Désinvolture stratégique…


Oui, l’utilisation d’armes chimiques est une ignominie qu’il convient de condamner. Mais il faut être réaliste : s’interroger d’abord sur la réalité du conflit syrien (guerre entre grandes puissances au travers des Syriens) ; s’interroger sur les Etats intervenant de part et d’autre et leurs motivations (et constater malheureusement que pour nombres d’entre eux il s’agit avant tout de soutenir des mouvements djihadistes que nous combattons ailleurs dans le monde, notamment au Mali et la bande sahélienne) ; s’interroger sur l’origine de l’attaque (sur les frappes elles-mêmes, il existe peu de doute sur leur réalité (encore que…!), un peu plus sur leur ampleur et beaucoup plus sur leur provenance ; ensuite sur les dispositif légaux permettant une intervention (à force d’intervenir partout sans jamais respecter le droit international que nous avons mis en place, ne soyons pas étonnés demain de le voir se retourner contre nous et nos propres intérêts); mais plus encore les objectifs de ces actions de force militaire. Ces objectifs ne peuvent être que politique.
Quel est notre objectif politique ? Affaiblir Assad ? Le forcer à partir ? Mettre en place un autre pouvoir politique ? En ce cas, lequel ? Qui soutenons-nous ? Comme si le camp en face de Assad était homogène (laïcs, musulmans, salafistes, djihadistes, takfiristes, …) Allons-nous favoriser une partition du pays (une région kurde à l’est, une réduit alaouite fidèle au clan Assad à l’ouest dans une région allant de Damas à Homs, une région arabe sunnite (Alep – > Euphrate), des minorités éparses et condamnées (notamment les minorités chrétiennes) ?
La force militaire ne vient que pour mettre en œuvre des moyens militaires permettant la résolution des objectifs politiques ! Dans ces conditions, l’emploi de la force comme toujours doit être subordonné à une définition claire de l’objectif et de l’end state que l’on veut atteindre, c’est-à-dire de ce qui définira si oui, ou non, l’objectif politique est atteint. Dans le cas du dossier syrien, quels peuvent être les objectifs ?
– le respect du droit international (traité de non prolifération chimique ) ? Mais alors, il convient de respecter le droit dans tous les aspects (la question de la légitimité de l’intervention) ;
– la logique de la « punition » (dont j’ai du mal à comprendre la traduction en termes de stratégie ?). Mais le bon sens et l’expérience nous apprennent que punir une fois est rarement suffisant ;
– la changement de régime politique en Syrie (avec le départ de B. el Assad) ? Mais dans ce cas, pour le remplacer par quoi et avec quelle garantie de succès (Cf., le cas libyen) ? Ce que l’on sait de la rébellion et de ses évolutions récentes n’est guère encourageant ;
– il y a d’autres options, mais je ne les ai pas tellement vues exprimées ? Garder Assad mais empêcher l’emploi d’armes chimiques ? En fait cela revient à admettre que mourir (même en masse) sous les obus conventionnels et le tir des mitrailleuses est « acceptable » mais pas sous les bombes chimiques ? Etablir une administration internationale ? Mais on est reparti pour vingt ans !
Et ne pas tout mélanger : le Président déclare privilégier dorénavant une solution politique. Mais la guerre est aussi une solution politique ! En réalité, il nous faut chercher une solution diplomatique.
Très clairement notre Président a un problème Assad, global et personnel bien avant les armes chimiques aboutissant à sa surprenante déclaration lors de la conférence des ambassadeurs d’août 2012 : « Bachar Al-Assad doit partir. Il n’y a pas de solution politique avec lui »… Nous sommes bien là, déjà, dans l’affirmation d’une volonté de « regime change » à la libyenne. Les déclarations de François Hollande sur l’utilisation des gaz le 21 août 2013 lui ont fait franchir un seuil. Difficile de reculer. Dès lors apparaît la volonté politique de François Hollande de « punir ». Notre objectif politique serait de punir ? De mener des opérations militaires punitives ? Très surprenant concept. Très difficile application opérationnelle au-delà de simples frappes médiatiques.
Si Bachar doit partir ce ne peut être qu’à la fin d’un processus de transition politique et absolument pas en préalable. L’utilisation d’armes chimiques ne procède que peu d’une appréciation juridique mais uniquement d’appréciation morale. L’attaque a-t-elle été ordonnée par Bachar el Assad ? Pour rappel, les échantillons analysés par la France n’ont révélés que de très faibles doses de gaz sarin, même si le gaz s’affirme comme complexe et mortel. A l’inverse les échantillons américains révèlent de fortes proportions de sarin…
Quel est le jeu des acteurs ? L’offre russe n’est pas sérieuse, chacun le sait. L’objectif de Poutine n’est pas d’humilier Obama. Ni les Etats-Unis. Surtout pas. Mais de prendre l’avantage, l’ascendant. Tout en démontrant la fin de la superpuissance américaine (elle-même héritage de la fin de l’URSS), imposer la Russie de retour comme acteur (centre de la négociation syrienne) et comme alternative diplomatique aux Etats-Unis. L’affaire Snowden comme prémices. La Russie, bien évidement refuse la proposition de résolution de la France, trop contraignante. Grossière erreur diplomatique de la France ou au contraire manœuvre diplomatique visant à enfermer la proposition russe dans ses contradictions ?
Obama visait à agir à minima. Mais, attention, par orgueil politique, sa riposte militaire pourrait être disproportionnée. Obama risque fort (avec l’appui de François Hollande) de rechercher une légitimité de remplacement. Donc « d’aller à la pêche » à l’OTAN et à la ligue Arabe. Le soutien à minima de l’Union européenne lui étant assuré par le communiqué européen de Vilnius. Mais là encore, François Hollande a commis une erreur majeure en mettant une nouvelle fois à mal la relation franco-allemande. Alors que l’Allemagne est en pleine campagne électorale et que la Chancelière Merkel semble en position favorable pour l’emporter, il pousse l’Allemagne et la Chancelière un peu plus dans les bras de la Russie et Poutine finit par imposer Berlin comme point focal pour les Russes. Grave erreur pour l’avenir d’autant plus grave que l’axe franco-britannique ne peut jouer dans cette affaire, isolant davantage Paris.
Selon divers renseignements, l’ASL a perdu le contrôle militaire de la rébellion au profit des groupes radicaux islamistes. La rébellion a perdu une part de son poids dans les futures négociations. A contrario c’est actuellement le régime de Bachar qui est conforté.
Cette guerre risque fort de s’étendre. De guerre « civile », elle est devenue une guerre par procuration pour d’autres puissances (Qatar, Arabie Saoudite, Etats-Unis, France, Russie, Iran,). Ensuite elle débordera très vite sur le Liban, puis vraisemblablement sur le Golan, sur le nord de la Syrie c’est-à-dire la frontière turque… sans omettre la montée en tension pour Israël.
Le décideur politique est face à de mauvais choix faute d’avoir jamais voulu faire accepter des portes de sortie stratégiques (cf Tunisie, Egypte, Libye) et donc, quel que soit celui qui gagnera, la France comme les Etats-Unis vont perdre ! Nous pouvons même affirmer que les Etats-Unis et la France ont déjà perdu, tant sur le plan médiatique que sur le plan international. Les Etats-Unis montrant qu’ils ne souhaitaient plus avec ce Président s’engager avec la même force et la même détermination au Proche-Orient et la France ne devenant qu’un supplétif dans une région dans laquelle elle a pourtant toujours su jouer un rôle de premier plan. Les masques tombent et la France en sort cruellement affaiblie.
Alors quelles conséquences ?
D’abord des conséquences géopolitiques. Un monde libre. Un monde redevenu libre géopolitiquement. Voilà l’émergence de la fin de la période de transition commencée en 1989 avec la chute du mur de Berlin. Toute la problématique, toute la complexité du moment provient de l’absence de pensée stratégique ayant anticipé cette liberté géopolitique et capable de la gérer. Avec comme accentuation de la complexité, l’obsolescence des structures de sécurité (régionales comme internationales) mises en place depuis 1945. Paradoxalement, perdant ses « maîtres » traditionnels ; ce monde libre géopolitiquement induit une absence de liberté opérationnelle pour nos pays occidentaux dans des rapports de force corrigés par la quête d’un équilibre stratégique inatteignable. En ce sens, la Syrie peut être analysée comme un tournant.
La Russie est pour le moment le grand vainqueur de cette crise. Sans menace, elle s’est placée au centre du jeu. Elle a divisé le camp occidental, l’a poussé dans ses contradictions stratégiques et a démontré aux yeux de tous, notamment les émergents, ses insuffisances. Elle se réaffirme comme une puissance incontournable. A titre anecdotique, il est « savoureux » de voir s’impliquer la Russie sur ce dossier ! Il faut se rappeler que jusqu’à une date relativement récente, la Russie (et tout la Pacte de Varsovie) avait largement développé un concept d’usage de l’armement chimique dans sa doctrine d’emploi militaire (à usage tactique, bien en dessous du seuil nucléaire). Et l’on peut penser que le développement des capacités chimiques de la Syrie doit beaucoup à sa proximité historique avec l’ex-URSS…
L’Iran sort renforcée de cette crise. Elle réaffirme son rôle de protecteur des chiites notamment face à une menace d’intervention occidentale. Face aux hésitations américaines et occidentales, elle peut jauger sa marge de manœuvre.
Pour la France et l’Union européenne, cette reculade américaine démontre une nouvelle fois que non seulement la superpuissance américaine n’est plus ; mais surtout que les Etats-Unis n’interviendront désormais que pour leurs seuls intérêts et donc de manière parcimonieuse… Chypre, membre de l’Union européenne vient de se tourner vers la Russie… message pour le reste des européens ? Quant à notre pays, par le biais des actions / décisions de François Hollande et des erreurs dramatiques de notre diplomatie, il vient d’être brutalement renvoyée à ces insuffisances stratégiques….
Enfin, autre conséquence géopolitique, la menace terroriste s’estompe (en tant que concept stratégique), non par la fin d’Al-Qaeda ou la mort de Ben Laden mais par l’émergence de nouveaux acteurs et rapports de force stratégiques.
Ensuite des conséquences militaires. Ce que la Libye et le Mali avaient masqué se révèle : la France ne peut plus agir sans le soutien matériel des Etats-Unis et a perdu pour part sa réelle autonomie stratégique et donc son rang de puissance ! Il nous faut donc prendre en compte cette réalité (survenant à l’aube de notre débat parlementaire sur la LPM) et modifier en conséquence cette dernière faute de disparaître du paysage géostratégique. Ensuite, impérativement adosser à notre posture de dissuasion au sein de cet environnement stratégique naissant, une posture d’intimidation. Pour l’Union européenne (et donc pour la France), développer un outil militaire autonome capable de défendre pleinement nos intérêts sans les Etats-Unis. La constitution d’un tel outil ne constitue absolument pas une charge mais un devoir.
S’interroger aussi sur le concept des frappes et leur contrepoint politique. Des frappes aériennes ? Mais de quel niveau ? Opérationnel ? Alors les frappes doivent être chirurgicales, multiples et renouvelables impliquant l’emploi de forces au sol pour démultiplier leurs effets. Stratégiques ? Alors, on vise un effet significatif sur le niveau militaire, économique et politique de l’adversaire. Ce type de frappes se doit d’être puissant et si possible radical. Si nous réalisons des frappes, il nous faudra tout à la fois dissuader de tout nouvel emploi d’armes chimiques et intimider suffisamment pour amener les protagonistes à la table de négociation. Donc infliger de réels dommages (significatifs et durables) aux capacités militaires du régime syrien. Mais alors, quid des avantages donnés à la rébellion et notamment aux groupes islamistes radicaux et de leur future emprise sur la Syrie ? Quid de la Russie ? De la Chine ? Et plus prosaïquement, quid de la localisation des cibles (au milieu des populations) ? Bref, qui mesure les conséquences géostratégiques des frappes ? Cela implique alors qu’il est totalement contre-productif de fixer des limites de temps à l’opération (ne pas confondre avec la limitation donnée aux objectifs militaires) mais quid des opinions publiques et comment gagner la bataille médiatiques de ces opinions ? Conséquence : il ne faut pas fixer de limites hautes temporelles car cela nous affaiblit stratégiquement…Donc, forte nécessité de déployer des forces et moyens pour durer… Bien loin des envies politiques….
Les solutions sont diverses et ne peuvent être exclusives. Alors quelle solution privilégier ? Potentiellement, oui, une sorte de show of force, une démonstration de force occidentale MAIS assortie immédiatement d’une vraie conférence régionale avec tous les acteurs dont l’Iran ! Des frappes de missiles de croisière afin d’apaiser les émotions médiatiques, tout en permettant d’affaiblir le régime d’Assad tandis qu’en en sous-main nous favoriserons la reprise en main des insurgés par l’Arabie Saoudite (des grands démocrates eux aussi) et la mise en place d’insurgés « euro-occidentaux compatibles » que l’on pourra soutenir militairement. Mais le risque est grand que cela ne serve à rien, sauf à enclencher un processus militaire plus important. Puisque les frappes ne font rien, frappons plus fort. Puis plus fort. La bascule sera là. La guerre aussi.
Dès lors, il nous faut aussi mesurer les implications politiques de tout cela, et pour nos responsables, l’impérieuse nécessité de prendre de la hauteur….car dans des circonstances aussi graves, il convient de garder la tête froide et de s’exprimer avec responsabilité. Aucune action militaire ne doit dépendre de l’émotion et des médias. Si la volonté politique de notre exécutif ( ce qui aurait été une erreur) était le départ de Bachar Al-Assad, alors la priorité de notre diplomatie sur cette question devait être un accord avec la Russie et donc profiter du G20 pour définir un deal diplomatique : la Russie garderait son influence dans la zone, mais à elle de solutionner le problème et de trouver le successeur de Bachar….
Encore une fois, comme souvent, en raisonnant sous l’emprise de l’émotion, on s’attache plus à traiter les effets de la crise (massacre de populations) que les causes. C’est sans doute vendable plus facilement dans l’opinion publique mais cela explique la durée de nos cycles de gestion de crise (les Balkans, 20 ans en Bosnie, presque 15 au Kosovo et rien n’est réglé), en complet décalage avec nos propres cycles politiques (de 4 ou 5 ans !). Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de défendre le système en place. Le régime Assad (père et fils) demeure celui d’une minorité (alaouite) s’imposant par la force et la dictature à tout un pays (je n’ose écrire « peuple »). Je serai totalement cynique, je dirai qu’on peut y reconnaître une forme de stabilité (avec laquelle d’ailleurs tous les Etats à commencer par la France, ont dialogué pendant des années !).
Mais, il ne peut exister de diplomatie de l’émotion et de la représentation politique. Il faut d’abord effectuer une appréciation de situation politique et stratégique. En effet, gérer les effets de la crise peut se révéler relativement facile (toute proportion gardée) en les éradiquant et en faisant retomber la part d’émotion (l’effet CNN ou « 20heures »). Traiter des causes s’avère en général beaucoup plus complexe car on touche souvent au cœur de l’humain (ethnique, religieux, politique, etc.). Au niveau local, une guerre civile avec 100 000 morts et des crimes partagés. Au niveau régional, des pays voisins engagés et inquiets des répercussions. Au niveau mondial on montre ses forces et on essaie de se rassurer : la puissance résiduelle des USA, celle de la Russie, l’influence nulle de l’UE, nulle encore des autres pays (Chine, Inde, Brésil, etc), celle intéressée des pays arabes. Sur le plan historique, la France a une légitimité d’intérêt mais que veut-elle ? Se hausser du col, fortifier l’alliance avec une puissance ou avec l’autre, sanctuariser le droit international ? Sanctifier un siège au CSNU ? Favoriser la défense européenne ? Promouvoir la stabilité du Proche-Orient ? Saisir l’occasion pour promouvoir une attitude européenne ?
La décision politique doit s’imposer, y compris dans les opérations militaires. En ce sens, il ne peut y avoir de légitimité politique sans réussite militaire. En s’engageant sans stratégie de règlement politique, Barak Obama comme François Hollande ont placé leurs pays respectifs dans une position de faiblesse très lourde de conséquences. En particulier, François Hollande a fait montre d’une exceptionnelle désinvolture dans ses prises de positions, ses décisions politiques internationales et ses reculades. La Syrie n’est pas (pour le moment) la guerre d’Espagne. Il n’est pas Blum et ne doit pas avoir peur de l’histoire. Mais, françois Hollande est clairement mis en difficulté au niveau international ; et avec lui, la France. Très prosaïquement, après le refus d’accepter la présence de la diplomatie Française aux négociations, il est à craindre que notre pays ne fasse les frais de l’accord défini entre les Etats-Unis et la Russie à Genève… et des erreurs dramatiques à répétition de notre exécutif !

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LBDSN


En ce jour de commémoration, et avec retard, je voudrais revenir très brièvement sur notre nouveau LBDSN….
La France a donc un nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale…Plutôt que de vouloir ici analyser en détails son contenu et revenir sur différentes contradictions, tentons de poser quelques interrogations…
Quel sens ? Quel sens dans la réduction des forces ? Quelles missions ? Quid demain ? Quel sens de notre engagement passé en Afghanistan ou présent au Mali ? Redonner du sens mais qu’elle ambition pour la France ? Quelle ambition mais plus encore qu’elle stratégie générale pour la France ? En économie on parle de conquêtes, de territoires à conquérir, de marchés, même de guerre économique….. Mais notre attitude politique et stratégique nie cette réalité conflictuelle dans le domaine stratégique…. Aberrant ! Bref, pour revenir à la terminologie économique ; la seule prise en compte aujourd’hui ; qu’elle est la raison sociale de la France ?
Avons-nous tiré les conclusions de la fin de la guerre froide ? Sommes-nous matures stratégiquement ? C’est à dire en réalité avons-nous la capacité de nous engager dans des opérations militaires tout en assumant la terminologie guerre comme étant l’aboutissement d’une politique ? Le trouble est de faire la guerre sans la nommer… et plus encore de ne point vouloir la nommer dans un LB au profit d’une surabondance de la terminologie crises et menaces… Bref il aurait fallu redéfinir la France et sa place dans le monde, définir une vision mondiale de la France et l’assumer.
La stratégie étant le pont entre le politique et militaire, qu’est-ce que la défense apporte comme moyens outils atouts pour la politique française ? De là nous pourrons définir formats, moyens, et capacités. La France tente de s’aligner sur des puissances symétriques mais sans assumer jusqu’au bout son positionnement stratégique.
La guerre est l’acte suprême de la politique, le nucléaire étant pour certain le sacre !… Or mettre en jeu la vie de soldats et l’accepter / l’assumer est la plus grande crédibilité stratégique. Ce faisant elle renforce aussi la dissuasion nucléaire. L’inverse discrédite à la fois le politique et les forces armées. Les affaires militaires sont exceptionnelles dans une démocratie car elles réfèrent à la vie et à la mort. L’engagement des militaires est donc une marche qui intervient comme expression de notre volonté politique lorsque d’autres marches ont été gravies. La guerre est l’incarnation de la volonté politique. Il ne peut y avoir en la matière d’improvisation stratégique. Ce faisant les militaires ne font pas de la sécurité !

Cadrage stratégique


Au lendemain du Sommet de l’OTAN à Chicago, je vous propose ci-après l’intégralité de la première note de cadrage stratégique rédigée par Louis Gautier et remise à François Hollande, alors candidat à la présidentielle.

Election présidentielle 2012
A l’attention de François Hollande Note de cadrage n° 1
Objet : cadrage des grands enjeux doctrinaux stratégiques et de défense Europe-PESD/OTAN/dissuasion nucléaire/défense anti-missiles/OPEX

Les sujets mis en perspective dans cette note de cadrage : la défense européenne (Politique européenne de sécurité et de défense), l’OTAN, la dissuasion nucléaire, les opérations extérieures (OPEX), seront repris et développés dans les notes d’analyse ultérieures. Les positions arbitrées sur ces enjeux sont un gage de cohérence et de crédibilité. Les questions budgétaires et de programmation militaire seront traitées de façon séparée.

1. Europe de la défense
Une chose est sûre, l’Europe de la défense va mal et de plus en plus depuis 2003, date à laquelle les divergences sur l’Irak ont fait capoter la mise en œuvre effective des accords franco-britanniques de Saint-Malo (1998), du traité de Nice et de la déclaration de Laeken (2001) sur des forces européennes autonomes. Paradoxalement, la coopération militaire franco-britannique, issue de l’accord de Londres (novembre 2010) qui solde définitivement le passif entre Paris et Londres, est en soi positive mais s’effectue sur le dos de la défense européenne qu’elle dénigre. Il est donc vital d’ouvrir cette coopération à d’autres ou de la compléter par de nouvelles initiatives, notamment prises avec l’Allemagne, ce qui implique de réaffirmer l’importance du cadre européen au plan politique et la relance du processus d’intégration européenne au plan pratique. D’autant plus que le conflit Libyen est venu souligner des divergences de vues préoccupantes entre Européens, notamment avec l’Allemagne, et met en évidence les limites de leurs capacités d’action militaire, même sur un théâtre d’opération proche.
L’Europe de la défense est en panne sur le plan politique, sur le plan militaire et sur le plan industriel. Sa relance se heurte à tant d’obstacles concrets et à un tel scepticisme généralisé désormais qu’on serait tenté, comme Nicolas Sarkozy, de jeter l’éponge. Ce serait une erreur. La France confortablement assise dans un wagon de première classe à l’OTAN doit reprendre sa place de conducteur de la locomotive européenne. Patiemment elle doit être de nouveau à la manœuvre avec les Allemands, les Britanniques, les Polonais, les Espagnols, les Italiens, les Belges, les Grecs et tous ceux qui voudront collectivement s’atteler à la tâche. Pour cela, il faut à nouveau avoir vis-à-vis de nos partenaires un langage clair. L’OTAN est pourvoyeuse de moyens logistiques et de commandement mais, pour nous, la gouvernante politico-militaire des questions impliquant les appareils de défense européens doit se situer dans l’Union. Celle-ci doit être dimensionnée à cette fin, notamment en moyens de planification.
Conformément aux accords dits Berlin+, l’Europe doit pouvoir recourir aux moyens de l’OTAN quand les Américains ne sont pas engagés ; la préférence européenne en matière de commandes d’armement doit l’emporter face au déni d’accès du marché américain de défense que l’on a récemment constaté à l’occasion de l’attribution du contrat de ravitailleur à Boeing plutôt qu’à EADS ; il faut de même accroître la mutualisation et le financement commun des programmes militaires européens.

2. OTAN
S’agissant de la défense européenne, évitons cependant les querelles stériles. On ne sortira pas de l’OTAN. Il faudrait que cette volte-face présente plus d’avantages que d’inconvénients. Or, cette organisation est à une croisée de chemin et nous ne devons pas affaiblir notre capacité à influer de l’intérieur sur des réorientations collectives nécessaires. L’avenir de l’OTAN, l’affaire libyenne le confirme, quoique toujours important aux yeux des Américains n’est plus leur priorité. C’est en revanche devenu une question européenne : celle de leur unité face aux hypothèses d’emploi de la force, celle de la rationalisation de leurs appareils de défense en voie de délabrement sous l’effet des réductions budgétaires. Le manque d’intégration des armées européennes est aussi problématique politiquement pour l’UE que militairement dommageable à l’OTAN. La prochaine équipe au pouvoir devra, au terme d’un audit approfondi, s’interroger pour savoir si nous ne devons pas mieux répartir nos œufs, en fonction de nos objectifs, entre l’UE et l’OTAN.

3. Dissuasion nucléaire et défense anti-missiles
Ne perdons pas de temps en débats aussi périlleux politiquement que sans avantage stratégique immédiat. La dissuasion nucléaire, alors que la menace de la prolifération nucléaire et surtout balistique croît, conserve un rôle substantiel pour la défense de la France. La modernisation de nos capacités stratégiques, en passe d’être achevée, les situe parmi les plus performantes, après celles des Etats-Unis. La France détient de ce fait un incontestable avantage politique et militaire jusqu’en 2030, horizon d’obsolescence de ces armes et de montée en puissance des systèmes de défenses anti-missiles. Faut-il tailler dans cet arsenal dont la force océanique est le pivot ?
Supprimer la seconde composante qui vient juste d’être payée ne présente presqu’aucun intérêt en termes d’économies, le décider unilatéralement nous priverait d’un atout dans les négociations multilatérales de désarmement qu’il faut encourager (il faudrait en outre justifier de ne s’être jamais opposé au financement du renouvellement de la composante aérienne au cours des dix dernières années). Enfin l’avenir de la force aérienne stratégique ne peut se décider de façon péremptoire sans l’inscrire dans une discussion de portée plus générale sur les moyens de dissuasion conventionnelle et de supériorité aérienne.
Une chose est claire. Des arbitrages difficiles devront être rendus au cours du prochain quinquennat qui concernent les programmes de relève de notre dissuasion, leur révision ou leur abandon partiel (programme de simulation, renouvellement des composantes), la participation de la France à la défense anti-missiles de l’OTAN et plus généralement le financement des équipements qui dimensionnent la supériorité conventionnelle au XXe siècle (satellites, drones, missiles). Le domaine des équipements de supériorité nucléaire et conventionnelle doit être au coeur de la programmation militaire. Il y va de l’avenir technologique et militaire de l’Europe, de l’autonomie de ses approvisionnements stratégiques et de la survie de notre base industrielle qui suppose par ailleurs que l’on passe, à l’échelle européenne, à une nouvelle phase de fusion et de consolidation d’entreprises dans le secteur aéronautique et de défense.

4. Opérations extérieures et sécurité
Enfin, il est important de reformuler notre doctrine de projection extérieure et intérieure. Pour des raisons idéologiques évidentes, la gauche ne peut faire sienne les préjugés néo-conservateurs et la phraséologie de l’actuelle doctrine de sécurité nationale. Pour autant l’effacement des frontières entre sécurité intérieure et sécurité extérieure dans le monde actuel est une réalité à pleinement prendre en compte. Il faut donc être d’autant plus précis dans la définition politique et surtout juridique des concepts que nous allons devoir employer pour traiter cette réalité.
De même, il convient de réajuster nos positions en matière d’interventions et de pré-positionnement extérieurs. La notion d’arc de crise doit être abandonnée. Elle reflète mal la réalité géopolitique après les révolutions arabes et elle trahit une vision qui, dans la foulée de la lutte contre le terrorisme islamiste, appréhende le Proche et le Moyen-Orient de façon trop global exclusivement sous l’angle du danger et de l’antagonisme et non celui de projets communs et de coopérations possibles y compris dans le domaine de la sécurité. En tout état de cause, il convient d’ajuster le curseur sur nos engagements et notre présence militaires, en Afghanistan, à Abu Dhabi et en Afrique.
Le retrait d’Afghanistan est une priorité. Nous sommes enlisés sur ce théâtre et otage de la stratégie américaine. Les pertes en hommes vont en augmentant (le bilan du renforcement de notre implication dans les combats voulus par Sarkozy est à cet égard particulièrement lourd : 70 morts en opération entre janvier 2002 et juillet 2011 dont 58 depuis 2007). Il faudra établir dès 2012 un calendrier de désengagement progressif de l’Afghanistan discuté avec nos alliés.
En Libye, le mandat opérationnel de l’OTAN a pris fin. L’arrêt des combats ne signifie pas pour autant la cessation des troubles et l’instauration d’un état de droit. Il faut donc rester vigilant.
Il faut être très attentif aux conditions de la sécurité dans le Sahel et à la question des otages détenus par l’AQMI. D’une façon générale, la situation en Afrique, sous le double aspect humanitaire et sécuritaire, est telle qu’il est probable que l’implication militaire de la France sur ce continent restera importante.

Il découle de ces éléments une révision inévitable des priorités stratégiques formulées dans le Livre blanc de 2008 et une nécessaire mise à plat de la loi de programmation militaire (Cf. notes de cadrage à venir).

Préconisations et éléments de langage
La défense européenne, à la relance de laquelle il faut s’attacher, doit retrouver sa priorité ;
Il n’est pas question que La France se retire de l’OTAN mais une évaluation des bénéfices de notre réintégration, au plan national et européen, doit être effectuée ;
La dissuasion reste un élément de fondation de notre politique de défense mais son articulation avec les négociations sur le désarmement nucléaire et le projet de défense anti-missile doit être clarifiée ;
La modernisation des deux composantes nucléaires sera achevée (sans préciser toutefois ni le calendrier ni le volume des équipements) ; La question de l’abandon de la seconde composante peut être posée mais à son horizon d’obsolescence (2030).
Le budget de la défense ne saurait être une variable d’ajustement des finances publiques
L’interventionnisme militaire tous azimuts de la France doit faire place à plus de sélectivité des actions, à moins d’impulsivité dans les décisions d’engagements.