RETOUR AU REEL


1/ « L’effroi », « la peur », deux mots employés par le Président de la République lors de son allocution de vendredi 13 novembre minuit… L’émotion, quelque fut-elle n’est pas bonne conseillère. De là, l’effroi de nombreux responsables qui prônent la remise en cause de nos fondamentaux tout en proclamant que nos valeurs seront plus fortes… L’incompétence, le déni, l’irresponsabilité, se disputant à la bêtise !

2/ Des actions terroristes planifiées, coordonnées, séquencées et produisant une attaque simultanée. Aucun doute. Mais aucune surprise stratégique. Les groupes sont structurés avec des personnes motivées, ce qui semble « surprendre » nos responsables politiques… Le déni continu de perdurer, certains de ces mêmes responsables politiques parlant de « fous » et de « drogués », de personnes pouvant être « réinsérés », puisque nous sommes d’avance coupables… Il est vrai qu’ils ne sont pas aidés par certains experts autoproclamés et quelques personnes médiatiques…
Nous ne faisons pas la guerre à des terroristes mais à un (des) groupe(s) pratiquant notamment le terrorisme. Nous sommes dans le prolongement d’une dynamique. La fréquence s’accélère. Les mesures prises depuis lundi auraient pu être prise en janvier. Découvrir ce qui était connu semble surprenant / aberrant.

3/ Nommer l’ennemi. Se tromper d’ennemi ou refuser de le nommer revient à s’y soumettre. L’Ennemi ce n’est pas Daech ni l’Etat Islamique. Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). Mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes radicales qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
Au-delà se poser les bonnes questions : quel est notre adversaire/ennemi ? Quelle est sa structure ? Nos actions sont-elles adaptées ?

4/ Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation. Nous sommes attaqués par des ressortissants d’abord français et européens. Le comprendre est utile. L’intégrer comme globalité cohérente est primordiale.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours des terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle car s’appuyant sur une vision, sur un modèle de société partagé ! Ajoutons à cela une revanche générationnelle…
De ce fait, le problème est d’abord politique avant d’être sécuritaire, même si inversement, l’urgence dans le temps est la réponse sécuritaire.

5/ L’espace Shenghen n’est pas en cause. Ce qui est en cause c’est l’abolition des frontières internes au profit de frontières extérieures sans avoir voulu mesurer leurs localisations et les conséquences de celles-ci ; sans interconnecter et unifier les fichiers des services. Croire qu’il est possible de le remettre en cause avec les conséquences sur la mobilité des gens et des affaires ne résistera pas aux faits…

6/ Le tout sécuritaire est illusoire… de même qu’il l’était déjà en janvier… Nos politiques devraient l’intégrer et reconnaître que les attentats de Paris du 13 novembre sont aussi la conséquence / marque d’une faille de notre structure / communauté du renseignement. Ne pas le reconnaitre (Pr, PM, Minint), ne pas vouloir le dire (PS, UDI et LR notamment), ne pas vouloir en tirer des conclusions évidentes (Mindef), nier la réalité (PM et Mindef sur le Mali, sur Al-Qaeda, …) est non seulement irresponsable mais sera lourd de conséquences stratégiques pour nos concitoyens.

7/ Vouloir à la faveur des craintes de l’opinion vouloir créer une législation d’exception est la démonstration même de notre incapacité à gérer l’événement. Pour rappel ce que nous écrivions déjà en janvier 2015 : ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Encore une fois, nouvel attentat = nouvelle(s) mesure(s) juridiques !
Sur ce thème, il est malheureusement déplorable de constater que notre exécutif décide de mettre en place des mesures qu’il refusait en janvier, critiquant à l’époque leur simple évocation (état d’urgence, lois d’exception, déchéance de nationalité, …). L’opposition n’est pas en reste dans son incohérence… et sa fuite en avant.

8/ A ce titre, il conviendrait de mesurer que c’est bien maintenant que ce joue notre réponse aux événements.

9/ Notre priorité est de mettre davantage de moyens sur le renseignement intérieur comme extérieur. Mais des moyens seuls ne suffiront pas. Notre toute première priorité doit être ; d’urgence ; de revoir l’organisation de notre communauté de renseignements, ses méthodologies d’acquisition et d’analyse, ses stratégies
En matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

10/ Il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre.
Il nous faut reprendre l’initiative et renouer avec une véritable politique extérieure. Depuis 1976 (refus de la France de maintenir la protection des minorités d’Orient), nous avons abondamment trahis nos engagements, multipliés les erreurs et les incohérences (cf Shah, cf Khomeiny, Cf Saoudiens, cf OLP, Cf Turquie, Cf Algérie, Cf Serbie, Cf les dictateurs arabes de Moubarak à Ben Ali en passant par Saddam Hussein ou Kadhafi sans omettre Hafez puis Bachar El Assad, cf Poutine).
Le Quai d’Orsay ne cesse de définir une politique diplomatique incohérente et la justifie sur la « morale » (laquelle ? la nôtre ? donc automatiquement la meilleure car par définition à portée universelle).
Retrouver alors la confiance (dans le temps long) de nos interlocuteurs vis-à-vis de nos intérêts, de nos ambitions, de nos initiatives.

11/ Intégrer la réalité de nos possibles. Le Proche et Moyen-Orient est entré dans une phase de recomposition : fragmentation de l’espace du Proche et Moyen-Orient avec désagrégation des Etats et des sociétés. Le vide politique est important dans une situation post-autoritaire/idéologique fragilisant de nombreux Etats : les connus (Irak, Syrie, Egypte) mais aussi d’autres (Turquie, Arabie Saoudite, Iran, Jordanie). Il nous faut accepter que l’Irak et la Syrie (au minimum), voir plus large (Turquie, Arabie Saoudite, Jordanie, …) comme ils existaient ne seront plus…
Sur le vide politique, EI construit sa force. EI a un discours révolutionnaire (contre l’oppression chiite et les corrompus s’appuyant sur l’ingérence étrangère) et contre-révolutionnaire (avec un projet de développement social), lui permettant d’agréger différents aspects et différentes dynamiques. Le PMO comme les peuples qui le composent ont leurs propres histoires, dynamiques, intérêts, certitudes, envies, espoirs… qui ne sont pas nécessairement les nôtres (ce n’est rien de le dire !). De l’autre côté, l’occident est décrédibilisé depuis longtemps, y compris dans sa croyance/arrogance en sa supériorité naturelle. L’influence occidentale est mal perçue avec raison (avec constance, depuis des décennies, nous nous efforçons de le démontrer !).

Notre marge de manœuvre politique comme stratégique pour participer à cette recomposition est donc très limitée. A mon sens, il est probable que EI s’effondre sur lui-même, sans aucune relation avec nos propres frappes. Mais même cet effondrement ne procurera aucune solution, puisque la seule solution est politique. Nos options stratégiques sont donc extrêmement réduites. Nous assistons à la fin d’une période de transition amorcée en 1989/1991 ; période qui voulait créer un nouvel ordre mondial. Fin d’une période de transition mais aussi fin d’un âge historique.

Syrie et PMO


L’élargissement des vols de reconnaissance de la France dans ce qui semble désormais faire office de stratégie française, constitue d’abord et avant tout une réponse à l’opinion publique française. Il en est de même des premières frappes des forces aériennes françaises en Syrie, visant avant tout à affirmer une posture présidentielle française face à Vladimir Poutine et Barak Obama à New-York de crainte d’être désormais isolé… Sorte de volonté présidentielle de se hisser sur un strapontin à la table de négociations après quatre années d’errements moralisateurs par le biais de postures et terminologies martiale….
Des négociations ont lieu depuis plusieurs mois puis se sont intensifiés ces dernières semaines entre Américains, Iraniens et Russes sur la suite à donner. Les Russes veulent éviter l’effondrement de l’Etat Syrien et trouver une sortie « honorable » à Bachar. De là, depuis mai 2015 des entretiens bilatéraux entre Russes et Américains, puis élargies aux Iraniens (en bi puis trilatérale).
La personne de Bachar El-Assad est le point de fixation. Les atermoiements sur Bachar sont contre-productifs. La question n’est pas l’avenir de Bachar Al-Assad. Pactisez ou pas n’est pas la question. Personne ne conteste la réalité de Bachar Al-Assad et de son régime. Nous sommes dans un système complexe. La question est de trouver une solution politique. Introduire une dimension personnelle sur Bachar dans notre politique extérieure est (était) une erreur grave, aux conséquences funestes. Pour rappel à certains de nos politiques qui nous expliquent la « faute morale » à vouloir discuter avec Bachar, les propos de Churchill au début de la Seconde Guerre Mondiale, évoquant une alliance avec le diable si Hitler envahissait l’enfer…
En parallèle de ces premières initiatives diplomatiques, Vladimir Poutine a graduellement déployé des forces en Russie, mettant les autres puissances devant le fait accompli et ne reconnaissant son implication qu’à ce stade… Politique du fait accompli qui est la marque de Poutine depuis 2008, et qui après le Caucase du Sud, puis la Crimée, s’imbrique au sein du Proche et Moyen-Orient montrant ainsi la volonté russe de s’impliquer à nouveau dans les questions de cette zone. Certes, d’abord par le constat de la réalité du terrain, renforcé par le fait que les iraniens ont indiqué à la Russie ne plus être en mesure à reprendre le contrôle de certaines positions comme à protéger Bachar (entretien entre des responsables russes et iraniens de la Brigade Al-Qods). Mais, de manière plus profonde, rien de moins qu’un changement majeur dans les relations internationales, équivalent (effet boomerang ?) de son éviction de la scène internationale en 1991… Juste retour du balancier pour les russes… Mais, de fait, une période de transition s’achève, un nouveau monde est en train de naître….
A ce stade, et en Syrie, la Russie ne cherche pas à s’opposer frontalement aux puissances occidentales, mais cherche plus intelligemment à devenir le « leader » de la coalition anti-E.I et le garant d’une solution. Une coalition concentrée sur cet adversaire et non pas Bachar Al-Assad dans laquelle il veut amener les américains à définir avec lui les opérations à venir. C’est l’arrière-plan de sa position et de son discours.
Et cette habile manœuvre diplomatique n’a pas attirée que la Syrie et l’Iran. L’Arabie Saoudite depuis plusieurs mois a des entretiens réguliers avec la Russie tout comme l’Egypte ou encore la Jordanie. Le Premier Ministre Israélien a eu des entretiens avec Vladimir Poutine (dans une volonté de montrer son agacement vis-à-vis de la politique américaine mais aussi une nécessité de « coordonner » techniquement les opérations entre les deux pays puisqu’était présent outre le Premier Ministre, le chef des renseignements militaires ainsi que le Chef d’Etat-major de le Tsahal), suivi peu après par la Turquie. L’Allemagne a eu des entretiens discrets avec les russes sur le sujet, tout comme Kerry… Petit à petit donc, les européens et les américains s’alignent sur la position russe : simple principe de réalité ?
Un principe de réalité que nous n’aurions jamais dû omettre. La stratégie française en Syrie est en échec depuis quatre ans car en décalage profond avec les événements. Elle risque de l’être encore en partie au regard du décalage entre les déclarations stratégiques (nous voulons la destruction de l’E.I) et des moyens (frappes aériennes).
Et, il est tout autant « surprenant » d’entendre nombres de nos responsables politiques constater que nos frappes ont des effets limitées et/ou marginales ; qu’elles ne nous préservent pas du risque d’attentats terroristes contre nos intérêts (sur notre territoire ou à l’extérieur) ; qu’elles ne réduisent pas l’attrait au djihad de nombres de nos jeunes ; qu’elles ne nous procurent pas une place centrale mais une place marginale au sein des négociations diplomatiques ; etc… Serait-ce là une « surprise » pour eux ?
Au-delà, considérant les multiples déclarations de ces mêmes responsables politiques de droite comme de gauche demandant une intervention militaire contre l’E.I (avec des variantes burlesques) ; pour l’essentiel et à une notable exception, ce sont les mêmes politiques qui depuis 1981 n’ont eu de cesse, exécutif par exécutif, de mettre à mal l’armée française. Personne n’assume les conséquences de ces décisions passées et une contradiction majeure : les armées françaises n’ont plus les moyens des ambitions du pays, tandis que nombres de responsables souhaitent leurs assigner un engagement militaire hors de proportion… constat douloureux de personnels politique dégrisés.
Or, devant l’émotion des opinions publiques ; la confusion gagne conduisant nos responsables politiques effarés à vouloir fondre les problèmes en un seul : terrorisme, migrants, E.I ; et à décider de nouvelles phases d’opérations sans aucune perspective de solution pour l’après E.I. faute d’appréhender la complexité de la situation. Mais la virilité de la posture politique l’impose !
Sur le terrain, tout est fragmenté. Les acteurs sont multiples (plus de 2 000 katibas sur le terrain), les alliances diverses, variées et fluctuantes… tous les acteurs y compris régionaux ont des intérêts contradictoires, impliquant des ambiguïtés et des double-jeux politiques. Dans le viseur la Turquie, mais aussi les monarchies du Golfe….
E.I a une stratégie. Vladimir Poutine a une stratégie. La France n’a pas de stratégie. Le Président Français nous indique vouloir lancer une offensive sur Daech (qu’il conviendrait de nommer E.I) afin de « réduire la menace terroriste » (avec l’invocation de l’article 51 de la Charte des Nations unies), est-ce à dire que les frappes aériennes de la coalition depuis un an n’ont produit aucun effet ? Donc, est-ce à dire que notre stratégie initiale était fausse ou incomplète ? Est-ce à dire que nous allons frapper aussi au Yémen contre AQPA (responsable d’attentat contre la France) ? Est-ce à dire que nous aurions dû faire cela auparavant, y compris en 1995 ? Est-ce à dire, enfin et surtout, que nous pensons réellement que ces frappes aériennes vont dissuader et/ou empêcher tout nouvel attentat ?
Les frappes aériennes comme une potentielle offensive terrestre ne constituent pas une réponse globale. Une guerre, comme une offensive (terrestre ou autre) n’est pas une finalité politique. Juste un moyen. En ce sens, le choix de frappes aériennes définit l’objectif : non pas vaincre, juste contenir… ce qui est déjà quelque chose, mais en inadéquation avec les objectifs stratégiques. Un moyen devant permettre la mise en œuvre d’une solution / effet final recherché, soit dans le cadre préétabli, soit dans un nouveau cadre. On fait la guerre pour un devenir !
Voilà pourquoi, en Syrie et en Irak, rien ne se fera (et ne se fait) sans forces au sol… De là aussi, la nécessité impérieuse d’associer des puissances régionales : certes l’Iran que tout le monde cite, ou encore la Turquie, mais aussi l’Egypte.
E.I est une organisation née en Irak, qui s’est exportée en Syrie, puis répandue ailleurs du Maghreb à l’Asie. E.I est un projet politique révolutionnaire international, susceptible d’attirer à lui tout le monde. En ce sens, la problématique politique est autant chez eux (recomposition de la zone du PMO) que chez nous… de ce fait, il s’agit bien là, à l’œuvre, de transtensions mondiales remettant en cause « l’ordre mondial ». Un nouvel ordre va naître. Changement par le chaos et non pas les nouvelles croisades. E.I utilise un mythe et ces membres ne veulent pas être (plus être) les perdants de l’Histoire.
Ce qui se déroule actuellement en Syrie et en Irak, ne concerne pas uniquement ces deux pays, mais bien au-delà : le Proche et Moyen-Orient est en recomposition ; l’ensemble du monde arabo-musulman (appellation très impropre je le concède) est concerné ; l’Etat Islamique mais aussi des groupes comme Al-Nosra, sont dans un projet politique global avec de nombreuses ramifications. Refus de la modernité diront certains. Refus de notre modèle social, politique mais aussi économique (qualifié par eux de « barbare ») surtout bien avant des questions de religions. Question de souveraineté au sens de légitimité, tant individuelle que collective. Sorte de refus du « nous » que nos sociétés proposent au profit d’un « je » individuel devenant très vite un « nous » collectif pour une autre forme de société.
En Irak, en Syrie, en Libye, en Egypte mais aussi dans les zones tribales Afghano-Pakistanaises (un mouvement pro E.I émerge) les Etats traditionnels ont implosé dans une dynamique de recomposition à la fois territoriales (frontalières), sociétales et politiques (dans une logique d’agonie des différents régimes). Demain, d’autres pays seront concernés, en premier lieu l’Arabie Saoudite.
Face à des groupes djihadistes (Yémen, Mali, Nigeria, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Libye, …) aux motivations multiples mais regroupés au sein d’un projet politique global, il nous faut nous adapter. Si nous avons su (partiellement) dans le passé faire face à des petits groupes variés, dispersés et géographiquement localisés ; nous devons appréhender la mouvance djihadiste adaptative actuelle de manière différente et elle aussi adaptative.
Sur le plan géopolitique, il nous faut d’abord donner des garanties aux populations diverses de la zone ; revoir avec l’ensemble des partenaires régionaux les problématiques frontalières, et travailler dans le temps long par le biais d’une diplomatie ambitieuse : c’est-à-dire ayant pour tâche de (re)nouer des relations difficiles et ne pas les refuser de prime abord.
Voilà pourquoi sans perspective de solution politique immédiate pour l’après E.I, notre combat militaire ne peut être que d’arrière garde : tenir la position et non pas de grande offensive terrestre. Tenir la position : renseignements toujours, cycle raccourci d’exploitations, frappes ciblées, politique assumée de décimation de l’ennemi (y compris lorsqu’ils sont de nationalité française ce qui risque de faire « tanguer » politiquement certains) et de ses chefs. Tenir la position, mais en étant assuré sur sa « vision politique », solide sur ses positions géopolitiques et morales ; affermit sur ses moyens, clair sur les conséquences de ses choix et actes, puissant sur sa volonté politique…

Craquements syriens


Il est désormais possible que Damas tombe ainsi que son régime. De même, une extension de la zone de crise à la Jordanie est désormais certaine. Ce pays fournit des bases logistiques et d’entraînement à certaines forces rebelles. Il est vrai essentiellement en tant qu’intermédiaire stratégique pour les pays occidentaux et les pays du Golfe.

L’armée syrienne, qui vient de connaître de nouveaux revers au sud (frontière Jordanienne) mais aussi à Alep, est éprouvée. A l’Est de la Syrie, Daesh pousse son avantage sur la route de la capitale (y compris à Deir ez-Zor). Surtout, dans la province d’Idlib, les forces fidèles au régime ont connu une défaite majeure face à des forces fédérées autour du groupe Front Al-Nosra (villes d’Idlib et de Jisr Shughour). Le centre de la Syrie va devenir une zone de guerre forte où s’affronteront plusieurs groupes djihadistes concurrent. La situation se tend aux frontières de la Syrie. Si celle avec l’Irak à disparue, celle avec la Turquie pose problème ainsi que la zone de délimitation avec les kurdes. Le recours à des attentats suicides pour forcer les verrous (plus de 40 attentats suicides pour la seule ville d’Iblib) est devenu la norme des tactiques de Daesh comme du Front Al-Nosra ; tout comme lors de certaines de ces opérations, l’usage massif de missiles antichar occidentaux, démontre l’implication de nombreux pays.

Il n’est pas invraisemblable d’envisager une attaque massive des groupes djihadistes sur Damas par le biais d’une multitude d’attentats… « Poly-attentats » suicides déstructurant les forces et le commandement dans la capitale.

Il convient de noter que des opérations sont en cours de préparation de la part de différents pays (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Russie, mais aussi Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Israël). Au total, le nombre de « forces spéciales » et autres « membres de services » actuellement sur place est effarant, combinés à des alliances différentes, mais visant à faire tomber le régime syrien.

Et, le fait marquant, essentiel est là. Depuis le début de la crise en Syrie, les protagonistes se combattaient les uns les autres afin d’obtenir et d’affermir le soutien des puissances étrangères, qui du Qatar, qui de l’Arabie Saoudite, qui des Emirats-Arabes-Unis, qui de la Turquie… De même, les positions des puissances occidentales divergeaient.

Au niveau diplomatique, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie se sont rapprochés. Ainsi, on a pu assister lors de certains combats à des djihadistes utilisant des armes fournies par Ryad, blessés franchissant librement la frontière Turque afin d’être soignés par des médecins turques. Dernièrement, ce sont les journaux turcs eux-mêmes qui se sont fait l’écho des livraisons d’armes aux djihadistes via la Turquie par le biais des services secrets de leur pays. Mais plus encore, un accord semble avoir été conclu entre toutes les parties prenantes, y compris les puissances occidentales. Bachar El-Assad affronte donc des forces hétéroclites et radicales mais désormais coalisées.

Dès lors, il est logique de constater l’implication croissante de l’Iran et surtout de son bras armé dans la région que constitue le Hezbollah. Son leader, Hassan Nasrallah a clairement indiqué que son mouvement soutiendrait le régime syrien jusqu’au bout et plus encore a répété dernièrement une nouvelle fois que son mouvement combattrait « où il le faudrait sur le territoire syrien ». Ce faisant, la menace se fait plus pesante au Sud. Dès lors, la Jordanie devra faire face dans les tous prochains mois, à la fois à la pression du Hezbollah et à l’implantation de Daesh sur son territoire.

Pour survivre, le régime de Bachar El-Assad va devoir faire des choix, et d’abord des choix territoriaux, laissant certaines zones et certains axes à Daesh d’une part et au Front Al-Nosra d’autre part. Or, Damas ne contrôle déjà plus que 30% de son territoire (mais environ 60% de sa population)

La « crise » va donc durer. Daesh est en train de se structurer véritablement en s’appuyant notamment sur les cadres baasistes.

Bachar El Assad, qui reste dans une structure mentale baasiste, envisage toujours la reprise totale du territoire syrien. A l’inverse, son allié iranien, pousse Bachar El-Assad a accepter une partition de son territoire et replie ses forces sur un territoire plus réduit autour de Damas. Surtout ce schéma implique un abandon d’Alep.

Dans l’attente d’une offensive djihadiste sur Damas, l’entourage de Bachar EL Assad est en train de quitter le pays et se rend à Minsk (hors des poursuites internationales). En parallèle, les Russes semblent sur le point de le lâcher et de négocier avec différents pays une suite tragique.

 

Quant à la France, elle a toujours manqué de vision et de clairvoyance sur ce dossier et c’est contentée de réagir aux événements sans jamais ni les anticiper, ni les prévenir. Il n’est pas exclu de la part de la France d’un nouveau changement de cap diplomatique et que nos forces effectuent des frappes en Syrie dans les semaines qui viennent, uniquement dans le but d’avoir voix au chapitre… bien piètre vision stratégique….

 

 

Ubu se déchaîne


J’ai, depuis de nombreuses années, la sensation étrange de ne pas avoir le même monde sous les yeux que nombre de personnes, et plus encore l’amer sentiment de ne pas en comprendre les mêmes implications… Avec les attentats du 07.01.2015, que de déclarations incantatoires et guerrières de tous bords : la guerre, la guerre, la guerre !!! Et, depuis les manifestations du 11.01, forts du masque de l’unité nationale, que de « pieux mensonges déconcertants » évacuant les problèmes perturbants afin de masquer l’impuissance politique.
Silence ! Surtout ne pas décrire la décomposition du corps social, le cynisme médiatique, la médiocrité des politiques publiques, l’improvisation budgétaire, la lâcheté des arrangements stratégiques, les calculs démagogiques, la responsabilité réelle des gouvernants et leurs faillites morales. Silence ! Offrir un artefact de consensus national médiatique, théâtralisé afin d’éviter de gouverner et se satisfaire d’une remontée mécanique des sondages commentée avec grandeur d’âme et héroïsme.
Notre pouvoir politique se sentait-il tellement en sécurité et à l’abri, qu’il a complaisamment et méthodiquement mise à mal la sécurité et la défense française depuis vingt-cinq ans, sans réfléchir aux conséquences immédiates ou plus lointaines ?
Dans le pays de Descartes et de Voltaire, il convient de s’accorder à la réalité et non de la nier ou de la tordre pour la faire correspondre à ces attentes. C’est l’objet de cet écrit, sans amalgame et sans fard.

1. Comprendre

Les attentats du 07.01 et du 08.01 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
Des actes commis par un ennemi (se désignant lui-même ainsi) envers un autre ennemi (nous désignant ainsi). Donc des actes de guerre. Mais des actes de guerre commis ici par des petits voyous en cagoule ; des délinquants en puissance devenus islamistes par frustration puis par identification et scénarisation avec le sentiment de mériter mieux dans un attachement aléatoire à la culture périphérique.
Et cela, dans une forme de criminologie nihiliste qu’il nous faut impérativement prendre en compte. Il ne s’agit pas de commandos-suicide (du moins au départ), mais plutôt une forme de militarisation « playstation » des actes terroristes (dans leur représentation). L’effet recherché (l’exécution des journalistes-caricaturistes) ayant été obtenu de « belle manière », les deux frères Kouachi cherchent à s’exfiltrer. Preuve de volonté car ils apparaissent à la fois déterminés et maîtres de leurs actions. A l’inverse, l’action de Coulibaly, semble plus s’inscrire dans une quête improvisée et répliquée de « petite guerre ». Ce qui devrait nous conduire à réfléchir prospectivement à ce que nous devons redouter dans les temps immédiats à venir : des raids plus ou moins planifiés et coordonnés de petits commandos terminant dans l’apothéose kamikaze, associés à des actes improvisés et isolés de rupture nihiliste. Sans folie d’aucune sorte de leur part, tuer pour participer à la tuerie…
Une norme est confirmée : la recherche de la média-scénarisation de la tuerie, de l’horreur. Au-delà, la crainte véritable doit résider dans l’hypothèse d’une attaque de tueurs déterminés et coordonnés, s’inscrivant volontairement dans la durée de l’action afin de saturer les forces sécuritaires concernées, semant le doute, l’effroi et discréditant l’action publique. Mais, là encore, rien de neuf : le scénario de multiples attaques séquencées et/ou simultanées est redouté depuis Bombay. Vers un djihad de masse sur notre territoire…
Les attentats du 07.01 sont des actes de guerre. Aucun doute. Mais, le terrorisme n’est ni la guerre, ni un ennemi. C’est un moyen. Plus encore, il faut comprendre qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas intrinsèquement global, mais avant tout culturel et que l’on pourrait définir comme « glocal ». A chacun, en effet, son terrorisme. En Norvège, ce fut un terrorisme d’extrême droite. Pour les Russes, ce sont les Tchétchènes. Pour le gouvernement Turc, ce sont les Kurdes, etc… Ainsi, une journaliste néerlandaise, accusée d’avoir diffusé des messages du PKK, est arrêtée et jugée en Turquie pour apologie du terrorisme… Les collaborations se heurtent à ces définitions culturelles du terrorisme.
Celui-ci est également un phénomène adaptatif. Loi de la génétique oblige, ce sont les anciens qui servent de transmetteurs, de recruteurs, de relais. Loi de la génétique toujours, le phénomène terroriste, fût-il islamique, ne fait que s’adapter aux évolutions de son théâtre d’engagement, gagnant par la durée en maîtrise opérationnelle face à l’efficacité des mesures sécuritaires prises par les nations auxquelles il s’oppose.
C’est enfin et surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Avec le « nous avons vengé le prophète » lancé par les frères Kouachi, c’est le délit de blasphème qui est réintroduit et imposé. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté. C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. A entendre monsieur Jean-Jacques Urvoas (« dans notre pays, pouvons-nous autoriser un moyen de communication entre des personnes que nous ne pouvons pas lire ? ») la réponse semble actée. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc. La guerre vous dis-je !
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à la faire. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Le poids des mots est important. C’est bien le retour du temps des croisades qui nous a été proposé depuis Al-Qaida et maintenant EIIL/Daesh. Pas celui de la chrétienté (encore que…) contre l’Islam, mais celui de l’Occident post-moderne avec tous ses défauts contre une vision rétrograde du monde musulman porté par certains courants théologiques figés dans un obscurantisme passéiste. Et il n’y a pas de compromis possible, c’est une lutte à mort, valeurs contre valeurs (ou tout du moins leurs perceptions). Pas de négociation envisageable ici. On ne transige pas, on ne négocie pas avec Dieu…
Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes. A ce titre, il est paradoxal de constater que la ligne idéologique revendiquée pour les attentats par leurs auteurs Kouachi et Coulibaly, va d’AQPA (Al-Qaïda au Yemen – Al-Qaïda en Péninsule Arabique) à EIIL…
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours de nos trois terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

2. Se remettre en question

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : ce n’est pas le « 11 septembre français »… Le pire n’est pas le 07.01, événement dramatique en soi, car cette dramatisation n’exclura pas la réalité : le pire au regard de l’histoire peut être à venir ! Si Merah a précédé Kouachi et Coulibaly permettant la préparation et la future gestion opérationnelle (et donc aussi politique) ; cette mise en perspective ne devait pas, par l’émotivité politique et l’omission de millénaires d’histoire humaine, conduire à un voyage en « absurdie ».
La guerre vous dis-je ! Selon les termes du Premier Ministre, ou de l’actuel comme de l’ancien Président de la République et de nombreux autres responsables politiques, nous sommes désormais en guerre ; ce fait devant être dit et répété, en insistant sur cette nouveauté… qui n’est malheureusement pas sans nous rappeler Jacques Chirac en 1986, François Fillon en 2010, ou encore François Hollande en 2013 qualifiant le combat qu’il menait de « guerre globale contre le terrorisme ».
La guerre vous dis-je ! Et face à cette guerre qu’il convient de mener urgemment, des mesures radicales s’imposent : proposer des heures supplémentaires aux policiers… réduire le rythme de réduction des effectifs militaires, louer le matériel militaire à des sociétés dédiées ou encore légiférer sur une modification de la loi SRU… Certains parlementaires proposant le rétablissement de la peine de mort pour dissuader des gens prêts à mourir… Mais pas de rire !
A quel niveau de confusion et de chaos notre système politique est-il tombé ? Si la guerre était une chose trop grave pour la confier aux militaires selon le mot de Clémenceau, à l’évidence, elle est désormais chose trop sérieuse pour la confier aux politiques…
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée. Mais pour l’omettre, encore faudrait-il que certains l’apprennent…
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.
Plus encore, ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Là encore, le risible pouvant côtoyer l’absurde : interdire aux candidats du djihad de quitter le territoire, c’est leur proposer de conduire des actions ici…
Automatiquement déficients puisque politiquement responsables, les services de renseignements instantanément désignés coupables par l’impérieuse nécessité politique de réagir, se voient proposer des moyens et des réformes omettant l’essentiel : en matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

3. Prendre les dispositions

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence. Quelle cohérence pour un Président que de défiler pour Charlie et d’ignorer Raif Badawi ? Et tous les hommes politiques qui depuis des décennies ont ouvert la porte à certains dans des conditions souvent exorbitantes au regard du droit commun (régime fiscal sur la Côte d’Azur ou à Courchevel), portent une responsabilité écrasante dans ce domaine !
De même, il nous faut nous interroger sur certains de nos postulats. Considérer l’Egypte du Maréchal Sissi comme la résultante d’une demande de la rue et refuser la nomination de coup d’état ne fait que renforcer l’accusation de duplicité envers la diplomatie euro-occidentale (sans parler de la diplomatie Française…). A l’inverse, il convient de ne pas stigmatiser certains de nos alliés politiques (Mali, Niger, …) en les contraignant à des positions politiques contraires à leurs opinions publiques, les affaiblissant encore plus en cela, sans en mesurer les conséquences géopolitiques.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle. D’autres pays jouent un jeu trouble. La Turquie est l’un de ceux-là…
Au-delà, comment concevoir que notre exécutif à deux têtes ne cesse de parler de guerre, de guerre, de guerre… mais que face aux abominations commises par EIIL, nos actions militaires, pour efficaces soient-elles, ne sont pas à la mesure de nos discours, nos postures et des horreurs rencontrées. Comment pouvons-nous parler de guerre à longueurs d’interventions médiatiques sans jamais provoquer politiquement une réaction des grandes puissances occidentales ? Sommes-nous donc impuissants face au déchaînement de l’indicible et de la barbarie ? Sommes-nous politiquement tétanisés ? Notre exécutif serait-il finalement hypnotisé par sa propre prose ?
Au plan local (chez nous), les cellules, les binômes, les individus isolés, ne sont pas « émargés » par des financeurs internationaux. Le financement se fait localement par le biais de la criminalité classique. Les frères Kouachi comme Coulibaly sont d’abord des « petites frappes » comme ceux dernièrement arrêtés et déférés. Ils se radicalisent ensuite « entre copains ». Les appuis logistiques (armes + explosifs + véhicules) sont criminels. Ainsi, une voiture est volée en France, vendue en Belgique où des armes sont acquises. Les passerelles sont connues et ne respectent pas les juridictions mises en place, ce qui semble surprendre nos responsables politiques, méfaits après méfaits. Le système Schengen est en effet original en ce sens que les hommes, les capitaux, les biens et services peuvent se déplacer librement au sein de cet espace mais que les policiers et les juges ne peuvent le faire.
De même, notre politique d’asile doit être revue car elle amène chez nous des personnes, certes persécutées chez elles, mais cela sans se poser des questions sur leurs propres possibilités d’intégration. Chacun peut alors poursuivre sa propre logique conflictuelle sur notre propre territoire (Cf Tchétchènes, …).
Enfin, il reste à régler les administrations et les services entre eux. D’abord en national puis au niveau européen, ainsi qu’au niveau international en bilatéral. Au plan national, nous faisons face en France à une véritable et efficace phobie administrative et à une lourde réticence pour accepter les contraintes de la protection des données. Un changement majeur de culture est nécessaire et il faut en prendre conscience. Ensuite, il s’agit d’une réponse européenne collective mais en ayant la volonté d’aller plus loin à l’instar de l’information Schengen et le suivi par les services européens. Des améliorations sont à conduire, comme dans tout système et comme il se fait habituellement. Mais, notre système de renseignements fonctionne et plutôt bien.

Au final, j’aimerai terminer par une citation de Tennyson dans Skyfall, lu par Judi Dench (M dans le film). Il s’agit des derniers vers d’Ulysse, poème racontant le retour d’Ulysse sur son île après les nombreuses années d’errance vécu, avec ses compagnons.

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder. »

Arabie Saoudite : succession du Roi Abdallah


En Arabie Saoudite, le roi, également premier ministre, règne et gouverne aidé en cela d’un vice-premier ministre qui est aussi son successeur désigné recevant le titre de prince héritier.
Le système de succession en Arabie Saoudite est adelphique. A la différence des monarchies classiques où le pouvoir se transmet verticalement de père en fils, le trône saoudien passe de frère en frère d’une même génération, donnant lieu à des guerres fratricides où le prince le plus fort l’emporte. Depuis 1992, la loi fondamentale dit simplement que le trône doit aller « au plus apte des enfants et petits-enfants d’Abdelaziz ».
En 1953, à la mort du premier roi d’Arabie Saoudite, Abdelaziz Al-Saoud (une cinquantaine de fils dont 35 déclarés légitimes issus d’une trentaine d’épouses), cinq de ses fils (Saoud, Faycal, Khaled, Fahd et Abdallah) lui succéderont.

Deux factions importantes s’opposent traditionnellement : celle du clan Soudayri (7 frères germains) auquel appartient le nouveau Roi ; et celle de l’ancien roi Abdallah. Afin d’harmoniser les problématiques successorales, le régime a mis en place un système de répartition horizontale du pouvoir et des prébendes : chaque prince s’approprie un fief. Dès lors, pour peser au sein de la famille royale, les princes se réunissent en « factions » s’appuyant sur des dignitaires religieux (oulémas), des hommes d’affaires et des bureaucrates. Dans la réalité, le pouvoir est donc déjà aux mains des petits fils d’Abdelaziz car ils occupent tous les postes clé de gouverneurs et de ministres.

Abdallah a régné à compter de la mort de Fahd en 2005. Mais, l’attaque cérébrale du Roi Fahd en 1995 avait déjà laissé les rênes du pouvoir entre les mains d’Abdallah sous la forme d’une régence. Le règne d’Abdallah fut, du moins au début, caractérisé par une volonté de « moderniser » la vie de son royaume par des réformes prudentes dont la nomination de trente femmes au Majles Al Choura, conseil consultatif. En nommant en 2012 son frère Salman comme vice premier ministre et prince héritier, Abdallah visait à assurer la continuité. Salman fut gouverneur de Riyad, ministre de la défense et exerça parfois le pouvoir lors de phases d’hospitalisation du roi Abdallah. Surprenant le monde entier, le 27 mars 2014, le roi Abdallah a confirmé officiellement le prince Muqrin comme vice prince héritier irrévocable et donc futur roi à la mort de Salman.

La passation de pouvoir à l’annonce de la mort du roi Abdallah s’est opérée sans crise. Le prince héritier, Salman (79/80 ans) a été intronisé roi ; son demi-frère Muqrin (Mouqrin ou Mokran ou Mokren) Ben Abdellaziz (69 ans) a été confirmée prince héritier. Et, le nouveau roi, a nommé vendredi matin par décret son fils Mohamed Ben Salman, nouveau ministre de la défense et directeur de la cour royale. Surtout, il a nommé le ministre de l’intérieur, Mohamed Ben Nayef (son neveu) au rang de vice-prince héritier, second rang dans l’ordre de succession.

Le véritable « test » de la solidité de la succession, interviendra en réalité à la mort de Salman car le prince Moqrin ne fait pas partie de la faction de sept soudaïri et sa nomination définie par le roi Abdallah comme irrévocable n’a pas respecté l’avis de certains membres du conseil d’allégeance mis en place en 2006 (qui n’a pas cependant pas de réels pouvoirs, toutes les décisions se prenant dans un cercle familial restreint).

Deux hommes : Prince Muqrin et Prince Ben Nayef
Le prince Moqrin est connu pour son hostilité à l’Iran, mais aussi pour sa proximité avec les saoudiens et sous goût pour les nouvelles technologies. Père de 15 enfants dont six garçons, il est né le 15 septembre 1945 à Riyad. C’est le plus jeune des 35 fils d’Abdelaziz. Il a suivi une formation militaire en Grande-Bretagne (Cranwell) avant de servir dans l’armée de l’air saoudienne. A partir de 1980, il devient gouverneur de Haël (au nord) puis de Médine (à l’ouest). A compter d’octobre 2005 il dirige les services de renseignements et devient en juillet 2012 émissaire personnel du roi Abdallah.
L’homme fort du pays est aujourd’hui sans contestation, Mohamed Ben Nayef, actuel ministre de l’intérieur et nouveau vice-prince héritier. Ben Nayef mène une lutte sans aucun état d’âme, tout à la fois contre les démocrates et les militants islamistes radicaux. Il a le soutien des milieux d’affaires et politiques américains. Il a été reçu le 17 mars 2013 par Obama (le fait est rare l’administration présidentielle américaine recevant rarement des personnes au rang de ministre)

Arabie Saoudite : richesses et tensions intérieures
L’Arabie Saoudite peut compter sur ses richesses pétrolières lui procurant une manne financière conséquente (évaluée à 800 milliards de dollars de liquidités). Mais l’Arabie Saoudite, à la différence du Qatar et des Emirats Arabes Unis (eux aussi richement dotés en richesses) possède une population importante (21.3 millions), jeune (47% de la population à moins de 25 ans) et socialement fragilisée (25% de chômeurs). C’est cette génération de jeunes, fortement réceptive aux thèses djihadistes qui inquiète les gouvernants saoudiens.

Arabie Saoudite et enjeux diplomatique
La diplomatie saoudienne est l’un des théâtres où s’expriment cette lutte entre factions afin de réinvestir sur le champ interne les acquis et soutiens extérieurs. De là, des positions parfois divergentes.

Sur le plan régional, les trois défis diplomatiques majeurs de l’Arabie Saoudite étant actuellement : l’Iran et le dossier nucléaire ; la lutte contre Daesh ; la poussée houtistes (chiites) au Yemen qui vient de faire tomber le gouvernement et est en passe de prendre le pouvoir (démission du Président Abd Mansour Hadi jeudi soir).

Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite est en perte de vitesse. La montée en puissance des chiites (minoritaires car ne représentant que 10%du monde musulman) en Irak, en Syrie, au Yemen, ou encore à Bahreïn met en difficulté l’influence des sunnites et particulièrement celle des wahhabites.
De plus, les négociations entre l’Iran et les puissances occidentales sur le dossier nucléaire provoquent de nombreuses inquiétudes chez les dirigeants saoudiens qui redoutent un accord politique entre les Etats-Unis (fin de mandat d’Obama) et les Iraniens sur la question nucléaire ; accord qui consacrerait l’influence iranienne (donc Chiite) non seulement dans le Golfe persique mais bien au-delà, en Irak, au Liban, en Syrie…

En Syrie, si les dirigeants Saoudiens ont entériné l’échec de leurs stratégie de renversement du régime de Bacha al-Assad, ils ont pour autant refusé jusqu’à présent les sollicitations syriennes (par le biais du négociateur égyptien, le maréchal Sissi car le royaume saoudien est un important soutien au régime Egyptien actuel). De fait, là encore, les dirigeants saoudiens craignent un renforcement de l’Iran et de l’axe chiite.

En Irak, la menace se nomme EIIL. Le chef du mouvement, Abou Bakr Al-Baghdadi qui s’est autoproclamé calife et prince des croyants conteste ouvertement le primat religieux de la famille Saoud tant sur le monde arabo-sunnite que sur les deux saintes mosquées…

Enfin, au Yemen, considéré traditionnellement par l’Arabie Saoudite comme son arrière-cour. Un affranchissement de tutelle, qui plus est obtenu avec le soutien de l’Iran, sera ressenti comme un péril et une provocation.

Craquements stratégiques


En Afrique, 2015 sera une année d’élections législatives (Nigeria –février ; Soudan et Bénin en avril ; Ethiopie en mai ; Burundi en juillet, Tanzanie en octobre) et présidentielles (Zambie en janvier, Nigéria en février, Soudan en avril ; Burundi et RCA en juillet ; Côte d’Ivoire et Tanzanie en octobre ; Guinée Conakry et Burkina Faso en novembre).
En Libye, la situation se complique fortement, particulièrement en Tripolitaine où les forces djihadistes des Frères musulmans de Misrata et les fondamentalistes de Tripoli s’allient tandis que les Touaregs les rejoignent et les Berbères pourraient le faire. Si tel est le cas, la frontière Tunisienne et Algérienne bascule…. La prise de contrôle des hydrocarbures de tripolitaine par les islamistes pose d’autant plus problème que les islamistes ont tenté de prendre le contrôle des terminaux de Ras Lanouf, d’Al Sedra et de Brega (Cyrénaïque)… En Cyrénaïque, l’Egypte soutient les forces du général Khelifa Haftar contre les islamistes de Benghazi et de Derna (ayant fait allégeance à EI). Officiellement, la France n’interviendra pas en Libye (FH à RFI) mais des forces spéciales françaises ont d’ores et déjà été déployées.
L’Algérie est devenue incontournable dans la résolution de la situation en Libye mais aussi au Mali. La France le reconnait (Jean-Marie Guéhénno à Alger). Les affrontements du premier week-end de la nouvelle année et du lundi suivant à Nampala (frontière Mauritanienne) démontrent que rien n’est résolu. Le leader d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali est inféodé au DRS (services secrets algériens) qui craint par-dessus tout la création d’un Etat aux confins du Mali susceptible d’alimenter les revendications des propres minorités algériennes (Berbères, Kabyles, Touaregs) tandis qu’Alger abrite les négociations entre les différentes factions maliennes… Certains islamistes algériens se sont rendus au nord-Mali auprès de katibas pour négocier un ralliement à EIIL. Enfin, l’élection en Tunisie de Bej Cadi Essebssi (proche du clan Bouteflika) renforce encore le poids d’Alger. (et choix de Habib Essid, ancien ministre de l’intérieur tunisien au poste de PM).
Au Nigeria, Boko Haram a fait allégeance à EI tout en augmentant ses opérations et son assise, y compris au-delà des frontières du Nigeria (Cameroun, Niger, Tchad). Les élections de février 2015 devraient voir une intensification des opérations de ce groupe. Le Niger est désormais pris en étau entre Boko Haram et les islamistes du sud libyen.
En RCA, l’armée Française n’a pas réussi à stopper les massacres entre les rebelles de la Séléka (majoritairement musulmans) et les milices anti-balaka (essentiellement chrétiennes) ; massacres apparus avec le renversement du régime du Président Bozizé en mars 2013 par les Séléka. Après un an de présence (05/12/2013), les 1950 soldats français de la force Sangaris amorcent un repli. Ce retrait, annoncé fort discrètement, se fait alors que le pays est dans une situation chaotique absolue. Certes, l’ONU compte 8 600 casques bleus (+ arrivés prochaine de bataillons angolais), mais la séléka devrait profiter du retrait des forces françaises. L’Ouganda et le Congo (médiateur officiel) soutiennent Bozizé. Surtout, la France a sous-estimé la complexité de la situation (« une opération rapide qui n’a pas vocation à durer ») et n’a pas fourni l’accompagnement politique et diplomatique en appui de l’intervention militaire.
En Arabie Saoudite, JYLD a rencontré le roi d’Arabie Saoudite (très amaigri et qui a dû être ré-hospitalisé) ainsi que le Prince Héritier Aziz puis les principaux interlocuteurs défense saoudiens (Intérieur, Affaires Etrangères, Garde Nationale, Défense). Au menu, sujet diplomatique (crise syrienne, irakienne, lutte contre le terrorisme) mais aussi relation bilatérale de défense. Le sujet contrat d’armements saoudiens a été abordé, notamment les patrouilleurs. Accord aussi sur contrat Liban qui devrait être notifié (VAB, Gazelle, missiles anti-char HOT, Puma, Artillerie, patrouilleurs, moyens de renseignements et de communications). Mais, au-delà des négociations sur ces accords, se pose la question de la donne politique. Si les apparences désignent le prince héritier Salman Ben Abdelaziz (80 ans) comme successeur au Roi ; les tensions politiques actuellement à l’œuvre à Riyad confinent à la crise de régime. Souffrant de la maladie d’Alzheimer, le prince héritier ne pourra exercer le pouvoir… De là, la nomination du prince Mokran comme deuxième prince héritier. La problématique du Califat est toujours actuelle : la succession du roi Abdallah est porteuse de troubles pour les temps à venir.
En Iran, la situation se tend entre le gouvernement de Hassan Rohani (défini comme modéré) et les conservateurs au point que le Président iranien menace de consulter le peuple par référendum (prévu par la Constitution) afin de pallier à l’hostilité et l’opposition du parlement. L’objet des discordes concerne le développement économique, lui-même lié à la question nucléaire : « le pays ne peut se développer de manière constante dans l’isolement ». Un référendum sur cette question pourrait donc voir le jour. Mais la réalité des tensions politiques provient d’une mesure fiscale : le président Rohani veut revenir sur l’exonération d’impôts des dignitaires religieux et militaires… arme financière utile dans le bras de fer qui l’oppose aux conservateurs sur nombres de mesures.
En Chine, d’importantes sorties de capitaux ont lieu dépréciant le RMB mais démontrant aussi l’inquiétude sur la situation économique réelle du pays. De là, une perspective de faiblesse continu de l’investissement et donc de la croissance chinoise. Changement de modèle de croissance économique et de société en cours. En parallèle, l’épargne chinoise est en train de se transférer massivement en bourse avec des effets de levier, donc à crédit, renforçant la constitution d’une bulle spéculative. Au niveau géopolitique, la Chine adopte une stratégie englobante inverse à celle des Etats-Unis, allant de l’Asie vers l’Europe.
En Russie, la chute des cours de pétrole provoque non seulement une importante récession économique et un déficit budgétaire, mais plus encore si cette chute perdure au-delà du premier trimestre, une crise bancaire majeure…
En Grèce, l’élection du 25 janvier est importante. Théoriquement, le choix des Grecs semble évident : le vote pour Syriza. Le PIB a baissé de 25%, à l’identique du pourcentage de la population au chômage. Le niveau de dettes est au plus haut, malgré deux restructurations. Alexis Tsipras indique ne pas vouloir quitter la monnaie unique (posture visant à rassurer les électeurs ?) malgré son programme (renégociation de la dette à hauteur de 50%, hausse du SMIC et fin des politiques d’austérité). En cas de désaccord de la troïka, Athènes pourrait sortir de la monnaie unique (quid de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, et de l’Allemagne ?) et entrainer de violentes spéculations sur l’euro. De ce fait, l’UE pourrait être tentée d’accepter une nouvelle renégociation ainsi qu’un assouplissement des politiques budgétaires. Mais en ce cas, quid de l’Allemagne ? Retour du deutsche mark ? Nous ne pouvons pas exclure également que le gouvernement actuel l’emporte sur le fil ou qu’un accord sauvant la face de tous soit trouvé.
Aux Etats-Unis, les rapports d’analyse financière montrent que désormais la dette des entreprises américaines (hors secteur financier) croît plus rapidement que leur cash-flow. Fait nouveau, la dette américaine (18 000 milliards de $ pour la dette de l’Etat fédéral et 59 000 milliards de $ pour la dette globale, publique et privée) est désormais aussi détenue en interne par des fonds de pension. La chute du Yen et de l’Euro devrait dans un premier temps favoriser le dollar (premier semestre 2015) accentué par la peur… Il y aura une hausse du coût de la dette donc des défauts : forte probabilité de renégociation de dettes…
Au final, au-delà des éléments décrits ci-dessus, nous assistons à la fin du système monétaire actuel (la devise est ce qui libelle toute l’économie) : le yen est moribond, le dollar n’est plus qu’une monnaie d’apparence/apparat en tant que monnaie internationale, le RMB plonge, l’euro est en crise et au bord de l’éclatement depuis 2008 … La dé-dollarisation des échanges internationaux est en marche (Inde, Turquie, Iran, Russie, Chine, …).
Il faut un changement de système monétaire, passant d’une monnaie nationale de référence (le dollar) à une monnaie « globale ». Nous devons l’anticiper, y réfléchir et le proposer. La Chine s’y prépare, notamment par ses investissements publics et privés dans l’or physique.

Tour d’horizon géo-stratégique (suite 2)


Libye :

Suite aux « tensions » entre militaires et politiques, une réunion d’urgence s’est tenue vendredi dernier dans la soirée.  Le sujet de discorde semble bien être l’appel à une intervention militaire française dans le sud de la Libye.  Le pays qui n’a plus grand chose d’un Etat (et qui ne l’était déjà pas vraiment du temps de Kadhafi) est en train de s’effondrer.  Des réseaux djihadistes s’y implantent, notamment ceux de la mouvance de Belmokhtar… De là de nombreuses demandes à une (nouvelle) intervention Française.

De nombreux experts expliquent les raisons de cette nécessaire intervention française. Rappelons juste ici les raisons de ne pas y aller (en gardant en mémoire, qu’il n’est jamais bon en France d’émettre des critiques et/ou des réserves concernant les affaires militaires). En premier lieu, les règles internationales que nous ne cessons d’enfreindre et qui ne nous autorisent pas à intervenir partout où cela semble nous convenir, en tout premier lieu au sein d’un Etat souverain aux frontières garanties par la même communauté internationale… Mais l’essentiel est ailleurs : l’armée Française est étirée en Afrique en différentes opérations militaires en cours. Engagée au Mali et en RCA, notre armée s’y épuise (je ne parle pas là d’enlisement) en de nombreuses opérations face à un adversaire mouvant. Les politiques qui ne cessent d’engager toujours plus nos forces sont aussi ceux là même qui ont fortement contraint son budget et réduit son niveau d’équipement. Ce sont les mêmes qui ont refusé pendant près de vingt années d’intervenir ponctuellement contre des groupes djihadistes au motif que l’adversaire était ailleurs. Enfin, intervenir dans le sud Libyen pose immédiatement la question : avec qui ? L’UA  (à regarder l’efficacité des contingents déployés au Mali et en RCA nous pouvons légitiment douter) ? L’UE (dont on mesure chaque jour davantage la solidarité) ? L’OTAN (juste pour complaire au nouveau grand ami américain) ?

Arabie Saoudite :

Le Roi a émis un décret (décret royal) concernant les djihadistes saoudiens en Syrie leur enjoignant de revenir au pays, tandis que l’ambassade d’Arabie Saoudite en Turquie annonçait mettre en place des mesures pour faciliter leur retour. Il ne s’agit rien de moins que de permettre aux « personnels » saoudiens déployés en Syrie de rentrer tout en les épurant des takfiristes (que le régime saoudien entend laisser sur place). Si cette annonce constitue un double aveu saoudien : celui de la présence de personnels saoudiens combattants en Syrie (dont certains sont détenus par les services syriens), et celui de l’échec au renversement du régime Syrien ; elle est aussi source de questionnement.

Les Etats-Unis sont actuellement à la manœuvre afin d’éviter à l’Arabie Saoudite un échec diplomatique sans précédent. La Syrie, par le biais de son ambassadeur Al-Jaafari, entend déposer avec l’appui de la Russie un acte d’accusation pour soutien au terrorisme à l’ONU sur le rôle de l’Arabie Saoudite dans la guerre en Syrie.  Il s’agit pour les Etats-Unis à la fois d’éviter un tel acte d’accusation envers leur allié dans la zone ; de préserver leurs relations avec la Russie ; mais aussi de faire pression par ce biais sur les changements en cours au sein du pouvoir saoudien alors que se profile la visite du Président Obama en Arabie Saoudite fin mars. Il convient d’analyser en ce sens aussi le désir américain d’ouvrir le cycle de Genève II à la Turquie puis à l’Iran afin d’absorber l’échec saoudien. Selon diverses sources, il semblerait que le prince Bandar Ben Sultan (actuel patron du GID et possible héritier – clan Suddei) et le prince Saoud Al-Faycal (actuel Ministre des Affaires Etrangères) soient sur le point d’être remplacés, le premier par l’actuel ambassadeur saoudien aux Etats-Unis Adel al-Joubair, le second le fils de roi, abdel Aziz Ben Abdallah.  Si tel était le cas, il s’agirait d’une nette redistribution du pouvoir  au sein du régime saoudien, et ce, alors que les conflits au sein de la famille régnante s’intensifient à l’aube d’une succession difficile.

Jordanie :

La Jordanie est confrontée avec les vagues massives de refugiés syriens à un nouvel élément d’instabilité politique, économique et social.  Depuis le début du conflit syrien, le HCR dénombre 2,3 millions de réfugiés, dont 97% d’entre eux ont trouvé refuge au Liban, Turquie,  Jordanie et Irak. Pour la seule Jordanie, le nombre dépasse les 600 000 réfugiés.  L’UE a fourni pour 85 millions d’euros d’aide  sous forme de coopération humanitaire et plus de 20 millions d’euros d’urgence de situation. Mais aujourd’hui, la monarchie jordanienne redoute une conjonction des mouvements palestiniens et des réfugiés syriens et craint de devenir « la patrie alternative des palestiniens ». Ce faisant, elle refuse désormais tout réfugié syrien d’origine palestinienne, comme tout réfugié palestinien en provenance de Syrie.

La situation se dégrade de manière rapide. Bien que la légalisation des partis d’opposition soit récente (1992) le Front Islamique d’Action (FIA) joue désormais un rôle clé au sein de l’échiquier politique.  Il a même profité de soulèvements en 2011 pour réclamer une diminution des pouvoirs royaux. ; rejoints en cela par les tribus bédouines en février 2011. Néanmoins, le conflit en Syrie, la crise politique en Egypte a permis à la monarchie jordanienne de retrouver certains appuis au sein de la société.

Mais le danger est là. D’autant plus important que la crise économique et sociale se développe : le taux de chômage est en hausse (14% et 30% pour les jeunes), les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes et les ressources en eau s’épuisent. La pauvreté (fixé à 3,20 dollars/jours touche 15,2% de la population) gagne la classe moyenne et la présence des réfugiés ne fait qu’exacerber cette situation, tout en favorisant l’adhésion croissante à un islamisme radical. Les Frères musulmans, comme ailleurs, très actifs dans la redistribution d’aide, profitent de ce regain de colère pour tenter de déstabiliser le pouvoir. Des troubles majeures sont à craindre avec l’approche de l’été.