l’un des théâtres où s’expriment cette lutte entre factions afin de réinvestir sur le champ interne les acquis et soutiens extérieurs. De là, des positions parfois divergentes.

Sur le plan régional, les trois défis diplomatiques majeurs de l’Arabie Saoudite étant actuellement : l’Iran et le dossier nucléaire ; la lutte contre Daesh ; la poussée houtistes (chiites) au Yemen qui vient de faire tomber le gouvernement et est en passe de prendre le pouvoir (démission du Président Abd Mansour Hadi jeudi soir).

Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite est en perte de vitesse. La montée en puissance des chiites (minoritaires car ne représentant que 10%du monde musulman) en Irak, en Syrie, au Yemen, ou encore à Bahreïn met en difficulté l’influence des sunnites et particulièrement celle des wahhabites.
De plus, les négociations entre l’Iran et les puissances occidentales sur le dossier nucléaire provoquent de nombreuses inquiétudes chez les dirigeants saoudiens qui redoutent un accord politique entre les Etats-Unis (fin de mandat d’Obama) et les Iraniens sur la question nucléaire ; accord qui consacrerait l’influence iranienne (donc Chiite) non seulement dans le Golfe persique mais bien au-delà, en Irak, au Liban, en Syrie…

En Syrie, si les dirigeants Saoudiens ont entériné l’échec de leurs stratégie de renversement du régime de Bacha al-Assad, ils ont pour autant refusé jusqu’à présent les sollicitations syriennes (par le biais du négociateur égyptien, le maréchal Sissi car le royaume saoudien est un important soutien au régime Egyptien actuel). De fait, là encore, les dirigeants saoudiens craignent un renforcement de l’Iran et de l’axe chiite.

En Irak, la menace se nomme EIIL. Le chef du mouvement, Abou Bakr Al-Baghdadi qui s’est autoproclamé calife et prince des croyants conteste ouvertement le primat religieux de la famille Saoud tant sur le monde arabo-sunnite que sur les deux saintes mosquées…

Enfin, au Yemen, considéré traditionnellement par l’Arabie Saoudite comme son arrière-cour. Un affranchissement de tutelle, qui plus est obtenu avec le soutien de l’Iran, sera ressenti comme un péril et une provocation.

Un monde en trans-tensions (2)


Au niveau économique, la planète entière est entrée en récession économique. La baisse actuelle et à venir du commerce international n’étant qu’un indicateur supplémentaire… La Chine vient de confirmer une nouvelle baisse de sa croissance économique, y compris avec des chiffres officiels en dessous des taux nécessaires à l’intégration des nouveaux travailleurs. L’économie indienne est en difficulté, tout comme sa monnaie, engendrant une nouvelle défiance des investisseurs. Le système financier occidental est officiellement insolvable. Le système financier asiatique l’est officieusement ; tandis que la Russie tente de manière précipitée de constituer une réserve financière. Les États-Unis tentent de modifier leurs différents indicateurs économiques afin de masquer la réalité de l’état de leur économie…et de leur monnaie. Ce qui signifie qu’il n’existe plus de moteur de croissance mondial… tandis que nous assistons à une évaporation régulière de la richesse mondiale…
Malgré tout, pour le moment, les États-Unis restent au centre du jeu alliant différentes caractéristiques : allié et adversaire, partenaire et ennemi stratégique, modèle de développement mais repoussoir social, partenaire et concurrent économique… Mais là encore, leçon de l’Histoire, c’est la puissance qui domine l’ordre international et qui devrait en être le garant, qui lui porte les coups les plus rudes…
Le second semestre 2012 et plus encore l’année 2013, vont coïncider avec une intensification planétaire des mutations en cours ; et donc à une intensification de la crise touchant désormais l’ensemble des principales puissances économiques : Union européenne, États-Unis, Chine, Brésil, Inde, Russie, … Les suites de l’affaire Bo Xilai montre que la Chine est à l’aube d’une nouvelle campagne anti-corruption ; en réalité une campagne d’assainissement politique au profit du régime, tandis que deux sensibilités politiques (pas encore des lignes politiques) se font jour (Hu Jintao et Xi Jinping versus Wen Jiabao, Li Keqiang et Wang Yang). Les dysfonctionnements internes doivent être l’objet d’une remise en cause du régime à l’heure où le ralentissement économique se fait jour ; mais ils mettent à jour un flottement à la tête du parti chinois. Plus encore, diverses affaires montrent qu’il est désormais important d’éloigner les étrangers trop zélés…
Au Proche et Moyen-Orient, là aussi, des trans-tensions importantes sont à l’œuvre actuellement, que ce soit, en Arabie Saoudite où la famille saoudienne se renferme sur elle-même alors qu’un processus d’éclatement est en cours en son sein suite au décès de Nayef… en Jordanie, à Bahreïn, mais aussi dans l’ensemble des pays dits arabes… Confiscation des révolutions ? Il s’agit là, malheureusement, d’un cas classique au regard de l’Histoire : toute révolution est détournée et les premiers à y perdre sont toujours les révolutionnaires…
A contre-courant des opinions occidentales et experts médiatiques enthousiastes (et naïfs), la démocratie n’allait pas apparaître subitement…le pouvoir dans ces différents pays est tombé (logiquement) aux mains des seules forces politiques structurées : d’une part les armées et services de sécurité, de l’autre les forces religieuses fondamentalistes (soutenues financièrement par les pétromonarchies théocratiques de l’Arabie Saoudite alliée des Etats-Unis au Qatar allié de la France…)
De la Tunisie à l’Égypte, les partis religieux fondamentalistes (Frères musulmans et salafistes) se partagent donc le pouvoir « parlementaire » dans une forme de co-gestion avec les forces militaires (qui sont aussi les acteurs économiques dominants). Bien évidemment, ne pas croire ce qu’ils disent. Ainsi des Frères musulmans annonçant au printemps 2011 sur la Place Tahrir qu’ils n’aspirent pas au pouvoir… Aujourd’hui ils revendiquent à la fois la présidence de la république, la majorité parlementaire… l’intégralité du pouvoir politique…puis de la société… En Tunisie des comités de vigilance religieuse sont apparus… En Égypte une chaîne réservée aux femmes voit le jour, une chaîne burqa !!!! Malheureusement, face à ces forces, celles démocratiques sont sans moyens (notamment financiers), et seront dénoncées et combattues comme d’inspirations étrangères…puis impies !!! Demain boucs-émissaires ?
Au-delà de la Tunisie et de l’Égypte, si la Libye et le Yémen ont déjà sombré dans la confusion ; la Syrie retient toute l’attention médiatique planétaire. Oui, Bashar el-Assad est un dictateur de la pire espèce…Pour autant, et sans aucune complaisance avec lui ni son régime, depuis les années 80 (1980 massacre d’Alep puis 1982 massacre de Hama) le pays a basculé dans une forme de guerre civile… Ensuite, le régime syrien actuel n’est ni le régime d’un homme seul, ni celui d’une famille. En Syrie nous sommes confrontés à un régime communautaire complexe et malheureusement le départ de Bachar El Assad ne modifierait en rien la réalité des pouvoirs et des rapports de force interne… Derrière Bachar El Assad, il y a non seulement l’ensemble des Alaouites mais aussi d’autres minorités (dont des Chrétiens). N’omettons pas aussi que les Alaouites sont considérés par les sunnites (majoritaires), non pas comme Chiites mais comme apostats… Dès lors, proposer comme seule solution, celle d’un régime sunnite à ces populations signifie simplement des luttes encore plus féroces !!!!
Nos déclarations politiques actuelles ne font qu’ostraciser plus encore des minorités (certes violentes) mais qui luttent pour ce qu’elles considèrent comme l’espace de leur survie. Aujourd’hui, le chemin le plus probable pour la Syrie est malheureusement celui de la guerre civile libanaise…Au-delà, si les États-Unis semblent vouloir (diplomatiquement) accepter un compromis avec l’Iran dans une posture nucléaire de seuil ; il est à craindre de part et d’autre que cela ne suffise pas…
Mais ces problèmes stratégiques semblent bien lointains à une Union européenne, empêtrée dans une incapacité à penser et à agir au sein d’une crise, certes économique, mais dont les dysfonctionnements sont d’abord et avant tout politiques… Ainsi, comment ne pas constater (très logiquement et surtout sans mésestimer les motifs allemands) que le SPD et le CDU se sont retrouvés sur la position budgétaire allemande… Que la position de la France est aujourd’hui fragilisée politiquement et stratégiquement ; alors même, répétons-le, que la France constitue à la fois le maillon faible et le pivot de l’Union européenne ; union politique qui ne peut être une simple continuité de la France…
Face à des logiques abusivement nationales, prônant des actions et solutions exclusivement nationales, démontrant la fin du consensus politique européen ; il est à craindre pour les pays de l’Union européenne et la France, un fort ajustement à la baisse de la richesse par habitants, avec une réduction de l’ordre de 30 à 40 %…. Après la disparition des consensus politiques et la montée des extrémismes, y compris comme recours, nous allons assister à l’éclatement des consensus sociaux…  La tyrannie des petites décisions, chaque État se préoccupant de ses intérêts nationaux sans esprit de coopération ; l’absence de perspectives ; l’effondrement des solidarités européennes, intra-européennes, nationales ; dans différents pays risquent de lier à la crise économique des crises sociales et sécuritaires, par l’effondrement partiel ou total selon les cas, des différents systèmes sociaux ; avec à terme des crises militaires dans une interaction conjoncturelle. Les tentations, puis peut-être, les tentatives de reprendre par la force le contrôle de zones et de richesses en train d’échapper aux différents pouvoirs politiques pourraient aboutir sur le territoire européen mais aussi occidental à des opérations armées. Paraphrasons Winston Churchill : vous avez voulu éviter la guerre sociale au prix de la dette. Vous avez la dette (et la faillite). Et vous aurez la guerre sociale….
Le printemps 2013 sera donc tout autant crucial pour la zone européenne, fût-elle à 27, à 17 ou à moins ; que pour l’Asie ; le continent américain et tout particulièrement la puissance américaine ; que pour l’espace arabe et Proche / Moyen-Oriental. Mais, bien au-delà, les dix-huit mois à venir vont être porteurs de ruptures géostratégiques importantes… En ce sens, les temps à venir de ce monde en trans-tensions vont être « fascinants »…

Elections présidentielles en Egypte


Mohamed Morsi, candidat des frères musulmans, a remporté la présidentielle égyptienne en obtenant 51,73% des voix contre 48,27% pour Ahmad Chafiq, dernier premier ministre du Président Hosni Moubarak. Morsi, ingénieur de 60 ans, devient le premier dirigeant islamiste du pays le plus peuplé du monde arabe. Il est aussi le premier civil (mais un religieux et un ancien prisonnier politique) à devenir chef de l’État depuis 1952 (chute de la monarchie), ses prédécesseurs étant tous issus des rangs de l’armée. Par ailleurs il est l’ombre de Khairat al Chater dont la candidature à l’élection avait été invalidée.
Sa marge de manœuvre sera extrêmement réduite face au Conseil Militaire et aux forces armées (Conseil Suprême des Forces Armées – CSFA) qui ont récupéré le pouvoir législatif après la dissolution de l’Assemblée Nationale (mi-juin) contrôlée par les islamistes ; parallèlement le CSFA (au pouvoir depuis la chute de Hosni Moubarak) a dépouillé le chef de l’État de l’essentiel de ses attributions.
Nous assistons en réalité à des multiples tensions entre Islamistes et militaires, mais aussi entre laïcs et religieux… L’armée, qui vient de procéder à un coup d’état institutionnel, n’a cessé de réagir aux événements, de s’adapter à la situation afin de conserver son pouvoir et de faire face aux islamistes (une stratégie en réalité à l’œuvre tant en Égypte qu’en Tunisie depuis 15 mois). Par ailleurs, l’Armée voudra conserver un droit de regard sur la rédaction de la future Constitution. Un flou qui concerne aussi la composition du futur gouvernement… comme le non choix des électeurs Égyptiens entre la poursuite du modèle politico-militaire et la crainte de la théocratie (un quart seulement des électeurs se sont prononcés pour Morsi) … Au-delà des questions politiques, les défis sont considérables tant concernant les actions sociales à mener que concernant l’économie, le tourisme, les investissements… Et là n’est pas le moindre défi qui attend le nouveau Président élu…
Il est probable que les jours séparant l’élection des résultats ont été des jours de tractation entre les Frères musulmans et l’armée et donc qu’un compromis a été conclu… Que cherche le CSFA ? Revenir au statu quo ante et abolir les acquis de la révolution ? Marquer des points dans une négociation pour un partage du pouvoir avec les Frères musulmans ? Des garanties que leurs intérêts (économiques, budgétaires, et judiciaires ?) seraient pris en compte après avoir sacrifié politiquement Moubarak ?
Que recherchent les Frères musulmans ? Un retour aux valeurs de l’Islam et de l’arabité ? L’émergence d’une théocratie ? Quelles seront leurs relations / rapport de force avec les Salafistes ?
Que veulent les autres mouvements politiques issus de la Révolution, éparpillés mais représentant plus de 40% des électeurs inscrits…
Quel jeu, pour différents pays, allant de l’Arabie Saoudite à la Turquie, mais plus encore de l’Iran au Qatar ?
Quelles conséquences géopolitiques ? Probablement pas une remise en cause de l’équilibre régional ni des traités, mais plus certainement un appui renforcé au Hamas…
En conclusion, aucun des acteurs du processus de transition ne sait précisément où il va. Tous naviguent à vue en terrain inconnu, cherchant à marquer des points en prévision d’une situation future de rapports de force qui ira en s’intensifiant… les acteurs du processus savent qu’en Politique, suivant les préceptes de Machiavel, il importe autant d’être craint que d’être aimé… Les risques politiques sont donc forts… mais l’enjeu premier est d’ordre économique ce dont personne ne parle… Or, c’est sur ce dernier sujet que des boucs émissaires risquent de devoir être trouvés…