PONZI…


Les mêmes responsables politiques qui louaient hier un euro fort (à 1.36), chantent désormais les louanges d’un euro faible (à 1.08), sans mesurer (apparemment) ni leurs propres contradictions, ni le niveau de leurs réflexions.
En premier lieu, le passage en moins d’un an, d’une parité à 1.36 à une parité à 1.08 est le signe d’une forte dépréciation de notre monnaie.
En second lieu, cette dépréciation monétaire favorise une baisse (relative) des prix des exportations et une hausse (elle aussi relative) des produits importés. Mais, pour être efficace, cette dépréciation monétaire (dévaluation) doit se faire face à vos principaux concurrents. Si, pour la France, 47% de notre commerce se fait dans la zone euro ; il n’en est pas de même de différents de nos partenaires européens : de 65% pour l’Espagne à 70% pour l’Italie. Dès lors, cette dépréciation monétaire n’avantage que les pays disposant d’une industrie majoritairement tournée à l’export en zone dollar, et en interne que les industries en concurrence zone dollar. Conséquence logique : les effets seront limités pour l’ensemble de la zone euro (mais plus importants pour la France que pour ces partenaires européens).
Troisièmement, cette dépréciation monétaire n’est pas suffisante pour restaurer la compétitivité de l’économie de nombres pays de la zone euro (Italie, Grèce, Irlande, Italie, Portugal, Espagne). Pour être efficace, cette dépréciation monétaire devrait atteindre des taux, selon les différents pays, de l’ordre de 12% (Portugal) à 22% (Italie).
Quatrièmement, puisque que la seule dépréciation monétaire ne peut réduire les écarts de compétitivité en cours au sein de la zone euro, ces derniers ne peuvent l’être que par des dévaluations salariales (coût unitaire de la main d’œuvre). Mais, de telles dévaluations salariales contractent la demande intérieure (70% du PIB des pays européens provient de la consommation intérieure) et donc induisent une récession (avec en complément une augmentation du ratio dette/PIB).
Au niveau monétaire, l’absence de variation du taux de change dans la zone euro issue de la monnaie unique engendre une perte d’ajustement compétitif. Au niveau économique, un rebond limité de l’activité est attendu. Au niveau politique, les conséquences des effets pervers des ajustements économiques par dépréciation salariale sont (malheureusement) connues. Pour différents pays (Grèce, Italie, Portugal, Espagne) la sortie de l’Euro cesse d’être un choix pour devenir l’unique stratégie de retour compétitif.
La politique du QE (Quantitative Easing) est une aberration économique. Nous sommes en train de perdre le contrôle de nos différentes politiques économiques.
Le Japon finance un déficit depuis 20 ans par émission monétaire. Le ratio dette/PIB dépassant désormais 240%, implique une fin prévisible : un effondrement monétaire. Le Japon est en outre un bon exemple de comparaison car il est en avance de situation démographique par rapport aux pays de l’Union européenne et aux pays de la zone euro. L’Union européenne commence à vieillir. Le Japon n’a pas accepté de faire le constat économique de son vieillissement démographique. L’Union européenne peut encore le faire.
Le pilier de la croissance économique repose au 2/3 sur la consommation. Une demande est alimentée par un besoin, un désir. Or, une population qui vieillit, consomme moins. Une population vieillissante signifie donc moins de consommation, impliquant donc aussi une croissance économique faible.
Il ne suffit pas de la décrire ou de le comprendre. Il nous faut adapter la soutenabilité de notre modèle de développement à celui de notre croissance économique. Ce qui revient à dire qu’il faut diminuer les dépenses publiques car sinon ce dernier devient structurel et chronique au détriment de l’avenir.
Au niveau boursier, il convient de prévoir un vaste mouvement de consolidation (OPA) afin d’assurer un développement externe par l’atonie de la croissance interne du CA des sociétés. Les banques centrales investissent de la monnaie par le biais de QE dans le seul but d’éviter un effondrement des marchés financiers. De ce fait, il n’y a plus aucune correspondance entre les résultats des entreprises et les valeurs boursières de ces mêmes entreprises.
L’indice français comme l’indice allemand est au plus haut ainsi que celui de wall street. Le Nikkei japonais a franchi les 20 000 points alors même que la monnaie japonaise s’effondre. Nous atteignons les limites d’un système boursier mis en place en 2009. A titre d’illustration, les entreprises américaines distribuent actuellement davantage de dividendes qu’elles ne réalisent de profits. Elles n’investissent que modérément, préférant racheter leurs propres titres.
Pour résumer, nous sommes au niveau économique comme au niveau boursier dans une fuite en avant. Nous gagnons du temps en maintenant haut les marchés financiers. Une bascule (correction) de la bourse, à commencer par la bourse américaine, est probable.
Les banques grecques sont confrontées depuis le début de l’année à une fuite massive de capitaux : 27 milliards d’euros en janvier 2015 soit avant l’arrivée au pouvoir de Syriza ; 15 milliards d’euros en février 2015 (soit pour ce seul mois, 7,5% du PIB qui a fui). Cette fuite des capitaux, au-delà de son impact fiscal, provoque un asséchement des liquidités dans l’économie, et risque de faire sauter en cascade les banques grecques.
La Grèce est en faillite. Dette publique : 315,509 milliards d’euros, soit 176 % du PIB. Les banques privées grecques sont en faillite. La Banque centrale de Grèce est gavée d’obligations de l’Etat grec, mais ces obligations d’État ne seront jamais remboursées. En clair : la Banque centrale de Grèce est en faillite. La Grèce est en défaut.
Véritable schéma de Ponzi, seule solution pour tenir encore quelques semaines de plus, au moins jusqu’en juin : il faut que l’Union Européenne prête en urgence quelques milliards d’euros supplémentaires à la Grèce !
Alexis Tsipras a averti par lettre en date du 15 mars Angela Merkel qu’il serait impossible pour Athènes d’assurer le service de la dette d’ici les prochaines semaines si l’UE ne distribuait pas à court terme une assistance financière au pays. « Étant donné que la Grèce n’a pas accès aux marchés financiers et en vue des pics attendus dans nos échéances de dette au printemps et à l’été… il est clair que les restrictions particulières de la BCE combinées à des retards de versement rendraient impossible pour tout gouvernement d’assurer le service de sa dette ».
Le bras de fer entre l’Eurogroupe et le gouvernement grec vise à faire plier ce dernier par cet étranglement monétaire et à faire perdurer une dépendance de la Grèce aux aides de l’Eurogroupe et de la BCE, voulant ainsi définir une défaite politique du gouvernement Tsypras (dangereux) tandis que dernier joue contre l’Allemagne la carte Podemos avec les prochaines échéances espagnoles.
La Grèce doit mettre en place rapidement un contrôle des capitaux mais en ayant conscience que cette mesure ne réglera pas l’asséchement des liquidités. Cette mesure, proposée par l’Eurogroupe se situe hors cadre juridique des accords euro ; mais un cadre juridique de « force majeure » le permet à l’instar de ce qui fut réalisée en 2013 à Chypre. Mais, de ce fait, l’Eurogroupe reconnait aussi que le gouvernement Tsypras peut prendre tout aussi légalement des mesures « de force majeure » hors cadre juridique des accords euro, comme une « renationalisation » provisoire (6 mois ?) de la Banque Centrale Grecque émettant ses propres euros…
L’Eurogroupe serait mis en face d’un choix stratégique : accepter l’émission d’euros grecs, soit les interdire de circuler hors Grèce, reconnaissant alors de facto un défaut grec… Un défaut de la Grèce sur sa dette ne serait pas catastrophique pour ce pays. La Grèce dispose d’un excédent budgétaire (hors paiements de la dette), d’un solde commercial positif. En cas de défaut, la monnaie Grèce sera mécaniquement dépréciée, favorisant un retour d’investissements étrangers et un regain touristique.
La problématique Grecque est jugée sur un mauvais plan de part et d’autre (Eurogroupe et Varoufakis) en se contentant d’utiliser une grille « théorie des jeux ». Le cadre de référence devrait être un cadre politique (donc stratégique). Toutes mesures que peut prendre la Grèce se situe dans un cadre « d’exception ». Ce dernier peut se situer dans le respect des normes, soit en contrevenant aux normes. Si nous nous contentons d’une théorie des jeux, nous omettons (consciemment ou inconsciemment) la dynamique stratégique : la démonstration politique du gouvernement Tsypras qu’il est souverain en dernier ressort de son pays, et pas l’Eurogroupe !
Les conséquences politiques d’une telle décision : une Grèce hors zone euro, c’est une Grèce qui se tournera vers la Russie avec affirmation souveraine. Un tag se retrouve régulièrement actuellement sur les murs en Grèce, Ελευθερία ή θάνατος (« La liberté ou la mort »), devise de la Grèce née lors de la révolution nationale de 1821.
Mais, au-delà, pour la zone euro, ne pas entrevoir les conséquences stratégiques est tout aussi dangereux. La sortie de la Grèce de la zone euro ne sera pas sans conséquences financières (douloureuses) ni sans répercutions : l’Espagne, le Portugal et l’Italie pointent déjà.

Ubu se déchaîne


J’ai, depuis de nombreuses années, la sensation étrange de ne pas avoir le même monde sous les yeux que nombre de personnes, et plus encore l’amer sentiment de ne pas en comprendre les mêmes implications… Avec les attentats du 07.01.2015, que de déclarations incantatoires et guerrières de tous bords : la guerre, la guerre, la guerre !!! Et, depuis les manifestations du 11.01, forts du masque de l’unité nationale, que de « pieux mensonges déconcertants » évacuant les problèmes perturbants afin de masquer l’impuissance politique.
Silence ! Surtout ne pas décrire la décomposition du corps social, le cynisme médiatique, la médiocrité des politiques publiques, l’improvisation budgétaire, la lâcheté des arrangements stratégiques, les calculs démagogiques, la responsabilité réelle des gouvernants et leurs faillites morales. Silence ! Offrir un artefact de consensus national médiatique, théâtralisé afin d’éviter de gouverner et se satisfaire d’une remontée mécanique des sondages commentée avec grandeur d’âme et héroïsme.
Notre pouvoir politique se sentait-il tellement en sécurité et à l’abri, qu’il a complaisamment et méthodiquement mise à mal la sécurité et la défense française depuis vingt-cinq ans, sans réfléchir aux conséquences immédiates ou plus lointaines ?
Dans le pays de Descartes et de Voltaire, il convient de s’accorder à la réalité et non de la nier ou de la tordre pour la faire correspondre à ces attentes. C’est l’objet de cet écrit, sans amalgame et sans fard.

1. Comprendre

Les attentats du 07.01 et du 08.01 sont des actes mêlant amateurisme et professionnalisme, préparation, planification, entraînement et acquisition d’équipements ; binômes et individus, le tout dans un mélange de coordination et d’opportunisme. Des actes intrinsèquement terroristes reposant sur la disproportion entre l’acte et l’effet politique désiré et/ou obtenu. Des actes ne représentant cependant aucune rupture opératoire ni aucune nouveauté idéologique ou doctrinale. Rien de nouveau. Rien de surprenant non plus. Ni surprise, ni étonnement à avoir donc…
Des actes commis par un ennemi (se désignant lui-même ainsi) envers un autre ennemi (nous désignant ainsi). Donc des actes de guerre. Mais des actes de guerre commis ici par des petits voyous en cagoule ; des délinquants en puissance devenus islamistes par frustration puis par identification et scénarisation avec le sentiment de mériter mieux dans un attachement aléatoire à la culture périphérique.
Et cela, dans une forme de criminologie nihiliste qu’il nous faut impérativement prendre en compte. Il ne s’agit pas de commandos-suicide (du moins au départ), mais plutôt une forme de militarisation « playstation » des actes terroristes (dans leur représentation). L’effet recherché (l’exécution des journalistes-caricaturistes) ayant été obtenu de « belle manière », les deux frères Kouachi cherchent à s’exfiltrer. Preuve de volonté car ils apparaissent à la fois déterminés et maîtres de leurs actions. A l’inverse, l’action de Coulibaly, semble plus s’inscrire dans une quête improvisée et répliquée de « petite guerre ». Ce qui devrait nous conduire à réfléchir prospectivement à ce que nous devons redouter dans les temps immédiats à venir : des raids plus ou moins planifiés et coordonnés de petits commandos terminant dans l’apothéose kamikaze, associés à des actes improvisés et isolés de rupture nihiliste. Sans folie d’aucune sorte de leur part, tuer pour participer à la tuerie…
Une norme est confirmée : la recherche de la média-scénarisation de la tuerie, de l’horreur. Au-delà, la crainte véritable doit résider dans l’hypothèse d’une attaque de tueurs déterminés et coordonnés, s’inscrivant volontairement dans la durée de l’action afin de saturer les forces sécuritaires concernées, semant le doute, l’effroi et discréditant l’action publique. Mais, là encore, rien de neuf : le scénario de multiples attaques séquencées et/ou simultanées est redouté depuis Bombay. Vers un djihad de masse sur notre territoire…
Les attentats du 07.01 sont des actes de guerre. Aucun doute. Mais, le terrorisme n’est ni la guerre, ni un ennemi. C’est un moyen. Plus encore, il faut comprendre qu’il s’agit d’un phénomène qui n’est pas intrinsèquement global, mais avant tout culturel et que l’on pourrait définir comme « glocal ». A chacun, en effet, son terrorisme. En Norvège, ce fut un terrorisme d’extrême droite. Pour les Russes, ce sont les Tchétchènes. Pour le gouvernement Turc, ce sont les Kurdes, etc… Ainsi, une journaliste néerlandaise, accusée d’avoir diffusé des messages du PKK, est arrêtée et jugée en Turquie pour apologie du terrorisme… Les collaborations se heurtent à ces définitions culturelles du terrorisme.
Celui-ci est également un phénomène adaptatif. Loi de la génétique oblige, ce sont les anciens qui servent de transmetteurs, de recruteurs, de relais. Loi de la génétique toujours, le phénomène terroriste, fût-il islamique, ne fait que s’adapter aux évolutions de son théâtre d’engagement, gagnant par la durée en maîtrise opérationnelle face à l’efficacité des mesures sécuritaires prises par les nations auxquelles il s’oppose.
C’est enfin et surtout un acte politique ; un modèle politique qui nous agresse afin de nous imposer son propre modèle. Avec le « nous avons vengé le prophète » lancé par les frères Kouachi, c’est le délit de blasphème qui est réintroduit et imposé. Si nous l’acceptons tel quel, par peur ou par renonciation, nous entrons dans un nouveau type de régime politique. Si nous modifions nos règles par des lois d’exception, nous entrons dans une déconstruction démocratique qui nous amènera à accepter des abandons plus ou moins sélectifs de pans de liberté. C’est aussi une évolution notable de notre modèle politique que nos responsables peuvent vouloir proposer faute de compréhension et de volonté. A entendre monsieur Jean-Jacques Urvoas (« dans notre pays, pouvons-nous autoriser un moyen de communication entre des personnes que nous ne pouvons pas lire ? ») la réponse semble actée. La peur ne doit pas guider nos actions. Restons fidèles à nos convictions, nos idées, nos idéaux, nos valeurs. D’autant plus fidèle à nos convictions et nos valeurs qu’elles ne sont pas universelles. Ni peur, ni renonciation. Epreuve de volonté politique donc. La guerre vous dis-je !
Nommer l’ennemi c’est aussi commencer à la faire. Après tout disait Clemenceau « si l’on n’a pas d’ennemi, c’est que l’on a rien fait ». Nommer notre ennemi c’est le dévoiler et porter la parole politique publique afin de désigner et non stigmatiser. Le poids des mots est important. C’est bien le retour du temps des croisades qui nous a été proposé depuis Al-Qaida et maintenant EIIL/Daesh. Pas celui de la chrétienté (encore que…) contre l’Islam, mais celui de l’Occident post-moderne avec tous ses défauts contre une vision rétrograde du monde musulman porté par certains courants théologiques figés dans un obscurantisme passéiste. Et il n’y a pas de compromis possible, c’est une lutte à mort, valeurs contre valeurs (ou tout du moins leurs perceptions). Pas de négociation envisageable ici. On ne transige pas, on ne négocie pas avec Dieu…
Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). La matrice idéologique est née en Arabie Saoudite pour lutter contre les Frères musulmans égyptiens qui avaient soutenu l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont les mêmes Saoudiens qui ensuite ont pris le contrôle des écoles au Pakistan, les fameuses madrasas, et donnèrent naissance aux talibans. C’est cette même vision que nous retrouvons au sein d’Al-Qaïda, d’EIIL ou chez certains de nos jeunes. A ce titre, il est paradoxal de constater que la ligne idéologique revendiquée pour les attentats par leurs auteurs Kouachi et Coulibaly, va d’AQPA (Al-Qaïda au Yemen – Al-Qaïda en Péninsule Arabique) à EIIL…
Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours de nos trois terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle !

2. Se remettre en question

Ne réduisons pas la problématique mais regardons la réalité en face. Cela nous contraint à regarder le monde tel qu’il est, même si ce n’est pas agréable, et non tel que nous voudrions qu’il soit !
Aujourd’hui, cet islam présente une incarnation majeure, le wahhâbisme salafiste mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
En ce sens, il faut réfléchir, ne pas se précipiter et ne pas céder à l’émotion. Il faut d’abord poser une analyse politique avant de définir une politique générale en évitant de réciter des formules aussi lapidaires que définitives. Une émotion n’est pas, et ne fait pas, une politique : ce n’est pas le « 11 septembre français »… Le pire n’est pas le 07.01, événement dramatique en soi, car cette dramatisation n’exclura pas la réalité : le pire au regard de l’histoire peut être à venir ! Si Merah a précédé Kouachi et Coulibaly permettant la préparation et la future gestion opérationnelle (et donc aussi politique) ; cette mise en perspective ne devait pas, par l’émotivité politique et l’omission de millénaires d’histoire humaine, conduire à un voyage en « absurdie ».
La guerre vous dis-je ! Selon les termes du Premier Ministre, ou de l’actuel comme de l’ancien Président de la République et de nombreux autres responsables politiques, nous sommes désormais en guerre ; ce fait devant être dit et répété, en insistant sur cette nouveauté… qui n’est malheureusement pas sans nous rappeler Jacques Chirac en 1986, François Fillon en 2010, ou encore François Hollande en 2013 qualifiant le combat qu’il menait de « guerre globale contre le terrorisme ».
La guerre vous dis-je ! Et face à cette guerre qu’il convient de mener urgemment, des mesures radicales s’imposent : proposer des heures supplémentaires aux policiers… réduire le rythme de réduction des effectifs militaires, louer le matériel militaire à des sociétés dédiées ou encore légiférer sur une modification de la loi SRU… Certains parlementaires proposant le rétablissement de la peine de mort pour dissuader des gens prêts à mourir… Mais pas de rire !
A quel niveau de confusion et de chaos notre système politique est-il tombé ? Si la guerre était une chose trop grave pour la confier aux militaires selon le mot de Clémenceau, à l’évidence, elle est désormais chose trop sérieuse pour la confier aux politiques…
La guerre donc ! Si nous sommes effectivement en guerre, alors nombre de questions et problèmes politiques sont en principe réglés. La mission d’abord : vaincre l’ennemi. Le cadre juridique : l’état de guerre. Les moyens ensuite : tous les moyens de la nation pour concourir à la victoire. La moralité : aucune compassion pour notre ennemi. La mobilisation : générale. La volonté : totale !
Au-delà de quelque uns de nos responsables politiques affirmant leurs désirs d’éradiquer nos ennemis, où est la « mobilisation générale » des moyens de la nation correspondant à cet « état de guerre » ? On connaît d’avance la réponse : du vent ! Nous sommes dans la posture politique sous le coup de l’émotion de responsables politiques qui, à force de tout vouloir savoir ne savent rien ; à force de tout prétendre diriger, ne maîtrise rien.
Ils en oublient les fondamentaux politiques de toute action militaire : définir un niveau stratégique et se mettre en capacité de l’influencer, limiter le périmètre des interventions militaires en fonction du sens stratégique, déterminer des objectifs (effet recherché) réalistes, atteignables et en proportionnalité avec la volonté politique affirmée et les moyens par celle-ci octroyée. Mais pour l’omettre, encore faudrait-il que certains l’apprennent…
Malheureusement, cette émotion est un facteur stratégique : par notre émotivité, son affichage et sa politisation « sondagière », nous donnons un statut mondial (en termes de reconnaissance) à l’échec politique de notre ennemi. Et, nous soulignons ainsi une de nos vulnérabilités, l’émotion, toujours mauvaise conseillère. Déclencher cette émotion devient un objectif de l’ennemi qui peut compter sur la caisse de résonnance des médias et la défaillance de certains politiques.
Plus encore, ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Là encore, le risible pouvant côtoyer l’absurde : interdire aux candidats du djihad de quitter le territoire, c’est leur proposer de conduire des actions ici…
Automatiquement déficients puisque politiquement responsables, les services de renseignements instantanément désignés coupables par l’impérieuse nécessité politique de réagir, se voient proposer des moyens et des réformes omettant l’essentiel : en matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

3. Prendre les dispositions

Certes, il nous faudra une politique de déradicalisation et intégrer que la simplification ne doit pas écarter le terreau social, culturel, éducatif de ces individus ; car ces actes sont aussi la cristallisation d’une situation à la fois intérieure et extérieure. Certes, il nous faudra de la culture, du symbole, des croyances et valeurs. Mais, il nous faudra d’abord une profonde réflexion politique, de la rigueur et de la volonté. Agir le plus en amont possible, à l’extérieur de nos frontières comme à l’intérieur de ces dernières. Pour faire simple, sur tous les items : tenir la position, et ce, dans la durée.
Cela signifie qu’il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Emirats-Arabes-Unis, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre. Mais il faut un minimum de cohérence. Quelle cohérence pour un Président que de défiler pour Charlie et d’ignorer Raif Badawi ? Et tous les hommes politiques qui depuis des décennies ont ouvert la porte à certains dans des conditions souvent exorbitantes au regard du droit commun (régime fiscal sur la Côte d’Azur ou à Courchevel), portent une responsabilité écrasante dans ce domaine !
De même, il nous faut nous interroger sur certains de nos postulats. Considérer l’Egypte du Maréchal Sissi comme la résultante d’une demande de la rue et refuser la nomination de coup d’état ne fait que renforcer l’accusation de duplicité envers la diplomatie euro-occidentale (sans parler de la diplomatie Française…). A l’inverse, il convient de ne pas stigmatiser certains de nos alliés politiques (Mali, Niger, …) en les contraignant à des positions politiques contraires à leurs opinions publiques, les affaiblissant encore plus en cela, sans en mesurer les conséquences géopolitiques.
Il nous faut donc arrêter le dogmatisme idéologique en matière de politique étrangère. La diplomatie sert d’abord à discuter avec ses adversaires, surtout si on partage les mêmes ennemis. Et, dans ces situations, les services servent à l’évidence de passerelles : il faut bien discuter avec le diable pour s’habiller en Prada… C’est pour cela que d’urgence, il nous faut renouer avec la Syrie, le Maroc, etc… car derrière ces pays et leurs services, ce sont d’autres pays et des renseignements opérationnels qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.
Certains de ces pays financent ou ont financé des mouvements terroristes (EIIL, Al-Nosra, …). Dire que nous ne disposons pas de preuves est un mensonge cynique au regard du travail réalisé sur le terrain par les agents de la DGSE. Dire que nous ne disposons pas de preuves est encore un mensonge cynique au regard des documents émis par les services occidentaux depuis le 11 septembre 2001…. De même, dire que dans ces pays, ce n’est plus le gouvernement qui finance désormais, mais la sphère privée est au mieux une méconnaissance de la réalité, plus probablement une volonté délibérée de masquer la vérité, au pire une forme d’enfumage officielle. D’autres pays jouent un jeu trouble. La Turquie est l’un de ceux-là…
Au-delà, comment concevoir que notre exécutif à deux têtes ne cesse de parler de guerre, de guerre, de guerre… mais que face aux abominations commises par EIIL, nos actions militaires, pour efficaces soient-elles, ne sont pas à la mesure de nos discours, nos postures et des horreurs rencontrées. Comment pouvons-nous parler de guerre à longueurs d’interventions médiatiques sans jamais provoquer politiquement une réaction des grandes puissances occidentales ? Sommes-nous donc impuissants face au déchaînement de l’indicible et de la barbarie ? Sommes-nous politiquement tétanisés ? Notre exécutif serait-il finalement hypnotisé par sa propre prose ?
Au plan local (chez nous), les cellules, les binômes, les individus isolés, ne sont pas « émargés » par des financeurs internationaux. Le financement se fait localement par le biais de la criminalité classique. Les frères Kouachi comme Coulibaly sont d’abord des « petites frappes » comme ceux dernièrement arrêtés et déférés. Ils se radicalisent ensuite « entre copains ». Les appuis logistiques (armes + explosifs + véhicules) sont criminels. Ainsi, une voiture est volée en France, vendue en Belgique où des armes sont acquises. Les passerelles sont connues et ne respectent pas les juridictions mises en place, ce qui semble surprendre nos responsables politiques, méfaits après méfaits. Le système Schengen est en effet original en ce sens que les hommes, les capitaux, les biens et services peuvent se déplacer librement au sein de cet espace mais que les policiers et les juges ne peuvent le faire.
De même, notre politique d’asile doit être revue car elle amène chez nous des personnes, certes persécutées chez elles, mais cela sans se poser des questions sur leurs propres possibilités d’intégration. Chacun peut alors poursuivre sa propre logique conflictuelle sur notre propre territoire (Cf Tchétchènes, …).
Enfin, il reste à régler les administrations et les services entre eux. D’abord en national puis au niveau européen, ainsi qu’au niveau international en bilatéral. Au plan national, nous faisons face en France à une véritable et efficace phobie administrative et à une lourde réticence pour accepter les contraintes de la protection des données. Un changement majeur de culture est nécessaire et il faut en prendre conscience. Ensuite, il s’agit d’une réponse européenne collective mais en ayant la volonté d’aller plus loin à l’instar de l’information Schengen et le suivi par les services européens. Des améliorations sont à conduire, comme dans tout système et comme il se fait habituellement. Mais, notre système de renseignements fonctionne et plutôt bien.

Au final, j’aimerai terminer par une citation de Tennyson dans Skyfall, lu par Judi Dench (M dans le film). Il s’agit des derniers vers d’Ulysse, poème racontant le retour d’Ulysse sur son île après les nombreuses années d’errance vécu, avec ses compagnons.

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder. »

Victoire de Syriza et QE – Comprendre les implications


Oui, la situation économique de la Grèce et le montant des dettes proviennent aussi de la faiblesse structurelle de l’Etat et des rentrées fiscales. Oui, effectivement le vote massif pour Syriza est d’abord la conséquence du discrédit de la classe politique grecque (oligarchie), de la fatigue des partis politiques traditionnels grecs et du charisme du nouveau leader (incarnation d’un renouvellement des responsables politiques). Ce vote consacre aussi des décennies de gestion politico-économique désastreuse. Mais-est-ce le cas de la Grèce seulement ?
La victoire de Syriza consacre aussi l’aveuglement bruxellois qui a omis à la fois la « fierté des peuples » (Syriza combat pour la souveraineté de la Grèce face à la zone euro) et surtout n’a jamais voulu acter par idéologie (l’euro est irréversible) une sortie de la Grèce. C’est aussi un rejet politique massif de la politique économique imposée par la Troïka et ses conséquences.
En principe, nous devrions en tirer une seule conséquence : l’urgence d’une réforme radicale de l’Union européenne, seul remède pour sauver l’union politique. Mais, toutes les préoccupations se concentrent sur le remboursement de la dette… avec des affirmations pathétique à l’instar de celle du banquier Matthieu Pigasse affirmant qu’un défaut de la Grèce à hauteur de 50% de sa dette n’aurait aucune conséquence puisque « déjà inscrit dans son bilan ».
Tout le monde a intérêt à gagner du temps et à trouver une solution négociée en apparence… car dans les faits, les Grecs ne rembourseront pas (170% du PIB). La Grèce n’a toujours pas (et n’aura pas) les moyens de rembourser sa dette. Il y aura restructuration de la dette grecque (et pas uniquement sur sa duration). Il n’y a pas d’autres solutions. Dans les faits, le défaut de paiement est là. Les politiques se contentent de gagner du temps pour éviter une crise systémique (faillites bancaires). Voilà longtemps que j’écris qu’il nous fallait faire sortir la Grèce de la zone euro et prendre nos pertes afin d’éviter un risque de contagion.
Avec Syriza (au-delà de la victoire politique) nous allons vers un affrontement « dur » avec la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) de par la volonté de refuser toute négociation directe avec la Troïka mais privilégier uniquement des négociations bilatérales, en premier lieu avec l’eurogroup. De fait, la structure de l’alliance, comme les nominations ministérielles, indique une ligne politique dure dans la préparation des négociations avec la zone euro (demande de rééchelonnement de la dette sur 30 ans – cf moratoire allemand de 1953). Une manière soft de ne pas rembourser. Le volet social de Syriza n’étant pas négociable.
Jouant sur sa position de faiblesse, la Grèce mise sur son incapacité d’honorer d’ici début juillet (23 milliards d’euros).C ‘est dans ce cadre qu’il convient de placer le renoncement de la Grèce à l’aide de la Troïka (7 milliards) plaçant encore davantage le pays en situation de faiblesse. Le calendrier est donc clair : un accord devra être impérativement trouvé avant fin juin.
Et il faudra un vainqueur. La question est de savoir s’il peut y avoir une coopération implicite entre l’Allemagne et la Grèce, ou si nous allons vers une collision frontale…

Tout le monde semble se réjouir de la baisse de la monnaie européenne qui est repassé sous son cours d’introduction (1.17 dollar) soit une baisse supérieure à 15% de sa valeur en moins de 6 mois.
La baisse de l’euro est préoccupante. Ne pas croire que cette baisse est significative pour les exportations de la zone euro et donc engendrera un retour de la croissance. Les pays européens font leur commerce intra-zone (80% pour l’Espagne, 70% pour l’Italie et certes, 50% pour la France).
La baisse de l’euro n’est donc pas spécialement une bonne nouvelle (démonstration de l’allocation des ressources financières vers d’autres lieux plus attractifs) et ne résout pas le problème de la compétitivité économique intra-zone.
Nous allons assister à une tension sur la structure de l’euro. Les négociations internes à la BCE ont été très difficiles, particulièrement avec les Allemands. Le climat s’est d’ailleurs « tendu » entre la France et l’Allemagne. La relation avec l’Allemagne est encore plus cruciale pour le devenir de l’Union Européenne. L’avenir de la relation franco-allemande est primordial.
L’Allemagne est désormais confrontée à un piège politico-monétaire : soit elle accepte une restructuration de la dette Grecque mais avec augmentation de sa contribution financière et risque de contagion ; soit elle refuse et elle portera la responsabilité de la dislocation de la zone euro.
La crédibilité de la monnaie européenne est en train de se jouer, y compris dans un processus de recherche de (re)création d’inflation. L’affaire de la BNS démontre qu’il faut revenir, tôt ou tard, aux fondamentaux et que les banques centrales ont des limites… ce qui contredit d’emblée toute politique de QE.

La BCE applique avec espérance un « médicament » qui n’a fonctionné, ni au Japon, Ni aux Etats-Unis, ni en Grande-Bretagne comme le démontre les dernières analyses. Mais les marchés financiers sont satisfaits d’une telle manne qui n’aura aucune influence sur l’économie réelle. Une banque centrale ne créée pas de richesse. Jamais.
Cela d’autant plus qu’une erreur de diagnostic est réalisé : la faiblesse de l’activité économique implique une politique budgétaire. Or, la BCE fait le choix d’une politique monétaire. De plus, nous sommes confrontés à une problématique de solvabilité et absolument pas de liquidités.
Le QE a été fait pour maintenir les taux d’intérêts très bas, face notamment à la situation de la France. Il s’agit d’abord de protéger certaines économies européennes face à une remontée des taux. Mais, le QE ne produira aucune incitation pour les ajustements nécessaires tant au niveau de l’Etat qu’au niveau des industries.
Mais, surtout, le QE de la BCE, dans sa structure même, signifie la fin de l’union monétaire européenne. 80% des risques sont portés par les banques nationales, seuls 20% étant portés par la BCE. Il n’y a plus d’union monétaire ni organisation politique monétaire. La BCE a fait long feu. Plus encore, le démontage (partiel ou complet) de la monnaie unique est désormais acquis.

Avec le QE de la BCE, après les trois successifs de la FED et ceux de la BoJ ; nous jouons avec nos monnaies (Yen, Dollar, Euro, et Sterling). Pour nombres de responsables politiques et économiques de pays émergents, l’Occident fabrique de la fausse monnaie et fragilise l’équilibre géopolitique précaire de la planète. Les derniers propos de Thomas Piketty sur le QE sont indicatifs
Nous assistons avec ce QE à un affaiblissement de la main de la BCE, alors même, je le répète, que nous sommes dans les prémisses d’un changement de système monétaire international. L’invitation du Président d’Obama à Angela Merkel de venir rapidement à la Maison Blanche en est l’un des indicateurs.

Arabie Saoudite : succession du Roi Abdallah


En Arabie Saoudite, le roi, également premier ministre, règne et gouverne aidé en cela d’un vice-premier ministre qui est aussi son successeur désigné recevant le titre de prince héritier.
Le système de succession en Arabie Saoudite est adelphique. A la différence des monarchies classiques où le pouvoir se transmet verticalement de père en fils, le trône saoudien passe de frère en frère d’une même génération, donnant lieu à des guerres fratricides où le prince le plus fort l’emporte. Depuis 1992, la loi fondamentale dit simplement que le trône doit aller « au plus apte des enfants et petits-enfants d’Abdelaziz ».
En 1953, à la mort du premier roi d’Arabie Saoudite, Abdelaziz Al-Saoud (une cinquantaine de fils dont 35 déclarés légitimes issus d’une trentaine d’épouses), cinq de ses fils (Saoud, Faycal, Khaled, Fahd et Abdallah) lui succéderont.

Deux factions importantes s’opposent traditionnellement : celle du clan Soudayri (7 frères germains) auquel appartient le nouveau Roi ; et celle de l’ancien roi Abdallah. Afin d’harmoniser les problématiques successorales, le régime a mis en place un système de répartition horizontale du pouvoir et des prébendes : chaque prince s’approprie un fief. Dès lors, pour peser au sein de la famille royale, les princes se réunissent en « factions » s’appuyant sur des dignitaires religieux (oulémas), des hommes d’affaires et des bureaucrates. Dans la réalité, le pouvoir est donc déjà aux mains des petits fils d’Abdelaziz car ils occupent tous les postes clé de gouverneurs et de ministres.

Abdallah a régné à compter de la mort de Fahd en 2005. Mais, l’attaque cérébrale du Roi Fahd en 1995 avait déjà laissé les rênes du pouvoir entre les mains d’Abdallah sous la forme d’une régence. Le règne d’Abdallah fut, du moins au début, caractérisé par une volonté de « moderniser » la vie de son royaume par des réformes prudentes dont la nomination de trente femmes au Majles Al Choura, conseil consultatif. En nommant en 2012 son frère Salman comme vice premier ministre et prince héritier, Abdallah visait à assurer la continuité. Salman fut gouverneur de Riyad, ministre de la défense et exerça parfois le pouvoir lors de phases d’hospitalisation du roi Abdallah. Surprenant le monde entier, le 27 mars 2014, le roi Abdallah a confirmé officiellement le prince Muqrin comme vice prince héritier irrévocable et donc futur roi à la mort de Salman.

La passation de pouvoir à l’annonce de la mort du roi Abdallah s’est opérée sans crise. Le prince héritier, Salman (79/80 ans) a été intronisé roi ; son demi-frère Muqrin (Mouqrin ou Mokran ou Mokren) Ben Abdellaziz (69 ans) a été confirmée prince héritier. Et, le nouveau roi, a nommé vendredi matin par décret son fils Mohamed Ben Salman, nouveau ministre de la défense et directeur de la cour royale. Surtout, il a nommé le ministre de l’intérieur, Mohamed Ben Nayef (son neveu) au rang de vice-prince héritier, second rang dans l’ordre de succession.

Le véritable « test » de la solidité de la succession, interviendra en réalité à la mort de Salman car le prince Moqrin ne fait pas partie de la faction de sept soudaïri et sa nomination définie par le roi Abdallah comme irrévocable n’a pas respecté l’avis de certains membres du conseil d’allégeance mis en place en 2006 (qui n’a pas cependant pas de réels pouvoirs, toutes les décisions se prenant dans un cercle familial restreint).

Deux hommes : Prince Muqrin et Prince Ben Nayef
Le prince Moqrin est connu pour son hostilité à l’Iran, mais aussi pour sa proximité avec les saoudiens et sous goût pour les nouvelles technologies. Père de 15 enfants dont six garçons, il est né le 15 septembre 1945 à Riyad. C’est le plus jeune des 35 fils d’Abdelaziz. Il a suivi une formation militaire en Grande-Bretagne (Cranwell) avant de servir dans l’armée de l’air saoudienne. A partir de 1980, il devient gouverneur de Haël (au nord) puis de Médine (à l’ouest). A compter d’octobre 2005 il dirige les services de renseignements et devient en juillet 2012 émissaire personnel du roi Abdallah.
L’homme fort du pays est aujourd’hui sans contestation, Mohamed Ben Nayef, actuel ministre de l’intérieur et nouveau vice-prince héritier. Ben Nayef mène une lutte sans aucun état d’âme, tout à la fois contre les démocrates et les militants islamistes radicaux. Il a le soutien des milieux d’affaires et politiques américains. Il a été reçu le 17 mars 2013 par Obama (le fait est rare l’administration présidentielle américaine recevant rarement des personnes au rang de ministre)

Arabie Saoudite : richesses et tensions intérieures
L’Arabie Saoudite peut compter sur ses richesses pétrolières lui procurant une manne financière conséquente (évaluée à 800 milliards de dollars de liquidités). Mais l’Arabie Saoudite, à la différence du Qatar et des Emirats Arabes Unis (eux aussi richement dotés en richesses) possède une population importante (21.3 millions), jeune (47% de la population à moins de 25 ans) et socialement fragilisée (25% de chômeurs). C’est cette génération de jeunes, fortement réceptive aux thèses djihadistes qui inquiète les gouvernants saoudiens.

Arabie Saoudite et enjeux diplomatique
La diplomatie saoudienne est l’un des théâtres où s’expriment cette lutte entre factions afin de réinvestir sur le champ interne les acquis et soutiens extérieurs. De là, des positions parfois divergentes.

Sur le plan régional, les trois défis diplomatiques majeurs de l’Arabie Saoudite étant actuellement : l’Iran et le dossier nucléaire ; la lutte contre Daesh ; la poussée houtistes (chiites) au Yemen qui vient de faire tomber le gouvernement et est en passe de prendre le pouvoir (démission du Président Abd Mansour Hadi jeudi soir).

Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite est en perte de vitesse. La montée en puissance des chiites (minoritaires car ne représentant que 10%du monde musulman) en Irak, en Syrie, au Yemen, ou encore à Bahreïn met en difficulté l’influence des sunnites et particulièrement celle des wahhabites.
De plus, les négociations entre l’Iran et les puissances occidentales sur le dossier nucléaire provoquent de nombreuses inquiétudes chez les dirigeants saoudiens qui redoutent un accord politique entre les Etats-Unis (fin de mandat d’Obama) et les Iraniens sur la question nucléaire ; accord qui consacrerait l’influence iranienne (donc Chiite) non seulement dans le Golfe persique mais bien au-delà, en Irak, au Liban, en Syrie…

En Syrie, si les dirigeants Saoudiens ont entériné l’échec de leurs stratégie de renversement du régime de Bacha al-Assad, ils ont pour autant refusé jusqu’à présent les sollicitations syriennes (par le biais du négociateur égyptien, le maréchal Sissi car le royaume saoudien est un important soutien au régime Egyptien actuel). De fait, là encore, les dirigeants saoudiens craignent un renforcement de l’Iran et de l’axe chiite.

En Irak, la menace se nomme EIIL. Le chef du mouvement, Abou Bakr Al-Baghdadi qui s’est autoproclamé calife et prince des croyants conteste ouvertement le primat religieux de la famille Saoud tant sur le monde arabo-sunnite que sur les deux saintes mosquées…

Enfin, au Yemen, considéré traditionnellement par l’Arabie Saoudite comme son arrière-cour. Un affranchissement de tutelle, qui plus est obtenu avec le soutien de l’Iran, sera ressenti comme un péril et une provocation.

Craquements stratégiques


En Afrique, 2015 sera une année d’élections législatives (Nigeria –février ; Soudan et Bénin en avril ; Ethiopie en mai ; Burundi en juillet, Tanzanie en octobre) et présidentielles (Zambie en janvier, Nigéria en février, Soudan en avril ; Burundi et RCA en juillet ; Côte d’Ivoire et Tanzanie en octobre ; Guinée Conakry et Burkina Faso en novembre).
En Libye, la situation se complique fortement, particulièrement en Tripolitaine où les forces djihadistes des Frères musulmans de Misrata et les fondamentalistes de Tripoli s’allient tandis que les Touaregs les rejoignent et les Berbères pourraient le faire. Si tel est le cas, la frontière Tunisienne et Algérienne bascule…. La prise de contrôle des hydrocarbures de tripolitaine par les islamistes pose d’autant plus problème que les islamistes ont tenté de prendre le contrôle des terminaux de Ras Lanouf, d’Al Sedra et de Brega (Cyrénaïque)… En Cyrénaïque, l’Egypte soutient les forces du général Khelifa Haftar contre les islamistes de Benghazi et de Derna (ayant fait allégeance à EI). Officiellement, la France n’interviendra pas en Libye (FH à RFI) mais des forces spéciales françaises ont d’ores et déjà été déployées.
L’Algérie est devenue incontournable dans la résolution de la situation en Libye mais aussi au Mali. La France le reconnait (Jean-Marie Guéhénno à Alger). Les affrontements du premier week-end de la nouvelle année et du lundi suivant à Nampala (frontière Mauritanienne) démontrent que rien n’est résolu. Le leader d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali est inféodé au DRS (services secrets algériens) qui craint par-dessus tout la création d’un Etat aux confins du Mali susceptible d’alimenter les revendications des propres minorités algériennes (Berbères, Kabyles, Touaregs) tandis qu’Alger abrite les négociations entre les différentes factions maliennes… Certains islamistes algériens se sont rendus au nord-Mali auprès de katibas pour négocier un ralliement à EIIL. Enfin, l’élection en Tunisie de Bej Cadi Essebssi (proche du clan Bouteflika) renforce encore le poids d’Alger. (et choix de Habib Essid, ancien ministre de l’intérieur tunisien au poste de PM).
Au Nigeria, Boko Haram a fait allégeance à EI tout en augmentant ses opérations et son assise, y compris au-delà des frontières du Nigeria (Cameroun, Niger, Tchad). Les élections de février 2015 devraient voir une intensification des opérations de ce groupe. Le Niger est désormais pris en étau entre Boko Haram et les islamistes du sud libyen.
En RCA, l’armée Française n’a pas réussi à stopper les massacres entre les rebelles de la Séléka (majoritairement musulmans) et les milices anti-balaka (essentiellement chrétiennes) ; massacres apparus avec le renversement du régime du Président Bozizé en mars 2013 par les Séléka. Après un an de présence (05/12/2013), les 1950 soldats français de la force Sangaris amorcent un repli. Ce retrait, annoncé fort discrètement, se fait alors que le pays est dans une situation chaotique absolue. Certes, l’ONU compte 8 600 casques bleus (+ arrivés prochaine de bataillons angolais), mais la séléka devrait profiter du retrait des forces françaises. L’Ouganda et le Congo (médiateur officiel) soutiennent Bozizé. Surtout, la France a sous-estimé la complexité de la situation (« une opération rapide qui n’a pas vocation à durer ») et n’a pas fourni l’accompagnement politique et diplomatique en appui de l’intervention militaire.
En Arabie Saoudite, JYLD a rencontré le roi d’Arabie Saoudite (très amaigri et qui a dû être ré-hospitalisé) ainsi que le Prince Héritier Aziz puis les principaux interlocuteurs défense saoudiens (Intérieur, Affaires Etrangères, Garde Nationale, Défense). Au menu, sujet diplomatique (crise syrienne, irakienne, lutte contre le terrorisme) mais aussi relation bilatérale de défense. Le sujet contrat d’armements saoudiens a été abordé, notamment les patrouilleurs. Accord aussi sur contrat Liban qui devrait être notifié (VAB, Gazelle, missiles anti-char HOT, Puma, Artillerie, patrouilleurs, moyens de renseignements et de communications). Mais, au-delà des négociations sur ces accords, se pose la question de la donne politique. Si les apparences désignent le prince héritier Salman Ben Abdelaziz (80 ans) comme successeur au Roi ; les tensions politiques actuellement à l’œuvre à Riyad confinent à la crise de régime. Souffrant de la maladie d’Alzheimer, le prince héritier ne pourra exercer le pouvoir… De là, la nomination du prince Mokran comme deuxième prince héritier. La problématique du Califat est toujours actuelle : la succession du roi Abdallah est porteuse de troubles pour les temps à venir.
En Iran, la situation se tend entre le gouvernement de Hassan Rohani (défini comme modéré) et les conservateurs au point que le Président iranien menace de consulter le peuple par référendum (prévu par la Constitution) afin de pallier à l’hostilité et l’opposition du parlement. L’objet des discordes concerne le développement économique, lui-même lié à la question nucléaire : « le pays ne peut se développer de manière constante dans l’isolement ». Un référendum sur cette question pourrait donc voir le jour. Mais la réalité des tensions politiques provient d’une mesure fiscale : le président Rohani veut revenir sur l’exonération d’impôts des dignitaires religieux et militaires… arme financière utile dans le bras de fer qui l’oppose aux conservateurs sur nombres de mesures.
En Chine, d’importantes sorties de capitaux ont lieu dépréciant le RMB mais démontrant aussi l’inquiétude sur la situation économique réelle du pays. De là, une perspective de faiblesse continu de l’investissement et donc de la croissance chinoise. Changement de modèle de croissance économique et de société en cours. En parallèle, l’épargne chinoise est en train de se transférer massivement en bourse avec des effets de levier, donc à crédit, renforçant la constitution d’une bulle spéculative. Au niveau géopolitique, la Chine adopte une stratégie englobante inverse à celle des Etats-Unis, allant de l’Asie vers l’Europe.
En Russie, la chute des cours de pétrole provoque non seulement une importante récession économique et un déficit budgétaire, mais plus encore si cette chute perdure au-delà du premier trimestre, une crise bancaire majeure…
En Grèce, l’élection du 25 janvier est importante. Théoriquement, le choix des Grecs semble évident : le vote pour Syriza. Le PIB a baissé de 25%, à l’identique du pourcentage de la population au chômage. Le niveau de dettes est au plus haut, malgré deux restructurations. Alexis Tsipras indique ne pas vouloir quitter la monnaie unique (posture visant à rassurer les électeurs ?) malgré son programme (renégociation de la dette à hauteur de 50%, hausse du SMIC et fin des politiques d’austérité). En cas de désaccord de la troïka, Athènes pourrait sortir de la monnaie unique (quid de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, et de l’Allemagne ?) et entrainer de violentes spéculations sur l’euro. De ce fait, l’UE pourrait être tentée d’accepter une nouvelle renégociation ainsi qu’un assouplissement des politiques budgétaires. Mais en ce cas, quid de l’Allemagne ? Retour du deutsche mark ? Nous ne pouvons pas exclure également que le gouvernement actuel l’emporte sur le fil ou qu’un accord sauvant la face de tous soit trouvé.
Aux Etats-Unis, les rapports d’analyse financière montrent que désormais la dette des entreprises américaines (hors secteur financier) croît plus rapidement que leur cash-flow. Fait nouveau, la dette américaine (18 000 milliards de $ pour la dette de l’Etat fédéral et 59 000 milliards de $ pour la dette globale, publique et privée) est désormais aussi détenue en interne par des fonds de pension. La chute du Yen et de l’Euro devrait dans un premier temps favoriser le dollar (premier semestre 2015) accentué par la peur… Il y aura une hausse du coût de la dette donc des défauts : forte probabilité de renégociation de dettes…
Au final, au-delà des éléments décrits ci-dessus, nous assistons à la fin du système monétaire actuel (la devise est ce qui libelle toute l’économie) : le yen est moribond, le dollar n’est plus qu’une monnaie d’apparence/apparat en tant que monnaie internationale, le RMB plonge, l’euro est en crise et au bord de l’éclatement depuis 2008 … La dé-dollarisation des échanges internationaux est en marche (Inde, Turquie, Iran, Russie, Chine, …).
Il faut un changement de système monétaire, passant d’une monnaie nationale de référence (le dollar) à une monnaie « globale ». Nous devons l’anticiper, y réfléchir et le proposer. La Chine s’y prépare, notamment par ses investissements publics et privés dans l’or physique.

Ukraine : l’éclatement


Nous sommes très mal engagés. Poutine tient les cartes et le jeu et s’en va du sommet pour se « reposer » ce qui en dit long en termes diplomatiques sur ce qu’il pense de nous…

Désespérément, nous ne sommes pas au niveau diplomatique (La France et l’Union européenne).

Très clairement, notre diplomatie a commis une faute lourde à Maidan… et plus encore trois semaines avant lors d’une réunion du Quai faisant de la révolution en Ukraine, un axe de notre politique étrangère…

La situation ukrainienne inquiète suite aux résultats des élections avec l’apparition de zones de très fortes abstention dans des régions frontalières à l’ouest (Hongrie, Slovaquie) mais aussi au sujet de nombreuses tensions liées aux mouvements Svoboda et Pravy Sehtory.

Un constat : l’Ukraine est en train de se défaire. Elle se défait à l’Est avec l’insurrection séparatiste soutenue par les russes, mais plus encore la révolution de Maidan a fait exploser le fragile équilibre ukrainien (à l’instar de ce qui s’était déroulé en Yougoslavie).

L’éclatement est donc malheureusement la suite logique du processus…