Craquements stratégiques


En Afrique, 2015 sera une année d’élections législatives (Nigeria –février ; Soudan et Bénin en avril ; Ethiopie en mai ; Burundi en juillet, Tanzanie en octobre) et présidentielles (Zambie en janvier, Nigéria en février, Soudan en avril ; Burundi et RCA en juillet ; Côte d’Ivoire et Tanzanie en octobre ; Guinée Conakry et Burkina Faso en novembre).
En Libye, la situation se complique fortement, particulièrement en Tripolitaine où les forces djihadistes des Frères musulmans de Misrata et les fondamentalistes de Tripoli s’allient tandis que les Touaregs les rejoignent et les Berbères pourraient le faire. Si tel est le cas, la frontière Tunisienne et Algérienne bascule…. La prise de contrôle des hydrocarbures de tripolitaine par les islamistes pose d’autant plus problème que les islamistes ont tenté de prendre le contrôle des terminaux de Ras Lanouf, d’Al Sedra et de Brega (Cyrénaïque)… En Cyrénaïque, l’Egypte soutient les forces du général Khelifa Haftar contre les islamistes de Benghazi et de Derna (ayant fait allégeance à EI). Officiellement, la France n’interviendra pas en Libye (FH à RFI) mais des forces spéciales françaises ont d’ores et déjà été déployées.
L’Algérie est devenue incontournable dans la résolution de la situation en Libye mais aussi au Mali. La France le reconnait (Jean-Marie Guéhénno à Alger). Les affrontements du premier week-end de la nouvelle année et du lundi suivant à Nampala (frontière Mauritanienne) démontrent que rien n’est résolu. Le leader d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali est inféodé au DRS (services secrets algériens) qui craint par-dessus tout la création d’un Etat aux confins du Mali susceptible d’alimenter les revendications des propres minorités algériennes (Berbères, Kabyles, Touaregs) tandis qu’Alger abrite les négociations entre les différentes factions maliennes… Certains islamistes algériens se sont rendus au nord-Mali auprès de katibas pour négocier un ralliement à EIIL. Enfin, l’élection en Tunisie de Bej Cadi Essebssi (proche du clan Bouteflika) renforce encore le poids d’Alger. (et choix de Habib Essid, ancien ministre de l’intérieur tunisien au poste de PM).
Au Nigeria, Boko Haram a fait allégeance à EI tout en augmentant ses opérations et son assise, y compris au-delà des frontières du Nigeria (Cameroun, Niger, Tchad). Les élections de février 2015 devraient voir une intensification des opérations de ce groupe. Le Niger est désormais pris en étau entre Boko Haram et les islamistes du sud libyen.
En RCA, l’armée Française n’a pas réussi à stopper les massacres entre les rebelles de la Séléka (majoritairement musulmans) et les milices anti-balaka (essentiellement chrétiennes) ; massacres apparus avec le renversement du régime du Président Bozizé en mars 2013 par les Séléka. Après un an de présence (05/12/2013), les 1950 soldats français de la force Sangaris amorcent un repli. Ce retrait, annoncé fort discrètement, se fait alors que le pays est dans une situation chaotique absolue. Certes, l’ONU compte 8 600 casques bleus (+ arrivés prochaine de bataillons angolais), mais la séléka devrait profiter du retrait des forces françaises. L’Ouganda et le Congo (médiateur officiel) soutiennent Bozizé. Surtout, la France a sous-estimé la complexité de la situation (« une opération rapide qui n’a pas vocation à durer ») et n’a pas fourni l’accompagnement politique et diplomatique en appui de l’intervention militaire.
En Arabie Saoudite, JYLD a rencontré le roi d’Arabie Saoudite (très amaigri et qui a dû être ré-hospitalisé) ainsi que le Prince Héritier Aziz puis les principaux interlocuteurs défense saoudiens (Intérieur, Affaires Etrangères, Garde Nationale, Défense). Au menu, sujet diplomatique (crise syrienne, irakienne, lutte contre le terrorisme) mais aussi relation bilatérale de défense. Le sujet contrat d’armements saoudiens a été abordé, notamment les patrouilleurs. Accord aussi sur contrat Liban qui devrait être notifié (VAB, Gazelle, missiles anti-char HOT, Puma, Artillerie, patrouilleurs, moyens de renseignements et de communications). Mais, au-delà des négociations sur ces accords, se pose la question de la donne politique. Si les apparences désignent le prince héritier Salman Ben Abdelaziz (80 ans) comme successeur au Roi ; les tensions politiques actuellement à l’œuvre à Riyad confinent à la crise de régime. Souffrant de la maladie d’Alzheimer, le prince héritier ne pourra exercer le pouvoir… De là, la nomination du prince Mokran comme deuxième prince héritier. La problématique du Califat est toujours actuelle : la succession du roi Abdallah est porteuse de troubles pour les temps à venir.
En Iran, la situation se tend entre le gouvernement de Hassan Rohani (défini comme modéré) et les conservateurs au point que le Président iranien menace de consulter le peuple par référendum (prévu par la Constitution) afin de pallier à l’hostilité et l’opposition du parlement. L’objet des discordes concerne le développement économique, lui-même lié à la question nucléaire : « le pays ne peut se développer de manière constante dans l’isolement ». Un référendum sur cette question pourrait donc voir le jour. Mais la réalité des tensions politiques provient d’une mesure fiscale : le président Rohani veut revenir sur l’exonération d’impôts des dignitaires religieux et militaires… arme financière utile dans le bras de fer qui l’oppose aux conservateurs sur nombres de mesures.
En Chine, d’importantes sorties de capitaux ont lieu dépréciant le RMB mais démontrant aussi l’inquiétude sur la situation économique réelle du pays. De là, une perspective de faiblesse continu de l’investissement et donc de la croissance chinoise. Changement de modèle de croissance économique et de société en cours. En parallèle, l’épargne chinoise est en train de se transférer massivement en bourse avec des effets de levier, donc à crédit, renforçant la constitution d’une bulle spéculative. Au niveau géopolitique, la Chine adopte une stratégie englobante inverse à celle des Etats-Unis, allant de l’Asie vers l’Europe.
En Russie, la chute des cours de pétrole provoque non seulement une importante récession économique et un déficit budgétaire, mais plus encore si cette chute perdure au-delà du premier trimestre, une crise bancaire majeure…
En Grèce, l’élection du 25 janvier est importante. Théoriquement, le choix des Grecs semble évident : le vote pour Syriza. Le PIB a baissé de 25%, à l’identique du pourcentage de la population au chômage. Le niveau de dettes est au plus haut, malgré deux restructurations. Alexis Tsipras indique ne pas vouloir quitter la monnaie unique (posture visant à rassurer les électeurs ?) malgré son programme (renégociation de la dette à hauteur de 50%, hausse du SMIC et fin des politiques d’austérité). En cas de désaccord de la troïka, Athènes pourrait sortir de la monnaie unique (quid de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, et de l’Allemagne ?) et entrainer de violentes spéculations sur l’euro. De ce fait, l’UE pourrait être tentée d’accepter une nouvelle renégociation ainsi qu’un assouplissement des politiques budgétaires. Mais en ce cas, quid de l’Allemagne ? Retour du deutsche mark ? Nous ne pouvons pas exclure également que le gouvernement actuel l’emporte sur le fil ou qu’un accord sauvant la face de tous soit trouvé.
Aux Etats-Unis, les rapports d’analyse financière montrent que désormais la dette des entreprises américaines (hors secteur financier) croît plus rapidement que leur cash-flow. Fait nouveau, la dette américaine (18 000 milliards de $ pour la dette de l’Etat fédéral et 59 000 milliards de $ pour la dette globale, publique et privée) est désormais aussi détenue en interne par des fonds de pension. La chute du Yen et de l’Euro devrait dans un premier temps favoriser le dollar (premier semestre 2015) accentué par la peur… Il y aura une hausse du coût de la dette donc des défauts : forte probabilité de renégociation de dettes…
Au final, au-delà des éléments décrits ci-dessus, nous assistons à la fin du système monétaire actuel (la devise est ce qui libelle toute l’économie) : le yen est moribond, le dollar n’est plus qu’une monnaie d’apparence/apparat en tant que monnaie internationale, le RMB plonge, l’euro est en crise et au bord de l’éclatement depuis 2008 … La dé-dollarisation des échanges internationaux est en marche (Inde, Turquie, Iran, Russie, Chine, …).
Il faut un changement de système monétaire, passant d’une monnaie nationale de référence (le dollar) à une monnaie « globale ». Nous devons l’anticiper, y réfléchir et le proposer. La Chine s’y prépare, notamment par ses investissements publics et privés dans l’or physique.

Tour d’horizon géo-stratégique (suite 2)


Libye :

Suite aux « tensions » entre militaires et politiques, une réunion d’urgence s’est tenue vendredi dernier dans la soirée.  Le sujet de discorde semble bien être l’appel à une intervention militaire française dans le sud de la Libye.  Le pays qui n’a plus grand chose d’un Etat (et qui ne l’était déjà pas vraiment du temps de Kadhafi) est en train de s’effondrer.  Des réseaux djihadistes s’y implantent, notamment ceux de la mouvance de Belmokhtar… De là de nombreuses demandes à une (nouvelle) intervention Française.

De nombreux experts expliquent les raisons de cette nécessaire intervention française. Rappelons juste ici les raisons de ne pas y aller (en gardant en mémoire, qu’il n’est jamais bon en France d’émettre des critiques et/ou des réserves concernant les affaires militaires). En premier lieu, les règles internationales que nous ne cessons d’enfreindre et qui ne nous autorisent pas à intervenir partout où cela semble nous convenir, en tout premier lieu au sein d’un Etat souverain aux frontières garanties par la même communauté internationale… Mais l’essentiel est ailleurs : l’armée Française est étirée en Afrique en différentes opérations militaires en cours. Engagée au Mali et en RCA, notre armée s’y épuise (je ne parle pas là d’enlisement) en de nombreuses opérations face à un adversaire mouvant. Les politiques qui ne cessent d’engager toujours plus nos forces sont aussi ceux là même qui ont fortement contraint son budget et réduit son niveau d’équipement. Ce sont les mêmes qui ont refusé pendant près de vingt années d’intervenir ponctuellement contre des groupes djihadistes au motif que l’adversaire était ailleurs. Enfin, intervenir dans le sud Libyen pose immédiatement la question : avec qui ? L’UA  (à regarder l’efficacité des contingents déployés au Mali et en RCA nous pouvons légitiment douter) ? L’UE (dont on mesure chaque jour davantage la solidarité) ? L’OTAN (juste pour complaire au nouveau grand ami américain) ?

Arabie Saoudite :

Le Roi a émis un décret (décret royal) concernant les djihadistes saoudiens en Syrie leur enjoignant de revenir au pays, tandis que l’ambassade d’Arabie Saoudite en Turquie annonçait mettre en place des mesures pour faciliter leur retour. Il ne s’agit rien de moins que de permettre aux « personnels » saoudiens déployés en Syrie de rentrer tout en les épurant des takfiristes (que le régime saoudien entend laisser sur place). Si cette annonce constitue un double aveu saoudien : celui de la présence de personnels saoudiens combattants en Syrie (dont certains sont détenus par les services syriens), et celui de l’échec au renversement du régime Syrien ; elle est aussi source de questionnement.

Les Etats-Unis sont actuellement à la manœuvre afin d’éviter à l’Arabie Saoudite un échec diplomatique sans précédent. La Syrie, par le biais de son ambassadeur Al-Jaafari, entend déposer avec l’appui de la Russie un acte d’accusation pour soutien au terrorisme à l’ONU sur le rôle de l’Arabie Saoudite dans la guerre en Syrie.  Il s’agit pour les Etats-Unis à la fois d’éviter un tel acte d’accusation envers leur allié dans la zone ; de préserver leurs relations avec la Russie ; mais aussi de faire pression par ce biais sur les changements en cours au sein du pouvoir saoudien alors que se profile la visite du Président Obama en Arabie Saoudite fin mars. Il convient d’analyser en ce sens aussi le désir américain d’ouvrir le cycle de Genève II à la Turquie puis à l’Iran afin d’absorber l’échec saoudien. Selon diverses sources, il semblerait que le prince Bandar Ben Sultan (actuel patron du GID et possible héritier – clan Suddei) et le prince Saoud Al-Faycal (actuel Ministre des Affaires Etrangères) soient sur le point d’être remplacés, le premier par l’actuel ambassadeur saoudien aux Etats-Unis Adel al-Joubair, le second le fils de roi, abdel Aziz Ben Abdallah.  Si tel était le cas, il s’agirait d’une nette redistribution du pouvoir  au sein du régime saoudien, et ce, alors que les conflits au sein de la famille régnante s’intensifient à l’aube d’une succession difficile.

Jordanie :

La Jordanie est confrontée avec les vagues massives de refugiés syriens à un nouvel élément d’instabilité politique, économique et social.  Depuis le début du conflit syrien, le HCR dénombre 2,3 millions de réfugiés, dont 97% d’entre eux ont trouvé refuge au Liban, Turquie,  Jordanie et Irak. Pour la seule Jordanie, le nombre dépasse les 600 000 réfugiés.  L’UE a fourni pour 85 millions d’euros d’aide  sous forme de coopération humanitaire et plus de 20 millions d’euros d’urgence de situation. Mais aujourd’hui, la monarchie jordanienne redoute une conjonction des mouvements palestiniens et des réfugiés syriens et craint de devenir « la patrie alternative des palestiniens ». Ce faisant, elle refuse désormais tout réfugié syrien d’origine palestinienne, comme tout réfugié palestinien en provenance de Syrie.

La situation se dégrade de manière rapide. Bien que la légalisation des partis d’opposition soit récente (1992) le Front Islamique d’Action (FIA) joue désormais un rôle clé au sein de l’échiquier politique.  Il a même profité de soulèvements en 2011 pour réclamer une diminution des pouvoirs royaux. ; rejoints en cela par les tribus bédouines en février 2011. Néanmoins, le conflit en Syrie, la crise politique en Egypte a permis à la monarchie jordanienne de retrouver certains appuis au sein de la société.

Mais le danger est là. D’autant plus important que la crise économique et sociale se développe : le taux de chômage est en hausse (14% et 30% pour les jeunes), les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes et les ressources en eau s’épuisent. La pauvreté (fixé à 3,20 dollars/jours touche 15,2% de la population) gagne la classe moyenne et la présence des réfugiés ne fait qu’exacerber cette situation, tout en favorisant l’adhésion croissante à un islamisme radical. Les Frères musulmans, comme ailleurs, très actifs dans la redistribution d’aide, profitent de ce regain de colère pour tenter de déstabiliser le pouvoir. Des troubles majeures sont à craindre avec l’approche de l’été.

 

Tour d’horizon géo-stratégique…


Syrie :
Rencontre entre différents chef de services de renseignements occidentaux dont USA, Fr, Russe, un constat : en l’absence d’un consensus politique autour d’un gouvernement de transition, le gouvernement Assad se maintiendra au pouvoir….
Pour nombres d’analystes, c’est l’accord sur le désarmement chimique de la Syrie qui a aidé Assad à se renforcer et à se maintenir dans une position de force (accord du mois d’août 2013 entre la Russie et les Etats-Unis). Désormais, il y a très peu de chances que les rebelles armées puissent le déloger.
Les Etats-Unis font le constat que la politique de l’administration américaine a été un fiasco…et qu’il convient de changer de stratégie. Les responsables des services américains indiquent que la situation actuelle en Syrie (développement des groupes djihadistes, contrôle de régions syriennes par Al-Qaeda) menace leurs intérêts nationaux et que des frappes ponctuelles (contre certains groupes) pourraient être réalisées. D’autres options militaires seraient en cours d’élaboration.

Mali :
Les désaccords politiques se multiplient entre la France et le nouveau président malien Boubakar Keita. De part et d’autres on parle de manque de confiance. A ce titre, l’accord de défense préparé n’est toujours pas signé par le président malien… qui a fait attendre de longues heures JYLD lors de leur dernière entrevue.
Les proches du président Keita indiquent aujourd’hui que la réconciliation se fera sur le long terme et que la priorité doit être au développement. Or, l’enquête de la CPI concernant le massacre d’Aguelhok (janvier 2012) risque de mettre en lumière des exactions commises certes par les djihadistes (cible facile) mais aussi potentiellement des membres du MNLA et de l’armée malienne…. En parallèle une lutte d’influence se déroule entre le Maroc et l’Algérie qui se disputent la place de médiateur entre d’une part le gouvernement malien, le MNLA et différentes parties…
La principale crainte de la partie française est que désormais le président Keita ne « pactise » avec les groupes djihadistes pour lutter contre les mouvements touaregs (notamment MNLA) dans le nord du pays. Or, non seulement l’armée française dispose d’officiers de liaison auprès du MNLA mais la France prône la réconciliation… alors que les combats se poursuivent.
Dans la région du nord-ouest du Mali, les opérations militaires et/ou secrètes se multiplient contre des groupes djihadistes tandis qu’un nouveau groupe vient de se constituer (les Mourabitounes) dirigé par Mokhtar Belmokhtar (Algérien) appuyé par des liens transfrontaliers notamment via le sud Libyen.
De ce fait, la France est contrainte de réorganiser son dispositif militaire dans le Sahel : 3 000 hommes autour de quatre bases principales (Gao, Niamey, N’Djamena, Ouagadougou) avec installation d’ici l’été d’un état-major régional au Tchad (N’Djamena). Cette réorganisation été présentée aux responsables américains tout dernièrement.

Libye
Le sud de la Libye (zone frontalière du sud-ouest avec l’Algérie, le Niger, le Tchad, l’Egypte) est en train de se transformer en nouveau sanctuaire djihadiste. Actuellement, avec l’accord des autorités libyennes, des forces spéciales américaines mènent des opérations.
C’est au sein de ce sud-ouest libyen que les groupes djihadistes actuellement se reposent, se reconstituent, et se préparent. Des affrontements ont ponctuellement lieu entre ces groupes et certaines tribus (notamment les Oeuled slimane anciennement proche de Kadhafi, mais aussi avec les Toubous, tribu nomade) mais aussi une force islamiste (ex-tuwars) dépêchée par le gouvernement libyen.
Actuellement les groupes terroristes (en provenance du Mali) se sont installés le long d’un axe de 400 km entre Ghat (frontière sud-ouest entre la Libye et l’Algérie) et Oubari (au sud-ouest de Sebha), tout en étant présent au nord de la frontière avec le Niger… et s’appuient en parallèle sur différents trafics (armes, drogue, produits alimentaires) et certains groupes bien implantés comme le Groupe Islamique combattant libyen.
Non seulement la France envisage désormais une intervention militaire (rencontre JYLD / Chuck Hagel) dans cette zone (des éléments de nos services se trouvent déjà dans cette zone) mais divers pays périphériques nous y poussent. Ainsi le Niger vient d’en faire la demande à la France (rencontre Fabius Mohamed Bazoum) mais aussi discrètement aux Etats-Unis en ayant pris soin d’en discuter avec des émissaires chinois.

Un monde en trans-tensions (3)


De l’Egypte à la Libye, du Mali au Sahel ; les événements récents confortent les mouvements géopolitiques identifiés. La période de transition commencée avec la chute du mur de Berlin en 1989 s’accélère en entrant dans sa phase finale, celle des trans-tensions.
En Egypte, nous avons assisté cet été à une prise de contrôle, négociée, par les Frères Musulmans. De fait, le changement des principaux postes des armées a sans nul doute été négocié dans l’ombre avec les militaires eux-mêmes. Le changement semble même avoir été défini avec les Etats-Unis… Le « jeu » a consisté à mettre en place une cogestion du pouvoir en sauvegardant de part et d’autre les apparences… L’armée a réussi à évacuer les dirigeants militaires associés à l’ancien régime et ce sans remettre en cause son propre pouvoir…en conservant la possibilité d’être toujours un recours en cas de nécessité et/ou d’échec des Frères Musulmans tout en promouvant une jeune garde d’officiers supérieurs… Pour les Frères Musulmans il s’agissait essentiellement de devenir Co gestionnaire du pays. Au-delà, les Frères Musulmans visent à travers cette alliance objective, de se positionner en termes stratégiques face aux Salafistes d’abord, mais aussi face à d’autres pays du Proche-Orient ; espace que l’Egypte veut réinvestir…
En Libye où nous assistons bel et bien à un éclatement du pays à contrario des discours sur la normalisation du pays d’observateurs bien aveugles… La Libye était déjà sous le pouvoir du colonel Kadhafi en proie à des tiraillements géographiques (Tripolitaine – Cyrénaïque – Fezzan) et des fragmentations claniques, tribales et religieuses… Au-delà des coalitions de pouvoir s’affrontent… Soufistes, autonomistes, fondamentalistes, indépendantistes, fédéralistes, islamistes… La Lybie survivra-t-elle en tant qu’Etat ? L’éclatement territorial tel que nous l’annoncions au début de l’année semble inévitable, à moins de trouver un contenu idéologique commun, nouveau socle transcendant les divisions ancestrales…
Au-delà de la Libye, c’est bien évidement la bande sahélienne qui retient aujourd’hui notre attention, et plus encore suite au discours du Président Français à l’ONU. Si l’attente est néfaste, il convient d’abord de mesurer l’étendue des dégâts collatéraux catastrophiques de notre intervention en Libye… Ce long corridor de crise est fracturé de l’intérieur par un beaucoup plus grand nombre de frontières virtuelles peux visibles, qui sont celles des micros pouvoir : L’état face aux oppositions bâillonnées ; Les très riches, la middle class et tous les pauvres ; Les laïques et les religieux ; Les intellectuels et les analphabètes ; Les lecteurs de la presse internationale et les auditeurs des prêches ; L’administration corrompue et leurs victimes ; Ceux des centres ville et ceux des Slums (le dish plate : c’est la parabole de réception TV fabriquée artisanalement qui, bricolé avec un récepteur électronique à trois sous, “nourri” “la rue Arabe” à la voix d’Al Jadida. Mais, pour l’analyste, la pire des ruptures reste l’aggravation des inégalités de richesse au sein de ces espaces que la croissance démographique a densifiée jusqu’aux limites des implosions. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, L’échec de l’occidentalisation, L’échec de la croissance et de sa redistribution… Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective : une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste. En fait, cette ligne de contact, au-delà de la géographie des frontières physiques classiques, est imprécise, aléatoire dans le temps et l’espace, en « respiration »,…c’est une sorte de ligne d’étiage, un flux et un reflux, l’extrême imite de l’écume portée par les marées plus ou moins loin, selon la météo internationale, le vent politique et la puissance drames du quotidien.
Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. La violence terroriste qui nous est opposé aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient cristallisent cette menace. Plus encore, pour nous français et européens, voir occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années : l’idée qu’il y a plus d’attentats en interne, lieux d’où devrait partir ce terrorisme qu’en externe, espaces où il devrait se projeter
La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié. Oui mais quel isolement ! C’est dans ces espaces privilégiés que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent. Ces mouvements ont rejoint le courant dhijadiste mondial à partir de 2006, leur permettant de se franchiser, devenant les superettes du terrorisme du pauvre et de porter le nom d’Al-Qaeda. Moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le « Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échec, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient de s’interroger sur la permanence et l’identité d’une action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec des premières illusions, pourquoi la poursuite de ce combat pour qui, en dehors de « résidus » de groupuscules, combattants d’hier et continuité aujourd’hui et pour longtemps encore du harcèlement d’une armée de gueux, que d’aucuns décrivent comme une horde prête à nous envahir ou qui nous encercle.
Mais, si ce phénomène pourrait s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger…

L’OTAN, l’Afghanistan et la France


Sur la scène internationale, pour la France, mais aussi l’Alliance, la guerre d’Afghanistan se termine. Le Sommet de Chicago a été en partie consacré à ce sujet, même si la smart défense fut aussi l’un des sujets. La France, et le nouveau Président Français, n’était pas attendu. D’autres rendez-vous internationaux sont plus importants et la France y est d’ores et déjà attendue… Paradoxalement, le Sommet de Chicago était plus important en termes de politique intérieure française, le retrait anticipé français ayant été l’un des points saillants de différenciation entre les deux candidats à l’élection présidentielle. Il s’agissait donc pour notre Président bien d’un test, mais d’abord à jauge nationale, que son intervention télévisée de mardi soir a implicitement reconnue…
L’image du Sommet est sauve. Les positions politiques des uns et des autres se sont exprimées et elles ont été prises en compte très officiellement ; trop même car en réalité bien des divergences diplomatiques se sont faites jour (entre la France et l’Allemagne à la fois sur le pacte budgétaire et le retrait anticipé d’Afghanistan ; entre la France et la Grande-Bretagne sur le pacte et la relation bilatérale de défense). Pour les États-Unis, l’enjeu du Sommet était d’éviter un effet boule de neige portant tout à la fois préjudice à l’Alliance et à la France devenue bouc émissaire de la précipitation d’autres retraits.
59éme engagement du candidat François Hollande : « j’engagerai un retrait immédiat de nos troupes d’Afghanistan. Il n’y aura plus de troupes françaises dans ce pays à la fin de l’année 2012 »… puis glissement stratégique par l’apparition de la terminologie « troupes combattantes » en mars. Ce seront donc les forces combattantes françaises qui quitteront le théâtre afghan d’ici la fin de l’année 2012. Il fallait en finir du mieux possible en Afghanistan, mais quelle terminologie étonnante que celle de « forces combattantes » : l’Afghanistan est une zone de guerre, tous nos soldats sont des combattants et sont d’ailleurs définis comme tels par nos adversaires.
Les affaires militaires sont exceptionnelles dans une démocratie en ce sens qu’elles référent à la vie et à la mort. Mettre en jeu la vie de soldats et l’assumer politiquement est la plus grande crédibilité stratégique d’une nation. L’engagement de militaires est donc une marche qui intervient comme expression de notre volonté politique lorsque d’autres marches ont été gravies. L’outil militaire devient un engagement politico-stratégique dans le sens strict du terme lorsque le Politique le décide, car la guerre est l’incarnation de la volonté politique ; il ne peut y avoir en la matière d’improvisation stratégique. L’inverse discrédite à la fois le Politique et le militaire. Forces combattantes, mot malheureux ; mais est-ce là seulement un mot, ou déjà l’apparition psychologique des maux ?
De fait, différentes questions se posent : quel est le sens de ce que l’on fait de, et dans l’Alliance ? Avons-nous tiré les conclusions de la fin de la Guerre froide ? Quel était le sens de notre engagement en Afghanistan ? Le Président Français venant de déclarer dans son discours de Nijrab que nous n’étions pas « mobilisés pour capter des ressources ou pour avoir une influence », quel sens et quelle ambition pour la France ? Sommes-nous matures stratégiquement ; c’est-à-dire en réalité, avons-nous la capacité de nous engager dans des opérations militaires tout en assumant la terminologie adéquate, y compris le mot guerre, comme l’aboutissement d’une politique ? Et, la stratégie étant le pont entre le politique et le militaire, quelle stratégie pour la France ? Il ne faudrait pas que notre réintégration dans le commandement intégré de l’Alliance se transforme davantage désormais en une résignation à l’impuissance, transformée en fuite en avant, et non en un projet politico-stratégique… La France tente de s’aligner sur des puissances symétriques mais sans assumer jusqu’au bout son positionnement stratégique… En ce sens, la Libye fut-elle la revanche de Suez ?
Nous assistons là, à un délitement du Politique (de l’exécutif d’hier comme de celui d’aujourd’hui), dans son incapacité à accepter un conflit voulu et mené dans le cadre d’une Alliance politique et militaire. Un état de grâce, politique comme stratégique, n’est pas éternel !
Beaucoup de questions donc. Et un constat. Ce retrait, pour ne pas dire retraite, se fait par réaction à la mort de 4 soldats français, tombés en janvier de cette même année. Axe certainement le plus important, celui des hommes et des femmes qui font notre défense, c’est-à-dire notamment ceux, qui sur le champ de bataille, servent la France avec abnégation, et qui se doivent de résoudre par la force et le droit ce que la raison n’est pas parvenue à faire. Mais, ce ne doit jamais être l’aggravation d’une situation sur un théâtre d’opérations, ou une urgence dictée par l’expression d’une émotion, fût-elle collective, électorale ou politique, qui doit justifier un retrait, mais la concrétisation des objectifs politiques et stratégiques. Il nous faut, soit accepter les conséquences de ce que l’on veut faire et obtenir, soit subir les conséquences de ce que l’on n’a pas voulu faire. Et, l’on ne fait jamais la guerre pour rien, encore moins pour le roi de Prusse…
Pour cette guerre d’Afghanistan, il s’est bien agi d’un bourbier, d’une guerre civile dans laquelle nous nous sommes situés avec simplisme dans la vision réductrice « Taliban égal terroriste ». Ce faisant, nous avons fait prendre un risque considérable à l’Alliance. L’engagement en Afghanistan et l’échec, nous donnent en héritage un appareil militaire marqué par une défaite. Le nier serait non seulement nier une évidence mais aussi refuser d’en tirer conséquences et enseignements. On apprend de ses échecs, rarement de ses victoires…
Plus grave, au-delà de ce nombrilisme stratégique Français comme occidental ; pour rapatrier nos hommes et sauver le soldat OTAN ; nous sommes tous – collectivement – prêts à tolérer dans cette zone une instabilité indéfinie avec les risques géopolitiques inhérents ; mais il est vrai, essentiellement d’abord, pour le Pakistan… sans en mesurer exactement (ou vouloir en mesurer) toutes les conséquences… Or, elles seront bien là ! Nous en reparlerons…