Retours sur les attentats de Bruxelles


Nous sommes dans le brouillard. Il n’y a plus aujourd’hui au niveau de notre exécutif et des services qui le représentent de compréhension stratégique de la menace djihadiste.

Ce brouillard est accentué à la fois par le « bruit » assourdissant des pseudos experts (Président de tel observatoire ou de tel institut, dont ils sont le seul membre et qui ne produisent rien d’autre que leur propre parole se contredisant chaque jour…) et par le pouvoir politique (majorité comme opposition) qui à chaque nouvelle attaque et nouvel attentat tente de nous « bricoler » une nouvelle mesure sortie d’une boîte à idées à l’évidence trouée… Quand la panique côtoie la stupidité et l’indécence.

Avant de donner des réponses, il conviendrait de se poser les (bonnes) questions (gênantes). Je n’en ferai pas ici la liste, par pudeur mais aussi par lassitude… Je me contenterai de redire une nouvelle et énième fois, qu’il nous faut d’abord impérativement comprendre la menace et ne pas refuser la recherche de cette compréhension (PM) sous des prétextes fallacieux.

Ensuite ne pas craindre la réalité. Dès lors, ne pas tomber ni dans le déni (dormez tranquille braves gens tout va bien, aucune faille – ou nouvelle formule : la cellule est quasiment détruite), ni dans les postures martiales (la guerre, la guerre, la guerre), ni dans l’exploitation des peurs (tremblez pauvres gens, la menace est chaque jour plus grande et imminente). Être dans la mesure et la maîtrise ; dans la prudence de l’analyse froide, qui permettra de faire face au défi posé.

Les attentats de Bruxelles ne sont pas une vengeance de l’arrestation d’Abdelslam, mais l’arrestation d’Abdelslam a précipité l’action. Les attentats de Bruxelles sont donc précipités mais tout autant planifiés et coordonnés ; même si le ciblage peut avoir été modifié dans la précipitation et ne correspondrait pas au ciblage initial.

Réelle capacité d’anticipation / planification des cellules terroristes. Affirmation d’une capacité de frappe de l’EI avec une latitude donnée aux cellules. Capacité à monter des équipes sur le sol européen. En parallèle, à titre d’information, les retours de djihadistes sur territoire UE ont fortement augmenté.

Le volet extérieur (les attentats hors son territoire socle) de l’EI n’a aucun lien avec le volet intérieur (Syrie/Irak). Les deux volets sont déconnectés militairement. Malgré ce qui est dit et affirmé par les uns et les autres, à mon sens, les attentats (Paris et Bruxelles) ne signifient absolument pas un affaiblissement de l’EI sur son volet intérieur.

Arrêtons de les prendre pour des fous furieux, le djihadisme a un sens pour ceux qui l’adoptent. La solution est politique (offre/projet/vision politique) et géopolitique. Ils ne combattent pas prioritairement nos valeurs, mais se battent pour un avenir. Pas de formule magique du djihadisme, comme pas de profil type du djihadiste. C’est un parcours personnel. A la fois au départ et au retour. Alors forcément, cela complique et cela rebute certains de chercher à comprendre…

Garder la tête froide et mesurons nos propos comme nos actes. Frapper en Libye, en Syrie, en Irak ne réduira pas la menace. Stopper nos frappes en Irak et en Syrie, stopper nos actions ailleurs n’empêcheront pas de nouveaux attentats. EI a décidé d’exporter son combat. Les équipes sont constituées en Europe et frappent chez nous.

Il faut donc s’attendre à d’autres attentats opportunistes. Si nous parlons uniquement de EI, nous faisons face à un proto-état qui utilise le terrorisme comme moyen d’action parmi d’autres moyens, et qui a structuré sur notre territoire européen son action lui permettant de passer à l’offensive et de prendre l’initiative. Il nous faut être résilient face à une stratégie de harcèlement (stratégie différente d’Al-Qaeda qui était dans le symbolisme). Notons toutefois à la fois un émiettement extérieur et un développement de « franchisés » à l’instar d’Al-Qaeda.

Mais, un changement d’échelle dans l’action terroriste s’est opéré : nous n’avons pas un seul ennemi face à nous mais une multitude. Comprendre aussi que nous ne sommes pas en guerre. Un discours martial ne change pas la réalité. Seule l’intelligence le peut…

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Syrie et PMO


L’élargissement des vols de reconnaissance de la France dans ce qui semble désormais faire office de stratégie française, constitue d’abord et avant tout une réponse à l’opinion publique française. Il en est de même des premières frappes des forces aériennes françaises en Syrie, visant avant tout à affirmer une posture présidentielle française face à Vladimir Poutine et Barak Obama à New-York de crainte d’être désormais isolé… Sorte de volonté présidentielle de se hisser sur un strapontin à la table de négociations après quatre années d’errements moralisateurs par le biais de postures et terminologies martiale….
Des négociations ont lieu depuis plusieurs mois puis se sont intensifiés ces dernières semaines entre Américains, Iraniens et Russes sur la suite à donner. Les Russes veulent éviter l’effondrement de l’Etat Syrien et trouver une sortie « honorable » à Bachar. De là, depuis mai 2015 des entretiens bilatéraux entre Russes et Américains, puis élargies aux Iraniens (en bi puis trilatérale).
La personne de Bachar El-Assad est le point de fixation. Les atermoiements sur Bachar sont contre-productifs. La question n’est pas l’avenir de Bachar Al-Assad. Pactisez ou pas n’est pas la question. Personne ne conteste la réalité de Bachar Al-Assad et de son régime. Nous sommes dans un système complexe. La question est de trouver une solution politique. Introduire une dimension personnelle sur Bachar dans notre politique extérieure est (était) une erreur grave, aux conséquences funestes. Pour rappel à certains de nos politiques qui nous expliquent la « faute morale » à vouloir discuter avec Bachar, les propos de Churchill au début de la Seconde Guerre Mondiale, évoquant une alliance avec le diable si Hitler envahissait l’enfer…
En parallèle de ces premières initiatives diplomatiques, Vladimir Poutine a graduellement déployé des forces en Russie, mettant les autres puissances devant le fait accompli et ne reconnaissant son implication qu’à ce stade… Politique du fait accompli qui est la marque de Poutine depuis 2008, et qui après le Caucase du Sud, puis la Crimée, s’imbrique au sein du Proche et Moyen-Orient montrant ainsi la volonté russe de s’impliquer à nouveau dans les questions de cette zone. Certes, d’abord par le constat de la réalité du terrain, renforcé par le fait que les iraniens ont indiqué à la Russie ne plus être en mesure à reprendre le contrôle de certaines positions comme à protéger Bachar (entretien entre des responsables russes et iraniens de la Brigade Al-Qods). Mais, de manière plus profonde, rien de moins qu’un changement majeur dans les relations internationales, équivalent (effet boomerang ?) de son éviction de la scène internationale en 1991… Juste retour du balancier pour les russes… Mais, de fait, une période de transition s’achève, un nouveau monde est en train de naître….
A ce stade, et en Syrie, la Russie ne cherche pas à s’opposer frontalement aux puissances occidentales, mais cherche plus intelligemment à devenir le « leader » de la coalition anti-E.I et le garant d’une solution. Une coalition concentrée sur cet adversaire et non pas Bachar Al-Assad dans laquelle il veut amener les américains à définir avec lui les opérations à venir. C’est l’arrière-plan de sa position et de son discours.
Et cette habile manœuvre diplomatique n’a pas attirée que la Syrie et l’Iran. L’Arabie Saoudite depuis plusieurs mois a des entretiens réguliers avec la Russie tout comme l’Egypte ou encore la Jordanie. Le Premier Ministre Israélien a eu des entretiens avec Vladimir Poutine (dans une volonté de montrer son agacement vis-à-vis de la politique américaine mais aussi une nécessité de « coordonner » techniquement les opérations entre les deux pays puisqu’était présent outre le Premier Ministre, le chef des renseignements militaires ainsi que le Chef d’Etat-major de le Tsahal), suivi peu après par la Turquie. L’Allemagne a eu des entretiens discrets avec les russes sur le sujet, tout comme Kerry… Petit à petit donc, les européens et les américains s’alignent sur la position russe : simple principe de réalité ?
Un principe de réalité que nous n’aurions jamais dû omettre. La stratégie française en Syrie est en échec depuis quatre ans car en décalage profond avec les événements. Elle risque de l’être encore en partie au regard du décalage entre les déclarations stratégiques (nous voulons la destruction de l’E.I) et des moyens (frappes aériennes).
Et, il est tout autant « surprenant » d’entendre nombres de nos responsables politiques constater que nos frappes ont des effets limitées et/ou marginales ; qu’elles ne nous préservent pas du risque d’attentats terroristes contre nos intérêts (sur notre territoire ou à l’extérieur) ; qu’elles ne réduisent pas l’attrait au djihad de nombres de nos jeunes ; qu’elles ne nous procurent pas une place centrale mais une place marginale au sein des négociations diplomatiques ; etc… Serait-ce là une « surprise » pour eux ?
Au-delà, considérant les multiples déclarations de ces mêmes responsables politiques de droite comme de gauche demandant une intervention militaire contre l’E.I (avec des variantes burlesques) ; pour l’essentiel et à une notable exception, ce sont les mêmes politiques qui depuis 1981 n’ont eu de cesse, exécutif par exécutif, de mettre à mal l’armée française. Personne n’assume les conséquences de ces décisions passées et une contradiction majeure : les armées françaises n’ont plus les moyens des ambitions du pays, tandis que nombres de responsables souhaitent leurs assigner un engagement militaire hors de proportion… constat douloureux de personnels politique dégrisés.
Or, devant l’émotion des opinions publiques ; la confusion gagne conduisant nos responsables politiques effarés à vouloir fondre les problèmes en un seul : terrorisme, migrants, E.I ; et à décider de nouvelles phases d’opérations sans aucune perspective de solution pour l’après E.I. faute d’appréhender la complexité de la situation. Mais la virilité de la posture politique l’impose !
Sur le terrain, tout est fragmenté. Les acteurs sont multiples (plus de 2 000 katibas sur le terrain), les alliances diverses, variées et fluctuantes… tous les acteurs y compris régionaux ont des intérêts contradictoires, impliquant des ambiguïtés et des double-jeux politiques. Dans le viseur la Turquie, mais aussi les monarchies du Golfe….
E.I a une stratégie. Vladimir Poutine a une stratégie. La France n’a pas de stratégie. Le Président Français nous indique vouloir lancer une offensive sur Daech (qu’il conviendrait de nommer E.I) afin de « réduire la menace terroriste » (avec l’invocation de l’article 51 de la Charte des Nations unies), est-ce à dire que les frappes aériennes de la coalition depuis un an n’ont produit aucun effet ? Donc, est-ce à dire que notre stratégie initiale était fausse ou incomplète ? Est-ce à dire que nous allons frapper aussi au Yémen contre AQPA (responsable d’attentat contre la France) ? Est-ce à dire que nous aurions dû faire cela auparavant, y compris en 1995 ? Est-ce à dire, enfin et surtout, que nous pensons réellement que ces frappes aériennes vont dissuader et/ou empêcher tout nouvel attentat ?
Les frappes aériennes comme une potentielle offensive terrestre ne constituent pas une réponse globale. Une guerre, comme une offensive (terrestre ou autre) n’est pas une finalité politique. Juste un moyen. En ce sens, le choix de frappes aériennes définit l’objectif : non pas vaincre, juste contenir… ce qui est déjà quelque chose, mais en inadéquation avec les objectifs stratégiques. Un moyen devant permettre la mise en œuvre d’une solution / effet final recherché, soit dans le cadre préétabli, soit dans un nouveau cadre. On fait la guerre pour un devenir !
Voilà pourquoi, en Syrie et en Irak, rien ne se fera (et ne se fait) sans forces au sol… De là aussi, la nécessité impérieuse d’associer des puissances régionales : certes l’Iran que tout le monde cite, ou encore la Turquie, mais aussi l’Egypte.
E.I est une organisation née en Irak, qui s’est exportée en Syrie, puis répandue ailleurs du Maghreb à l’Asie. E.I est un projet politique révolutionnaire international, susceptible d’attirer à lui tout le monde. En ce sens, la problématique politique est autant chez eux (recomposition de la zone du PMO) que chez nous… de ce fait, il s’agit bien là, à l’œuvre, de transtensions mondiales remettant en cause « l’ordre mondial ». Un nouvel ordre va naître. Changement par le chaos et non pas les nouvelles croisades. E.I utilise un mythe et ces membres ne veulent pas être (plus être) les perdants de l’Histoire.
Ce qui se déroule actuellement en Syrie et en Irak, ne concerne pas uniquement ces deux pays, mais bien au-delà : le Proche et Moyen-Orient est en recomposition ; l’ensemble du monde arabo-musulman (appellation très impropre je le concède) est concerné ; l’Etat Islamique mais aussi des groupes comme Al-Nosra, sont dans un projet politique global avec de nombreuses ramifications. Refus de la modernité diront certains. Refus de notre modèle social, politique mais aussi économique (qualifié par eux de « barbare ») surtout bien avant des questions de religions. Question de souveraineté au sens de légitimité, tant individuelle que collective. Sorte de refus du « nous » que nos sociétés proposent au profit d’un « je » individuel devenant très vite un « nous » collectif pour une autre forme de société.
En Irak, en Syrie, en Libye, en Egypte mais aussi dans les zones tribales Afghano-Pakistanaises (un mouvement pro E.I émerge) les Etats traditionnels ont implosé dans une dynamique de recomposition à la fois territoriales (frontalières), sociétales et politiques (dans une logique d’agonie des différents régimes). Demain, d’autres pays seront concernés, en premier lieu l’Arabie Saoudite.
Face à des groupes djihadistes (Yémen, Mali, Nigeria, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Libye, …) aux motivations multiples mais regroupés au sein d’un projet politique global, il nous faut nous adapter. Si nous avons su (partiellement) dans le passé faire face à des petits groupes variés, dispersés et géographiquement localisés ; nous devons appréhender la mouvance djihadiste adaptative actuelle de manière différente et elle aussi adaptative.
Sur le plan géopolitique, il nous faut d’abord donner des garanties aux populations diverses de la zone ; revoir avec l’ensemble des partenaires régionaux les problématiques frontalières, et travailler dans le temps long par le biais d’une diplomatie ambitieuse : c’est-à-dire ayant pour tâche de (re)nouer des relations difficiles et ne pas les refuser de prime abord.
Voilà pourquoi sans perspective de solution politique immédiate pour l’après E.I, notre combat militaire ne peut être que d’arrière garde : tenir la position et non pas de grande offensive terrestre. Tenir la position : renseignements toujours, cycle raccourci d’exploitations, frappes ciblées, politique assumée de décimation de l’ennemi (y compris lorsqu’ils sont de nationalité française ce qui risque de faire « tanguer » politiquement certains) et de ses chefs. Tenir la position, mais en étant assuré sur sa « vision politique », solide sur ses positions géopolitiques et morales ; affermit sur ses moyens, clair sur les conséquences de ses choix et actes, puissant sur sa volonté politique…

Ubu se déchaîne


J’ai, depuis de nombreuses années, la sensation étrange de ne pas avoir le même monde sous les yeux que nombre de personnes, et plus encore l’amer sentiment de ne pas en comprendre les mêmes implications… Avec les attentats du 07.01.2015, que de déclarations incantatoires et guerrières de tous bords : la guerre, la guerre, la guerre !!! Et, depuis les manifestations du 11.01, forts du masque de l’unité nationale, que de « pieux mensonges déconcertants » évacuant les problèmes perturbants afin de masquer l’impuissance politique.
Silence ! Surtout ne pas décrire la décomposition du corps social, le cynisme médiatique, la médiocrité des politiques publiques, l’improvisation budgétaire, la lâcheté des arrangements stratégiques, les calculs démagogiques, la responsabilité réelle des gouvernants et leurs faillites morales. Silence ! Offrir un artefact de consensus national médiatique, théâtralisé afin d’éviter de gouverner et se satisfaire d’une remontée mécanique des sondages commentée avec grandeur d’âme et héroïsme.
Notre pouvoir politique se sentait-il tellement en sécurité et à l’abri, qu’il a complaisamment et méthodiquement mise à mal la sécurité et la défense française depuis vingt-cinq ans, sans réfléchir aux conséquences immédiates ou plus lointaines ?
Dans le pays de Descartes et de Voltaire, il convient de s’accorder à la réalité et non de la nier ou de la tordre pour la faire correspondre à ces attentes. C’est l’objet de cet écrit, sans amalgame et sans fard.

1. Comprendre

Les attentats du 07.01 et du 08.01 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
Des actes commis par un ennemi (se désignant lui-même ainsi) envers un autre ennemi (nous désignant ainsi). Donc des actes de guerre. Mais des actes de guerre commis ici par des petits voyous en cagoule ; des délinquants en puissance devenus islamistes par frustration puis par identification et scénarisation avec le sentiment de mériter mieux dans un attachement aléatoire à la culture périphérique.
Et cela, dans une forme de criminologie nihiliste qu’il nous faut impérativement prendre en compte. Il ne s’agit pas de commandos-suicide (du moins au départ), mais plutôt une forme de militarisation « playstation » des actes terroristes (dans leur représentation). L’effet recherché (l’exécution des journalistes-caricaturistes) ayant été obtenu de « belle manière », les deux frères Kouachi cherchent à s’exfiltrer. Preuve de volonté car ils apparaissent à la fois déterminés et maîtres de leurs actions. A l’inverse, l’action de Coulibaly, semble plus s’inscrire dans une quête improvisée et répliquée de « petite guerre ». Ce qui devrait nous conduire à réfléchir prospectivement à ce que nous devons redouter dans les temps immédiats à venir : des raids plus ou moins planifiés et coordonnés de petits commandos terminant dans l’apothéose kamikaze, associés à des actes improvisés et isolés de rupture nihiliste. Sans folie d’aucune sorte de leur part, tuer pour participer à la tuerie…
Une norme est confirmée : la recherche de la média-scénarisation de la tuerie, de l’horreur. Au-delà, la crainte véritable doit résider dans l’hypothèse d’une attaque de tueurs déterminés et coordonnés, s’inscrivant volontairement dans la durée de l’action afin de saturer les forces sécuritaires concernées, semant le doute, l’effroi et discréditant l’action publique. Mais, là encore, rien de neuf : le scénario de multiples attaques séquencées et/ou simultanées est redouté depuis Bombay. Vers un djihad de masse sur notre territoire…
Les attentats du 07.01 sont des actes de guerre. Aucun doute. Mais, le terrorisme n’est ni la guerre, ni un ennemi. C’est un moyen. Plus encore, il faut comprendre qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas intrinsèquement global, mais avant tout culturel et que l’on pourrait définir comme « glocal ». A chacun, en effet, son terrorisme. En Norvège, ce fut un terrorisme d’extrême droite. Pour les Russes, ce sont les Tchétchènes. Pour le gouvernement Turc, ce sont les Kurdes, etc… Ainsi, une journaliste néerlandaise, accusée d’avoir diffusé des messages du PKK, est arrêtée et jugée en Turquie pour apologie du terrorisme… Les collaborations se heurtent à ces définitions culturelles du terrorisme.
Celui-ci est également un phénomène adaptatif. Loi de la génétique oblige, ce sont les anciens qui servent de transmetteurs, de recruteurs, de relais. Loi de la génétique toujours, le phénomène terroriste, fût-il islamique, ne fait que s’adapter aux évolutions de son théâtre d’engagement, gagnant par la durée en maîtrise opérationnelle face à l’efficacité des mesures sécuritaires prises par les nations auxquelles il s’oppose.
C’est enfin et surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Avec le « nous avons vengé le prophète » lancé par les frères Kouachi, c’est le délit de blasphème qui est réintroduit et imposé. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté. C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. A entendre monsieur Jean-Jacques Urvoas (« dans notre pays, pouvons-nous autoriser un moyen de communication entre des personnes que nous ne pouvons pas lire ? ») la réponse semble actée. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc. La guerre vous dis-je !
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à la faire. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Le poids des mots est important. C’est bien le retour du temps des croisades qui nous a été proposé depuis Al-Qaida et maintenant EIIL/Daesh. Pas celui de la chrétienté (encore que…) contre l’Islam, mais celui de l’Occident post-moderne avec tous ses défauts contre une vision rétrograde du monde musulman porté par certains courants théologiques figés dans un obscurantisme passéiste. Et il n’y a pas de compromis possible, c’est une lutte à mort, valeurs contre valeurs (ou tout du moins leurs perceptions). Pas de négociation envisageable ici. On ne transige pas, on ne négocie pas avec Dieu…
Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes. A ce titre, il est paradoxal de constater que la ligne idéologique revendiquée pour les attentats par leurs auteurs Kouachi et Coulibaly, va d’AQPA (Al-Qaïda au Yemen – Al-Qaïda en Péninsule Arabique) à EIIL…
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours de nos trois terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

2. Se remettre en question

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : ce n’est pas le « 11 septembre français »… Le pire n’est pas le 07.01, événement dramatique en soi, car cette dramatisation n’exclura pas la réalité : le pire au regard de l’histoire peut être à venir ! Si Merah a précédé Kouachi et Coulibaly permettant la préparation et la future gestion opérationnelle (et donc aussi politique) ; cette mise en perspective ne devait pas, par l’émotivité politique et l’omission de millénaires d’histoire humaine, conduire à un voyage en « absurdie ».
La guerre vous dis-je ! Selon les termes du Premier Ministre, ou de l’actuel comme de l’ancien Président de la République et de nombreux autres responsables politiques, nous sommes désormais en guerre ; ce fait devant être dit et répété, en insistant sur cette nouveauté… qui n’est malheureusement pas sans nous rappeler Jacques Chirac en 1986, François Fillon en 2010, ou encore François Hollande en 2013 qualifiant le combat qu’il menait de « guerre globale contre le terrorisme ».
La guerre vous dis-je ! Et face à cette guerre qu’il convient de mener urgemment, des mesures radicales s’imposent : proposer des heures supplémentaires aux policiers… réduire le rythme de réduction des effectifs militaires, louer le matériel militaire à des sociétés dédiées ou encore légiférer sur une modification de la loi SRU… Certains parlementaires proposant le rétablissement de la peine de mort pour dissuader des gens prêts à mourir… Mais pas de rire !
A quel niveau de confusion et de chaos notre système politique est-il tombé ? Si la guerre était une chose trop grave pour la confier aux militaires selon le mot de Clémenceau, à l’évidence, elle est désormais chose trop sérieuse pour la confier aux politiques…
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée. Mais pour l’omettre, encore faudrait-il que certains l’apprennent…
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.
Plus encore, ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Là encore, le risible pouvant côtoyer l’absurde : interdire aux candidats du djihad de quitter le territoire, c’est leur proposer de conduire des actions ici…
Automatiquement déficients puisque politiquement responsables, les services de renseignements instantanément désignés coupables par l’impérieuse nécessité politique de réagir, se voient proposer des moyens et des réformes omettant l’essentiel : en matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

3. Prendre les dispositions

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence. Quelle cohérence pour un Président que de défiler pour Charlie et d’ignorer Raif Badawi ? Et tous les hommes politiques qui depuis des décennies ont ouvert la porte à certains dans des conditions souvent exorbitantes au regard du droit commun (régime fiscal sur la Côte d’Azur ou à Courchevel), portent une responsabilité écrasante dans ce domaine !
De même, il nous faut nous interroger sur certains de nos postulats. Considérer l’Egypte du Maréchal Sissi comme la résultante d’une demande de la rue et refuser la nomination de coup d’état ne fait que renforcer l’accusation de duplicité envers la diplomatie euro-occidentale (sans parler de la diplomatie Française…). A l’inverse, il convient de ne pas stigmatiser certains de nos alliés politiques (Mali, Niger, …) en les contraignant à des positions politiques contraires à leurs opinions publiques, les affaiblissant encore plus en cela, sans en mesurer les conséquences géopolitiques.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle. D’autres pays jouent un jeu trouble. La Turquie est l’un de ceux-là…
Au-delà, comment concevoir que notre exécutif à deux têtes ne cesse de parler de guerre, de guerre, de guerre… mais que face aux abominations commises par EIIL, nos actions militaires, pour efficaces soient-elles, ne sont pas à la mesure de nos discours, nos postures et des horreurs rencontrées. Comment pouvons-nous parler de guerre à longueurs d’interventions médiatiques sans jamais provoquer politiquement une réaction des grandes puissances occidentales ? Sommes-nous donc impuissants face au déchaînement de l’indicible et de la barbarie ? Sommes-nous politiquement tétanisés ? Notre exécutif serait-il finalement hypnotisé par sa propre prose ?
Au plan local (chez nous), les cellules, les binômes, les individus isolés, ne sont pas « émargés » par des financeurs internationaux. Le financement se fait localement par le biais de la criminalité classique. Les frères Kouachi comme Coulibaly sont d’abord des « petites frappes » comme ceux dernièrement arrêtés et déférés. Ils se radicalisent ensuite « entre copains ». Les appuis logistiques (armes + explosifs + véhicules) sont criminels. Ainsi, une voiture est volée en France, vendue en Belgique où des armes sont acquises. Les passerelles sont connues et ne respectent pas les juridictions mises en place, ce qui semble surprendre nos responsables politiques, méfaits après méfaits. Le système Schengen est en effet original en ce sens que les hommes, les capitaux, les biens et services peuvent se déplacer librement au sein de cet espace mais que les policiers et les juges ne peuvent le faire.
De même, notre politique d’asile doit être revue car elle amène chez nous des personnes, certes persécutées chez elles, mais cela sans se poser des questions sur leurs propres possibilités d’intégration. Chacun peut alors poursuivre sa propre logique conflictuelle sur notre propre territoire (Cf Tchétchènes, …).
Enfin, il reste à régler les administrations et les services entre eux. D’abord en national puis au niveau européen, ainsi qu’au niveau international en bilatéral. Au plan national, nous faisons face en France à une véritable et efficace phobie administrative et à une lourde réticence pour accepter les contraintes de la protection des données. Un changement majeur de culture est nécessaire et il faut en prendre conscience. Ensuite, il s’agit d’une réponse européenne collective mais en ayant la volonté d’aller plus loin à l’instar de l’information Schengen et le suivi par les services européens. Des améliorations sont à conduire, comme dans tout système et comme il se fait habituellement. Mais, notre système de renseignements fonctionne et plutôt bien.

Au final, j’aimerai terminer par une citation de Tennyson dans Skyfall, lu par Judi Dench (M dans le film). Il s’agit des derniers vers d’Ulysse, poème racontant le retour d’Ulysse sur son île après les nombreuses années d’errance vécu, avec ses compagnons.

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder. »

Non, Messieurs, le terrorisme n’est pas la guerre


En matière de relations internationales et de conflictualité, non seulement le poids du politique est prépondérant, mais qui plus est, tout discours du Président ou du Ministre en charge de la Défense, est perçu comme devenant stratégie, entendue comme préparation d’inéluctables cristallisations. Il en est de même des discours journalistiques…
Non, Messieurs, le terrorisme n’est pas la guerre, de même qu’il ne peut exister de guerre au terrorisme car on ne fait pas la guerre à une simple tactique. Je vous propose ci-après un texte publié en octobre 2010 sur ce sujet.

La conception de la guerre menée permet la conception du monde en devenir. Le terrorisme n’est pas la guerre. Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. Ses origines, ses motivations, ses méthodes comme ses acteurs ont fait l’objet de nombreuses études comme de nombreuses prises de positions. Il a été ainsi répété à de multiples reprises que le terrorisme est devenu planétaire, qu’il s’est structuré en réseau transnational et que, issu de la mondialisation, il s’est déterritorialisé et parfois, à l’instar d’AQMI, franchisé. Pour autant, la violence terroriste qui nous est opposée aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. La menace terroriste est néanmoins globale dans le sens précis qu’aucun Etat n’est à l’abri. Elle concerne plus encore notre pays dans la mesure où cette menace est proportionnelle à notre capacité d’influence et d’action dans le monde musulman. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb et au Moyen-Orient cristallisent cette menace.
Cette menace est globale d’abord et avant tout parce qu’elle est réputée issue de la « mondialisation », directement ou indirectement : exacerbation des différences culturelles, politiques, économiques, sociales, ethniques, religieuses… ; des inégalités ; des perceptions et représentations ; des disparités géographiques, historiques, environnementales… Elle est globale ensuite du fait de la diversité des « cibles » potentielles, militaires et civiles ; principalement civiles d’ailleurs, de la plus grande mise en évidence des leviers d’actions et des points d’applications, du renforcement de l’asymétrie structurelle, de l’augmentation de la compétence technique et de la diffusion de ce « savoir et savoir-faire », de la résonance médiatique mondiale et de la nécessité de scénariser la violence au niveau mondial, dans un désir de surenchère constante.
Mais plus encore, pour nous, Français et Européens, voire occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Il peut donc paraître étonnant qu’il existe plus d’attentats en interne, c’est-à-dire sur les lieux d’où devraient partir ce terrorisme, qu’en externe, espaces où il devrait se projeter. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui, encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années.
Mais, moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échecs, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient, en dehors de « résidus » de groupuscules et de katiba franchisées, de s’interroger sur la permanence , réalité et identité d’une véritable action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec politique des premières illusions. Dès lors, il semble plus important de s’interroger sur ce qui conduit différents acteurs à constituer des coalitions d’intérêts de circonstance, tel mouvement terroriste apportant son soutien logistique à tel autre, tel Etat défaillant ou voyou soutenant par opportunisme d’un instant tel autre mouvement terroriste ou contestataire radical.
Si dans les prochaines années, le nombre des Etats défaillants ne devrait pas décroître en Afrique Sub-saharienne, leur répartition dans l’espace pourrait évoluer au grès de l’émergence de zones grises. La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié parmi d’autres, notamment en Afrique, au Moyen-Orient. C’est dans ces espaces que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, ces fameuses Katiba, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent afin de poursuivre, non pas leur djihad, mais leurs activités criminelles (trafics, séquestrations, vols, exactions, …).
Mais, si ce phénomène pourra s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger… Partisans avoués du djihad mondial que préconisait Ben Laden pour certains ; la réalité de ces Katiba dont celle d’Abou Zeid, une fois encore, n’est pas si simple. S’ils portent bien la « marque » Al-Qaïda, les leaders d’AQMI sont très autonomes, adhérant à une franchise mondiale mais ne recevant ni ordres ni stratégies des dirigeants d’Al-Qaïda, et n’ont de contacts avec eux qu’un nombre très limité. Quant à la bannière de l’Islam ; nous savons tous à quel point c’est ici, instrumentalisé et qu’elle ne représente que le ciment facile pour des idéologies combattantes aux motivations très diverses.
L’enlèvement de ressortissants français vise d’abord et avant tout à se faire de la publicité, puis à obtenir de l’argent pour leur organisation. L’assassinat de ressortissants étant ensuite la rencontre entre la représentation et la destruction. Sorte de violence extraordinaire dans un environnement mystique car sacré de violence ordinaire. Les bombes dans une gare où les enlèvements de ressortissants n’étant que la forme extrême et très parcellaire de l’expression de celle-ci. Mais ne s’agit-il pas d’une vision quasi criminologique de la radicalisation terroriste : de « gentils » individus devenant des djihadistes par le passage à l’acte terroriste, mais étant en réalité des individus vulnérables qui adoptent progressivement une vision fanatique du monde sous l’influence de mauvais bergers qui exploitent leurs frustrations. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, l’échec de l’occidentalisation, l’échec de la croissance et de sa redistribution. Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective de part l’impossibilité d’une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste.
Bref ils adopteraient progressivement des représentations de la réalité qui nous seraient défavorables, en quelque sorte une culture délinquante. Il ne s’agirait alors plus d’une lutte contre le terrorisme mais d’un combat entre la normalité (et la modération politique) et d’autre part l’anormalité basé sur des illusions…Et nous nous retrouverions alors dans une simple problématique d’idéologie….
La vérité étant toujours multiple et non uniforme, alors, la guerre contre qui ? Contre le terrorisme ? Contre le banditisme ? Soyons sérieux. Comment pourrait-on être en guerre contre une simple méthode ? L’on confond encore une fois l’acte, l’image avec l’action, le fond ; permettant à certains de se définir en guerre contre le terrorisme comme étant une fin en soi, une forme de réponse géopolitique à un désordre stratégique. Au-delà, à l’échelle de la géopolitique internationale, les espaces environnants sont parcourus par de très nombreuses et très complexes lignes de fractures, de brisures, visibles ou invisibles qui ont extraordinairement fragilisés, sans que l’on puisse le lire, le cartographier avec la clarté de l’évidence le territoire de nos intérêts ; car pouvoir le radiographier, c’est déjà constater l’urgence de la situation et la gravité du danger. Nous ne pouvons éternellement garder à distance ces premières lignes de friction, annonciatrices de crises régionales. Mais cela implique un triptyque stratégique : posséder une compréhension politique et géopolitique du conflit ; incorporer sans la réduire la dimension militaire ; ne pas limiter l’analyse stratégique ni aux seules affaires militaires, ni aux seuls impératifs politiques…

Un monde en trans-tensions (3)


De l’Egypte à la Libye, du Mali au Sahel ; les événements récents confortent les mouvements géopolitiques identifiés. La période de transition commencée avec la chute du mur de Berlin en 1989 s’accélère en entrant dans sa phase finale, celle des trans-tensions.
En Egypte, nous avons assisté cet été à une prise de contrôle, négociée, par les Frères Musulmans. De fait, le changement des principaux postes des armées a sans nul doute été négocié dans l’ombre avec les militaires eux-mêmes. Le changement semble même avoir été défini avec les Etats-Unis… Le « jeu » a consisté à mettre en place une cogestion du pouvoir en sauvegardant de part et d’autre les apparences… L’armée a réussi à évacuer les dirigeants militaires associés à l’ancien régime et ce sans remettre en cause son propre pouvoir…en conservant la possibilité d’être toujours un recours en cas de nécessité et/ou d’échec des Frères Musulmans tout en promouvant une jeune garde d’officiers supérieurs… Pour les Frères Musulmans il s’agissait essentiellement de devenir Co gestionnaire du pays. Au-delà, les Frères Musulmans visent à travers cette alliance objective, de se positionner en termes stratégiques face aux Salafistes d’abord, mais aussi face à d’autres pays du Proche-Orient ; espace que l’Egypte veut réinvestir…
En Libye où nous assistons bel et bien à un éclatement du pays à contrario des discours sur la normalisation du pays d’observateurs bien aveugles… La Libye était déjà sous le pouvoir du colonel Kadhafi en proie à des tiraillements géographiques (Tripolitaine – Cyrénaïque – Fezzan) et des fragmentations claniques, tribales et religieuses… Au-delà des coalitions de pouvoir s’affrontent… Soufistes, autonomistes, fondamentalistes, indépendantistes, fédéralistes, islamistes… La Lybie survivra-t-elle en tant qu’Etat ? L’éclatement territorial tel que nous l’annoncions au début de l’année semble inévitable, à moins de trouver un contenu idéologique commun, nouveau socle transcendant les divisions ancestrales…
Au-delà de la Libye, c’est bien évidement la bande sahélienne qui retient aujourd’hui notre attention, et plus encore suite au discours du Président Français à l’ONU. Si l’attente est néfaste, il convient d’abord de mesurer l’étendue des dégâts collatéraux catastrophiques de notre intervention en Libye… Ce long corridor de crise est fracturé de l’intérieur par un beaucoup plus grand nombre de frontières virtuelles peux visibles, qui sont celles des micros pouvoir : L’état face aux oppositions bâillonnées ; Les très riches, la middle class et tous les pauvres ; Les laïques et les religieux ; Les intellectuels et les analphabètes ; Les lecteurs de la presse internationale et les auditeurs des prêches ; L’administration corrompue et leurs victimes ; Ceux des centres ville et ceux des Slums (le dish plate : c’est la parabole de réception TV fabriquée artisanalement qui, bricolé avec un récepteur électronique à trois sous, “nourri” “la rue Arabe” à la voix d’Al Jadida. Mais, pour l’analyste, la pire des ruptures reste l’aggravation des inégalités de richesse au sein de ces espaces que la croissance démographique a densifiée jusqu’aux limites des implosions. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, L’échec de l’occidentalisation, L’échec de la croissance et de sa redistribution… Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective : une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste. En fait, cette ligne de contact, au-delà de la géographie des frontières physiques classiques, est imprécise, aléatoire dans le temps et l’espace, en « respiration »,…c’est une sorte de ligne d’étiage, un flux et un reflux, l’extrême imite de l’écume portée par les marées plus ou moins loin, selon la météo internationale, le vent politique et la puissance drames du quotidien.
Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. La violence terroriste qui nous est opposé aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient cristallisent cette menace. Plus encore, pour nous français et européens, voir occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années : l’idée qu’il y a plus d’attentats en interne, lieux d’où devrait partir ce terrorisme qu’en externe, espaces où il devrait se projeter
La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié. Oui mais quel isolement ! C’est dans ces espaces privilégiés que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent. Ces mouvements ont rejoint le courant dhijadiste mondial à partir de 2006, leur permettant de se franchiser, devenant les superettes du terrorisme du pauvre et de porter le nom d’Al-Qaeda. Moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le « Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échec, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient de s’interroger sur la permanence et l’identité d’une action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec des premières illusions, pourquoi la poursuite de ce combat pour qui, en dehors de « résidus » de groupuscules, combattants d’hier et continuité aujourd’hui et pour longtemps encore du harcèlement d’une armée de gueux, que d’aucuns décrivent comme une horde prête à nous envahir ou qui nous encercle.
Mais, si ce phénomène pourrait s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger…