« Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage »


Suite au dernier attentat de Nice, cette citation me conduit à répéter, une nouvelle fois, des éléments déjà publiés à de multiples reprises, ici.

L’absence de résultats doit nous conduire à réévaluer notre posture et nous amener à définir précisément nos objectifs stratégiques au-delà de péroraisons verbales…Certes, nous avons pour nous l’efficacité tactique, mais nous payons l’absence de réelle stratégie, en ce sens que nous n’avons aucune vision, aucun projet politique à proposer autre qu’une guerre sans fin.
– 1er objectif : Sécuriser, identifier, neutraliser les individus dangereux sur notre territoire (et hors territoire). C’est l’essence des missions de nos services depuis de nombreuses décennies. Le terrorisme (quel que soit l’idéologie derrière lequel il se drape) va durer… constat établit dès les années 80 ! Pour ce faire, une politique claire de renseignements et de neutralisation qui n’a pas besoin de nouvelles lois mais de s’inscrire dans la durée (prendre la mesure du temps long)

– 2nd objectif : prendre la mesure des défis extérieurs auxquels nous sommes exposés.
o Pour la première fois, nous sommes engagés militairement simultanément sur plusieurs théâtres d’opérations envers la même mouvance, complexe et protéiforme.
o Comprendre le phénomène et donner du sens. Alors, vouloir peser sur la suite des événements.
o Remettre à plat notre politique de sécurité / défense / diplomatie et anticiper !
o Avoir une vision et un projet politique pour faire émerger une situation différente de celle que nous cherchons à maintenir (accords Sykes-Picot) qui pousse justement nos adversaires à recomposer la zone. (ce qui implique aussi de revoir nos alliances et la vision future de ces dernières…)

Aller plus loin
Nous sommes dans le brouillard. Il n’y a plus aujourd’hui au niveau de notre exécutif et des services qui le représentent de compréhension stratégique de la menace djihadiste. Ce brouillard est accentué à la fois par le « bruit » assourdissant des pseudos experts et par le pouvoir politique (majorité comme opposition) qui à chaque nouvelle attaque et nouvel attentat tente de nous « bricoler » une nouvelle mesure sortie d’une boîte à idées à l’évidence trouée… Quand la panique côtoie la stupidité et l’indécence.
Avant de donner des réponses, il conviendrait de se poser les (bonnes) questions (gênantes). Je n’en ferai pas ici la liste, par pudeur mais aussi par lassitude… Je me contenterai de redire une nouvelle et énième fois, qu’il nous faut d’abord impérativement comprendre la menace et ne pas refuser la recherche de cette compréhension (PM) sous des prétextes fallacieux.
Ensuite ne pas craindre la réalité. Dès lors, ne pas tomber ni dans le déni (dormez tranquille braves gens tout va bien, aucune faille – ou nouvelle formule : la cellule est quasiment détruite), ni dans les postures martiales (la guerre, la guerre, la guerre), ni dans l’exploitation des peurs (tremblez pauvres gens, la menace est chaque jour plus grande et imminente). Être dans la mesure et la maîtrise ; dans la prudence de l’analyse froide, qui permettra de faire face au défi posé.
Le volet extérieur (les attentats hors son territoire socle) de l’EI n’a aucun lien avec le volet intérieur (Syrie/Irak). Les deux volets sont déconnectés militairement. Malgré ce qui est dit et affirmé par les uns et les autres, les attentats ne signifient absolument pas un affaiblissement de l’EI sur son volet intérieur.
Arrêtons de les prendre pour des fous furieux, le djihadisme a un sens pour ceux qui l’adoptent. La solution est politique (offre/projet/vision politique) et géopolitique. Pas de formule magique du djihadisme, comme pas de profil type du djihadiste. C’est un parcours personnel. A la fois au départ et au retour. Alors forcément, cela complique et cela rebute certains de chercher à comprendre…
Garder la tête froide et mesurons nos propos comme nos actes. Frapper en Libye, en Syrie, en Irak ne réduira pas la menace. Stopper nos frappes en Irak et en Syrie, stopper nos actions ailleurs n’empêcheront pas de nouveaux attentats. EI a décidé d’exporter son combat. Les équipes sont constituées en Europe et frappent chez nous.
Il faut donc s’attendre à d’autres attentats opportunistes. Si nous parlons uniquement de EI, nous faisons face à un proto-état qui utilise le terrorisme comme moyen d’action parmi d’autres moyens, et qui a structuré sur notre territoire européen son action lui permettant de passer à l’offensive et de prendre l’initiative. Il nous faut être résilient face à une stratégie de harcèlement (stratégie différente d’Al-Qaeda qui était dans le symbolisme). Notons toutefois à la fois un émiettement extérieur et un développement de « franchisés » à l’instar d’Al-Qaeda.
Mais, un changement d’échelle dans l’action terroriste s’est opéré : nous n’avons pas un seul ennemi face à nous mais une multitude. Un discours martial ne change pas la réalité. Seule l’intelligence le peut…

Les attentats commis en France depuis janvier 2015 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
C’est surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté.
C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc.
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à le combattre. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes.
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : le pire au regard de l’histoire peut être à venir !
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée.
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle.

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Ubu se déchaîne


J’ai, depuis de nombreuses années, la sensation étrange de ne pas avoir le même monde sous les yeux que nombre de personnes, et plus encore l’amer sentiment de ne pas en comprendre les mêmes implications… Avec les attentats du 07.01.2015, que de déclarations incantatoires et guerrières de tous bords : la guerre, la guerre, la guerre !!! Et, depuis les manifestations du 11.01, forts du masque de l’unité nationale, que de « pieux mensonges déconcertants » évacuant les problèmes perturbants afin de masquer l’impuissance politique.
Silence ! Surtout ne pas décrire la décomposition du corps social, le cynisme médiatique, la médiocrité des politiques publiques, l’improvisation budgétaire, la lâcheté des arrangements stratégiques, les calculs démagogiques, la responsabilité réelle des gouvernants et leurs faillites morales. Silence ! Offrir un artefact de consensus national médiatique, théâtralisé afin d’éviter de gouverner et se satisfaire d’une remontée mécanique des sondages commentée avec grandeur d’âme et héroïsme.
Notre pouvoir politique se sentait-il tellement en sécurité et à l’abri, qu’il a complaisamment et méthodiquement mise à mal la sécurité et la défense française depuis vingt-cinq ans, sans réfléchir aux conséquences immédiates ou plus lointaines ?
Dans le pays de Descartes et de Voltaire, il convient de s’accorder à la réalité et non de la nier ou de la tordre pour la faire correspondre à ces attentes. C’est l’objet de cet écrit, sans amalgame et sans fard.

1. Comprendre

Les attentats du 07.01 et du 08.01 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
Des actes commis par un ennemi (se désignant lui-même ainsi) envers un autre ennemi (nous désignant ainsi). Donc des actes de guerre. Mais des actes de guerre commis ici par des petits voyous en cagoule ; des délinquants en puissance devenus islamistes par frustration puis par identification et scénarisation avec le sentiment de mériter mieux dans un attachement aléatoire à la culture périphérique.
Et cela, dans une forme de criminologie nihiliste qu’il nous faut impérativement prendre en compte. Il ne s’agit pas de commandos-suicide (du moins au départ), mais plutôt une forme de militarisation « playstation » des actes terroristes (dans leur représentation). L’effet recherché (l’exécution des journalistes-caricaturistes) ayant été obtenu de « belle manière », les deux frères Kouachi cherchent à s’exfiltrer. Preuve de volonté car ils apparaissent à la fois déterminés et maîtres de leurs actions. A l’inverse, l’action de Coulibaly, semble plus s’inscrire dans une quête improvisée et répliquée de « petite guerre ». Ce qui devrait nous conduire à réfléchir prospectivement à ce que nous devons redouter dans les temps immédiats à venir : des raids plus ou moins planifiés et coordonnés de petits commandos terminant dans l’apothéose kamikaze, associés à des actes improvisés et isolés de rupture nihiliste. Sans folie d’aucune sorte de leur part, tuer pour participer à la tuerie…
Une norme est confirmée : la recherche de la média-scénarisation de la tuerie, de l’horreur. Au-delà, la crainte véritable doit résider dans l’hypothèse d’une attaque de tueurs déterminés et coordonnés, s’inscrivant volontairement dans la durée de l’action afin de saturer les forces sécuritaires concernées, semant le doute, l’effroi et discréditant l’action publique. Mais, là encore, rien de neuf : le scénario de multiples attaques séquencées et/ou simultanées est redouté depuis Bombay. Vers un djihad de masse sur notre territoire…
Les attentats du 07.01 sont des actes de guerre. Aucun doute. Mais, le terrorisme n’est ni la guerre, ni un ennemi. C’est un moyen. Plus encore, il faut comprendre qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas intrinsèquement global, mais avant tout culturel et que l’on pourrait définir comme « glocal ». A chacun, en effet, son terrorisme. En Norvège, ce fut un terrorisme d’extrême droite. Pour les Russes, ce sont les Tchétchènes. Pour le gouvernement Turc, ce sont les Kurdes, etc… Ainsi, une journaliste néerlandaise, accusée d’avoir diffusé des messages du PKK, est arrêtée et jugée en Turquie pour apologie du terrorisme… Les collaborations se heurtent à ces définitions culturelles du terrorisme.
Celui-ci est également un phénomène adaptatif. Loi de la génétique oblige, ce sont les anciens qui servent de transmetteurs, de recruteurs, de relais. Loi de la génétique toujours, le phénomène terroriste, fût-il islamique, ne fait que s’adapter aux évolutions de son théâtre d’engagement, gagnant par la durée en maîtrise opérationnelle face à l’efficacité des mesures sécuritaires prises par les nations auxquelles il s’oppose.
C’est enfin et surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Avec le « nous avons vengé le prophète » lancé par les frères Kouachi, c’est le délit de blasphème qui est réintroduit et imposé. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté. C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. A entendre monsieur Jean-Jacques Urvoas (« dans notre pays, pouvons-nous autoriser un moyen de communication entre des personnes que nous ne pouvons pas lire ? ») la réponse semble actée. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc. La guerre vous dis-je !
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à la faire. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Le poids des mots est important. C’est bien le retour du temps des croisades qui nous a été proposé depuis Al-Qaida et maintenant EIIL/Daesh. Pas celui de la chrétienté (encore que…) contre l’Islam, mais celui de l’Occident post-moderne avec tous ses défauts contre une vision rétrograde du monde musulman porté par certains courants théologiques figés dans un obscurantisme passéiste. Et il n’y a pas de compromis possible, c’est une lutte à mort, valeurs contre valeurs (ou tout du moins leurs perceptions). Pas de négociation envisageable ici. On ne transige pas, on ne négocie pas avec Dieu…
Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes. A ce titre, il est paradoxal de constater que la ligne idéologique revendiquée pour les attentats par leurs auteurs Kouachi et Coulibaly, va d’AQPA (Al-Qaïda au Yemen – Al-Qaïda en Péninsule Arabique) à EIIL…
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours de nos trois terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

2. Se remettre en question

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : ce n’est pas le « 11 septembre français »… Le pire n’est pas le 07.01, événement dramatique en soi, car cette dramatisation n’exclura pas la réalité : le pire au regard de l’histoire peut être à venir ! Si Merah a précédé Kouachi et Coulibaly permettant la préparation et la future gestion opérationnelle (et donc aussi politique) ; cette mise en perspective ne devait pas, par l’émotivité politique et l’omission de millénaires d’histoire humaine, conduire à un voyage en « absurdie ».
La guerre vous dis-je ! Selon les termes du Premier Ministre, ou de l’actuel comme de l’ancien Président de la République et de nombreux autres responsables politiques, nous sommes désormais en guerre ; ce fait devant être dit et répété, en insistant sur cette nouveauté… qui n’est malheureusement pas sans nous rappeler Jacques Chirac en 1986, François Fillon en 2010, ou encore François Hollande en 2013 qualifiant le combat qu’il menait de « guerre globale contre le terrorisme ».
La guerre vous dis-je ! Et face à cette guerre qu’il convient de mener urgemment, des mesures radicales s’imposent : proposer des heures supplémentaires aux policiers… réduire le rythme de réduction des effectifs militaires, louer le matériel militaire à des sociétés dédiées ou encore légiférer sur une modification de la loi SRU… Certains parlementaires proposant le rétablissement de la peine de mort pour dissuader des gens prêts à mourir… Mais pas de rire !
A quel niveau de confusion et de chaos notre système politique est-il tombé ? Si la guerre était une chose trop grave pour la confier aux militaires selon le mot de Clémenceau, à l’évidence, elle est désormais chose trop sérieuse pour la confier aux politiques…
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée. Mais pour l’omettre, encore faudrait-il que certains l’apprennent…
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.
Plus encore, ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Là encore, le risible pouvant côtoyer l’absurde : interdire aux candidats du djihad de quitter le territoire, c’est leur proposer de conduire des actions ici…
Automatiquement déficients puisque politiquement responsables, les services de renseignements instantanément désignés coupables par l’impérieuse nécessité politique de réagir, se voient proposer des moyens et des réformes omettant l’essentiel : en matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

3. Prendre les dispositions

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence. Quelle cohérence pour un Président que de défiler pour Charlie et d’ignorer Raif Badawi ? Et tous les hommes politiques qui depuis des décennies ont ouvert la porte à certains dans des conditions souvent exorbitantes au regard du droit commun (régime fiscal sur la Côte d’Azur ou à Courchevel), portent une responsabilité écrasante dans ce domaine !
De même, il nous faut nous interroger sur certains de nos postulats. Considérer l’Egypte du Maréchal Sissi comme la résultante d’une demande de la rue et refuser la nomination de coup d’état ne fait que renforcer l’accusation de duplicité envers la diplomatie euro-occidentale (sans parler de la diplomatie Française…). A l’inverse, il convient de ne pas stigmatiser certains de nos alliés politiques (Mali, Niger, …) en les contraignant à des positions politiques contraires à leurs opinions publiques, les affaiblissant encore plus en cela, sans en mesurer les conséquences géopolitiques.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle. D’autres pays jouent un jeu trouble. La Turquie est l’un de ceux-là…
Au-delà, comment concevoir que notre exécutif à deux têtes ne cesse de parler de guerre, de guerre, de guerre… mais que face aux abominations commises par EIIL, nos actions militaires, pour efficaces soient-elles, ne sont pas à la mesure de nos discours, nos postures et des horreurs rencontrées. Comment pouvons-nous parler de guerre à longueurs d’interventions médiatiques sans jamais provoquer politiquement une réaction des grandes puissances occidentales ? Sommes-nous donc impuissants face au déchaînement de l’indicible et de la barbarie ? Sommes-nous politiquement tétanisés ? Notre exécutif serait-il finalement hypnotisé par sa propre prose ?
Au plan local (chez nous), les cellules, les binômes, les individus isolés, ne sont pas « émargés » par des financeurs internationaux. Le financement se fait localement par le biais de la criminalité classique. Les frères Kouachi comme Coulibaly sont d’abord des « petites frappes » comme ceux dernièrement arrêtés et déférés. Ils se radicalisent ensuite « entre copains ». Les appuis logistiques (armes + explosifs + véhicules) sont criminels. Ainsi, une voiture est volée en France, vendue en Belgique où des armes sont acquises. Les passerelles sont connues et ne respectent pas les juridictions mises en place, ce qui semble surprendre nos responsables politiques, méfaits après méfaits. Le système Schengen est en effet original en ce sens que les hommes, les capitaux, les biens et services peuvent se déplacer librement au sein de cet espace mais que les policiers et les juges ne peuvent le faire.
De même, notre politique d’asile doit être revue car elle amène chez nous des personnes, certes persécutées chez elles, mais cela sans se poser des questions sur leurs propres possibilités d’intégration. Chacun peut alors poursuivre sa propre logique conflictuelle sur notre propre territoire (Cf Tchétchènes, …).
Enfin, il reste à régler les administrations et les services entre eux. D’abord en national puis au niveau européen, ainsi qu’au niveau international en bilatéral. Au plan national, nous faisons face en France à une véritable et efficace phobie administrative et à une lourde réticence pour accepter les contraintes de la protection des données. Un changement majeur de culture est nécessaire et il faut en prendre conscience. Ensuite, il s’agit d’une réponse européenne collective mais en ayant la volonté d’aller plus loin à l’instar de l’information Schengen et le suivi par les services européens. Des améliorations sont à conduire, comme dans tout système et comme il se fait habituellement. Mais, notre système de renseignements fonctionne et plutôt bien.

Au final, j’aimerai terminer par une citation de Tennyson dans Skyfall, lu par Judi Dench (M dans le film). Il s’agit des derniers vers d’Ulysse, poème racontant le retour d’Ulysse sur son île après les nombreuses années d’errance vécu, avec ses compagnons.

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder. »

Arabie Saoudite : succession du Roi Abdallah


En Arabie Saoudite, le roi, également premier ministre, règne et gouverne aidé en cela d’un vice-premier ministre qui est aussi son successeur désigné recevant le titre de prince héritier.
Le système de succession en Arabie Saoudite est adelphique. A la différence des monarchies classiques où le pouvoir se transmet verticalement de père en fils, le trône saoudien passe de frère en frère d’une même génération, donnant lieu à des guerres fratricides où le prince le plus fort l’emporte. Depuis 1992, la loi fondamentale dit simplement que le trône doit aller « au plus apte des enfants et petits-enfants d’Abdelaziz ».
En 1953, à la mort du premier roi d’Arabie Saoudite, Abdelaziz Al-Saoud (une cinquantaine de fils dont 35 déclarés légitimes issus d’une trentaine d’épouses), cinq de ses fils (Saoud, Faycal, Khaled, Fahd et Abdallah) lui succéderont.

Deux factions importantes s’opposent traditionnellement : celle du clan Soudayri (7 frères germains) auquel appartient le nouveau Roi ; et celle de l’ancien roi Abdallah. Afin d’harmoniser les problématiques successorales, le régime a mis en place un système de répartition horizontale du pouvoir et des prébendes : chaque prince s’approprie un fief. Dès lors, pour peser au sein de la famille royale, les princes se réunissent en « factions » s’appuyant sur des dignitaires religieux (oulémas), des hommes d’affaires et des bureaucrates. Dans la réalité, le pouvoir est donc déjà aux mains des petits fils d’Abdelaziz car ils occupent tous les postes clé de gouverneurs et de ministres.

Abdallah a régné à compter de la mort de Fahd en 2005. Mais, l’attaque cérébrale du Roi Fahd en 1995 avait déjà laissé les rênes du pouvoir entre les mains d’Abdallah sous la forme d’une régence. Le règne d’Abdallah fut, du moins au début, caractérisé par une volonté de « moderniser » la vie de son royaume par des réformes prudentes dont la nomination de trente femmes au Majles Al Choura, conseil consultatif. En nommant en 2012 son frère Salman comme vice premier ministre et prince héritier, Abdallah visait à assurer la continuité. Salman fut gouverneur de Riyad, ministre de la défense et exerça parfois le pouvoir lors de phases d’hospitalisation du roi Abdallah. Surprenant le monde entier, le 27 mars 2014, le roi Abdallah a confirmé officiellement le prince Muqrin comme vice prince héritier irrévocable et donc futur roi à la mort de Salman.

La passation de pouvoir à l’annonce de la mort du roi Abdallah s’est opérée sans crise. Le prince héritier, Salman (79/80 ans) a été intronisé roi ; son demi-frère Muqrin (Mouqrin ou Mokran ou Mokren) Ben Abdellaziz (69 ans) a été confirmée prince héritier. Et, le nouveau roi, a nommé vendredi matin par décret son fils Mohamed Ben Salman, nouveau ministre de la défense et directeur de la cour royale. Surtout, il a nommé le ministre de l’intérieur, Mohamed Ben Nayef (son neveu) au rang de vice-prince héritier, second rang dans l’ordre de succession.

Le véritable « test » de la solidité de la succession, interviendra en réalité à la mort de Salman car le prince Moqrin ne fait pas partie de la faction de sept soudaïri et sa nomination définie par le roi Abdallah comme irrévocable n’a pas respecté l’avis de certains membres du conseil d’allégeance mis en place en 2006 (qui n’a pas cependant pas de réels pouvoirs, toutes les décisions se prenant dans un cercle familial restreint).

Deux hommes : Prince Muqrin et Prince Ben Nayef
Le prince Moqrin est connu pour son hostilité à l’Iran, mais aussi pour sa proximité avec les saoudiens et sous goût pour les nouvelles technologies. Père de 15 enfants dont six garçons, il est né le 15 septembre 1945 à Riyad. C’est le plus jeune des 35 fils d’Abdelaziz. Il a suivi une formation militaire en Grande-Bretagne (Cranwell) avant de servir dans l’armée de l’air saoudienne. A partir de 1980, il devient gouverneur de Haël (au nord) puis de Médine (à l’ouest). A compter d’octobre 2005 il dirige les services de renseignements et devient en juillet 2012 émissaire personnel du roi Abdallah.
L’homme fort du pays est aujourd’hui sans contestation, Mohamed Ben Nayef, actuel ministre de l’intérieur et nouveau vice-prince héritier. Ben Nayef mène une lutte sans aucun état d’âme, tout à la fois contre les démocrates et les militants islamistes radicaux. Il a le soutien des milieux d’affaires et politiques américains. Il a été reçu le 17 mars 2013 par Obama (le fait est rare l’administration présidentielle américaine recevant rarement des personnes au rang de ministre)

Arabie Saoudite : richesses et tensions intérieures
L’Arabie Saoudite peut compter sur ses richesses pétrolières lui procurant une manne financière conséquente (évaluée à 800 milliards de dollars de liquidités). Mais l’Arabie Saoudite, à la différence du Qatar et des Emirats Arabes Unis (eux aussi richement dotés en richesses) possède une population importante (21.3 millions), jeune (47% de la population à moins de 25 ans) et socialement fragilisée (25% de chômeurs). C’est cette génération de jeunes, fortement réceptive aux thèses djihadistes qui inquiète les gouvernants saoudiens.

Arabie Saoudite et enjeux diplomatique
La diplomatie saoudienne est l’un des théâtres où s’expriment cette lutte entre factions afin de réinvestir sur le champ interne les acquis et soutiens extérieurs. De là, des positions parfois divergentes.

Sur le plan régional, les trois défis diplomatiques majeurs de l’Arabie Saoudite étant actuellement : l’Iran et le dossier nucléaire ; la lutte contre Daesh ; la poussée houtistes (chiites) au Yemen qui vient de faire tomber le gouvernement et est en passe de prendre le pouvoir (démission du Président Abd Mansour Hadi jeudi soir).

Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite est en perte de vitesse. La montée en puissance des chiites (minoritaires car ne représentant que 10%du monde musulman) en Irak, en Syrie, au Yemen, ou encore à Bahreïn met en difficulté l’influence des sunnites et particulièrement celle des wahhabites.
De plus, les négociations entre l’Iran et les puissances occidentales sur le dossier nucléaire provoquent de nombreuses inquiétudes chez les dirigeants saoudiens qui redoutent un accord politique entre les Etats-Unis (fin de mandat d’Obama) et les Iraniens sur la question nucléaire ; accord qui consacrerait l’influence iranienne (donc Chiite) non seulement dans le Golfe persique mais bien au-delà, en Irak, au Liban, en Syrie…

En Syrie, si les dirigeants Saoudiens ont entériné l’échec de leurs stratégie de renversement du régime de Bacha al-Assad, ils ont pour autant refusé jusqu’à présent les sollicitations syriennes (par le biais du négociateur égyptien, le maréchal Sissi car le royaume saoudien est un important soutien au régime Egyptien actuel). De fait, là encore, les dirigeants saoudiens craignent un renforcement de l’Iran et de l’axe chiite.

En Irak, la menace se nomme EIIL. Le chef du mouvement, Abou Bakr Al-Baghdadi qui s’est autoproclamé calife et prince des croyants conteste ouvertement le primat religieux de la famille Saoud tant sur le monde arabo-sunnite que sur les deux saintes mosquées…

Enfin, au Yemen, considéré traditionnellement par l’Arabie Saoudite comme son arrière-cour. Un affranchissement de tutelle, qui plus est obtenu avec le soutien de l’Iran, sera ressenti comme un péril et une provocation.

Chut, il ne faut pas le dire…


Au Maghreb et Machrek, au-delà des révolutions arabes, AQMI (qui a rallié Al-Qaeda en septembre 2006) poursuit ses opérations et ne cesse de s’étendre : originaire de Kabylie, s’implantant au Maroc, en Tunisie, en Libye. On (re)découvre que ces branches les plus récentes comme Ansar Al Sharia (active en Libye) comptent des algériens dans ses rangs… Au Sahel, Ansar Dine et le MUJAO structure les différents mouvements islamistes, menant leurs opérations au Mali, au Niger… tandis que le MUJAO a officiellement fusionné en août 2013 avec le groupe de Belmokhtar pour donner naissance à une nouvelle structure : Al Mourabitoun qui s’est immédiatement mis sous les ordres d’Al-Qaeda tout en refusant d’être sous la direction d’AQMI… Ce mouvement, ne nous y trompons pas est certainement un mouvement en devenir dans toute la région sahélienne et en Libye ! Ce que démontrent aussi les récentes et discrètes opérations des forces spéciales algériennes en Libye (allièes aux forces américaines et françaises).
Au Nigeria et au Cameroun, Boko Haram, mouvement islamiste devenu mouvement djihadiste ne cesse de se consolider. Sa structure internationale, le mouvement Ansaru navigue entre deux eaux… y compris dans ses relations avec AQMI (2012 et 2013). Ce mouvement pourrait déstabiliser le RCA, le Cameroun dans son entier et le Niger.
En Afrique de l’Est, la situation se complexifie plus encore depuis la première apparition d’Al-Qaeda en décembre 1992 à Aden… Ne pas oublier l’ensemble de la Corne de l’Afrique déstabilisé (Soudan, Tanzanie, Ouganda) et au-delà le Yémen
Bref, nous constatons différents foyers multidirectionnel (Maghreb, Machrek, Sahel, Somalie, Afrique centrale, Corne de l’Afrique, Afrique de l’Est, Yémen, péninsule arabique, Syrie, Irak, …) tandis que les djihadistes inscrivent leurs actions locales dans un cadre global. Nous assistons donc à une convergence de ces crises sécuritaires qui s’alimentent les unes les autres, tant sur le continent africain qu’au Proche et Moyen-Orient…plaçant souvent la France en première ligne, et face auxquels nos capacités militaires et non-militaires sont trop limitées (avec en sus des budgets en constante diminution). Au-delà, comment ne pas constater aussi que nos alliés africains (Tchad, Mauritanie, Burkina, Niger, …) ne nous appuient pas, démontrant la nécessaire refondation de notre politique africaine…

Au-delà, l’actualité médiatique nous emmène vers l’Irak et l’EIIL. La situation en Irak n’a rien de surprenant, tant pour des raisons intérieures que pour des raisons géopolitiques. Le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki a évincé les sunnites de tous les postes de pouvoir politiques, de l’administration comme de l’armée en poursuivant la « débaassisation » initiée par les Etats-Unis et en ne s’entourant que de chiites… Nombres de cadres militaires sunnites sont ainsi allés augmenter les groupes djihadistes. Aujourd’hui l’armée irakienne, bien équipée, n’a aucune réelle valeur combattante. Les deux seules forces « militaires » capable de s’opposer aux groupes djihadistes est la milice de Moqtada al Sadr, aussi nommée l’armée du Mahdi ; et les forces kurdes de la région autonome du Kurdistan (sans réelles capacités offensives).
L’EIIL (Armée de l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant) s’est formé par filiation avec Ansar Al-Islam et Al-Qaida en Irak (Abou Moussaab Al-Zarqaoui) en 2003 par financements de l’Arabie Saoudite… mais depuis la fin de l’année 2009 le Qatar a pris le contrôle du groupe via d’abondants financements, contraignant l’Arabie Saoudite à créer via ses propres services secrets un nouveau groupe, Jabhat Al-Nosra (qui a férocement combattu l’EIIL en Syrie)…
En 2013, avec l’arrivée à la tête du Qatar de Tamim Ben Hamad, le régime qatari a fortement diminué ses contributions à l’EIIL (repris en cela par nombres de donateurs privés, qataris et saoudiens). De même, en Arabie Saoudite, la mise à l’écart de Bandar Ben Sultan, a permis à une nouvelle ligne politique d’émerger : dialogue avec l’Iran chiite, restriction aux djihadistes, abandon du soutien aux Frères musulmans en Egypte…
L’EIIL se trouve aujourd’hui doté de moyens importants mais elle doit trouver des financements de substitution à ceux de ces mentors…. Mais ne dispose d’aucune structure politique, d’aucune organisation administrative à même de gérer des villes…
L’Iran devrait (logiquement) jouer le jeu du pourrissement (tout en intervenant ponctuellement via ses propres services) afin de démontrer qu’elle est bien une puissance régionale responsable à même de dialoguer avec les puissances occidentales sur ce sujet comme d’autres (le nucléaire n’est jamais bien loin). De ce fait, elle cherchera à apparaître, y compris aux yeux des irakiens, comme un recours (ultime ?)… mais pourrait intervenir afin de sanctuariser les sites chiites des villes de Najaf et Kerbela…
La Turquie se retrouve dans une situation beaucoup plus complexe. Ayant soutenu pour part certains groupes djihadistes en Syrie, la montée en puissance des Kurdes au sein du Kurdistan irakien n’est pas sans lui poser problèmes….

Scénarii possibles :
– Effondrement du pouvoir irakien, chute de Nouri Al-Maliki, affrontements entre la milice de Moqtada al Sadr et l’EIIL et sortent de partage nord (EIIL) sud (armée du Mahdi) de l’Irak… la position américaine est à ce titre assez « étrange »… leur « attentisme » jouant clairement le jeu de l’effondrement du pouvoir
– Affrontements communautaires violents dans les principales villes irakiennes dont Bagdad avec l’EIIL au nord (pour contrôler les routes du pétrole). La prise des villes est importante pour des questions de prestige mais aussi pour des questions tactiques (le terrain y est plus favorable au contrôle et restreint les capacités de frappes aériennes).
– Jeu « d’impuissances réciproques » (expression de Michel Goya) concrétisant une partition de fait en plusieurs zones

Dans tous les cas, sans une intervention forte et immédiate, l’EIIL va au minimum créer une zone grise d’insécurité permanente dans cette partie du PMO, aspirant de potentielles recrues étrangères au djihad…
Nous allons probablement vers la constitution d’une zone d’affrontements longs, dépassant le cadre géographique syrien, touchant désormais l’Irak et pouvant s’étendre à d’autres pays (Jordanie ?)…
Le « jeu » des pétromonarchies (Arabie Saoudite et Qatar en tête) est essentiel dans la problématique qu’elle soit en Irak mais aussi en Egypte, en Syrie, au Yémen, en Afrique, .., mais chut, il ne faut pas le dire….