Un monde en trans-tensions (3)


De l’Egypte à la Libye, du Mali au Sahel ; les événements récents confortent les mouvements géopolitiques identifiés. La période de transition commencée avec la chute du mur de Berlin en 1989 s’accélère en entrant dans sa phase finale, celle des trans-tensions.
En Egypte, nous avons assisté cet été à une prise de contrôle, négociée, par les Frères Musulmans. De fait, le changement des principaux postes des armées a sans nul doute été négocié dans l’ombre avec les militaires eux-mêmes. Le changement semble même avoir été défini avec les Etats-Unis… Le « jeu » a consisté à mettre en place une cogestion du pouvoir en sauvegardant de part et d’autre les apparences… L’armée a réussi à évacuer les dirigeants militaires associés à l’ancien régime et ce sans remettre en cause son propre pouvoir…en conservant la possibilité d’être toujours un recours en cas de nécessité et/ou d’échec des Frères Musulmans tout en promouvant une jeune garde d’officiers supérieurs… Pour les Frères Musulmans il s’agissait essentiellement de devenir Co gestionnaire du pays. Au-delà, les Frères Musulmans visent à travers cette alliance objective, de se positionner en termes stratégiques face aux Salafistes d’abord, mais aussi face à d’autres pays du Proche-Orient ; espace que l’Egypte veut réinvestir…
En Libye où nous assistons bel et bien à un éclatement du pays à contrario des discours sur la normalisation du pays d’observateurs bien aveugles… La Libye était déjà sous le pouvoir du colonel Kadhafi en proie à des tiraillements géographiques (Tripolitaine – Cyrénaïque – Fezzan) et des fragmentations claniques, tribales et religieuses… Au-delà des coalitions de pouvoir s’affrontent… Soufistes, autonomistes, fondamentalistes, indépendantistes, fédéralistes, islamistes… La Lybie survivra-t-elle en tant qu’Etat ? L’éclatement territorial tel que nous l’annoncions au début de l’année semble inévitable, à moins de trouver un contenu idéologique commun, nouveau socle transcendant les divisions ancestrales…
Au-delà de la Libye, c’est bien évidement la bande sahélienne qui retient aujourd’hui notre attention, et plus encore suite au discours du Président Français à l’ONU. Si l’attente est néfaste, il convient d’abord de mesurer l’étendue des dégâts collatéraux catastrophiques de notre intervention en Libye… Ce long corridor de crise est fracturé de l’intérieur par un beaucoup plus grand nombre de frontières virtuelles peux visibles, qui sont celles des micros pouvoir : L’état face aux oppositions bâillonnées ; Les très riches, la middle class et tous les pauvres ; Les laïques et les religieux ; Les intellectuels et les analphabètes ; Les lecteurs de la presse internationale et les auditeurs des prêches ; L’administration corrompue et leurs victimes ; Ceux des centres ville et ceux des Slums (le dish plate : c’est la parabole de réception TV fabriquée artisanalement qui, bricolé avec un récepteur électronique à trois sous, “nourri” “la rue Arabe” à la voix d’Al Jadida. Mais, pour l’analyste, la pire des ruptures reste l’aggravation des inégalités de richesse au sein de ces espaces que la croissance démographique a densifiée jusqu’aux limites des implosions. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, L’échec de l’occidentalisation, L’échec de la croissance et de sa redistribution… Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective : une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste. En fait, cette ligne de contact, au-delà de la géographie des frontières physiques classiques, est imprécise, aléatoire dans le temps et l’espace, en « respiration »,…c’est une sorte de ligne d’étiage, un flux et un reflux, l’extrême imite de l’écume portée par les marées plus ou moins loin, selon la météo internationale, le vent politique et la puissance drames du quotidien.
Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. La violence terroriste qui nous est opposé aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient cristallisent cette menace. Plus encore, pour nous français et européens, voir occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années : l’idée qu’il y a plus d’attentats en interne, lieux d’où devrait partir ce terrorisme qu’en externe, espaces où il devrait se projeter
La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié. Oui mais quel isolement ! C’est dans ces espaces privilégiés que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent. Ces mouvements ont rejoint le courant dhijadiste mondial à partir de 2006, leur permettant de se franchiser, devenant les superettes du terrorisme du pauvre et de porter le nom d’Al-Qaeda. Moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le « Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échec, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient de s’interroger sur la permanence et l’identité d’une action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec des premières illusions, pourquoi la poursuite de ce combat pour qui, en dehors de « résidus » de groupuscules, combattants d’hier et continuité aujourd’hui et pour longtemps encore du harcèlement d’une armée de gueux, que d’aucuns décrivent comme une horde prête à nous envahir ou qui nous encercle.
Mais, si ce phénomène pourrait s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger…

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Impensables certitudes


L’Euro est sauvé, l’Euro est irréversible… Il est désormais impensable d’envisager la fin de l’euro…c’est une certitude…
Que de titres flatteurs et de commentaires avisés d’experts médiatiques et médiatisés… Oui, la décision de la BCE est à la fois exceptionnelle (nous l’avions annoncée dès mai 2012) et courageuse. Mais, non, l’euro n’est pas sauvé. Non l’euro n’est pas une autoroute sans sortie, l’euro n’est pas irréversible. Juste du temps. Du temps acheté (à nouveau) pour que des décisions et actions qui auraient dû être prises et entreprises dès 1992, puis dès 2002, soient désormais effectives !
Oui, les dirigeants allemands ne veulent pas être ceux par qui l’euro est tombé. Oui, les dirigeants européens dans leur ensemble veulent éviter un éclatement de la zone. Mais les peuples et dirigeants européens accepteront-ils de faire les efforts demandés en échange de la décision de la BCE ? Et, dans la négative, l’opinion allemande soutiendra-t-elle ses actuels responsables politiques ? Plus globalement, les opinions publiques européennes resteront-elles attachées à l’Union politique ? Et, là aussi dans la négative, n’allons-nous pas assister à une déconstruction nationale de l’union européenne, politique comme économique ?
Parallèlement, n’assistons-nous pas à la mise en place d’un mécanisme pernicieux de fuite en avant : mettre toujours plus de moyens pour ne pas reconnaître une erreur et donc amplifier, in fine, les pertes… ce que certains nomment le dilemme du prisonnier…
Autre interrogation, le sentiment d’appartenance à un ensemble commun (européen) s’il existe, ne modifie en rien l’appartenance à une identité percevant l’autre comme étranger et l’étranger, fut-il notre voisin européen, comme un danger… Enfin, une interrogation sur laquelle je reviendrai prochainement, n’y-a-t-il pas aujourd’hui en Europe (Union européenne), voir ailleurs (Etats-Unis notamment) une dérive politico-économique induisant un risque sur les systèmes démocratiques ?
Beaucoup d’interrogations donc. Beaucoup trop et de trop grandes importances pour des certitudes…impensables !
Et, ces impensables certitudes touchent les sujets les plus essentiels à une Nation. Ainsi, Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires Etrangères Françaises affirmant la semaine dernière que la guerre est désormais impensable pour les 50 ans à venir sur le continent européen !
L’impensable n’est pas seulement probable, il est toujours possible. De fait, comme le disait Pierre DAC : « il ne faut pas se fier aux choses qui ne peuvent pas arriver, car c’est justement celles-là qui arrivent… ».

Océans et stratégie


A la veille des UED de la défense qui se tiendront à Brest ; à la lecture de nombreux articles de presse sur la mer et la maritimisation, je voudrais apporter quelques éléments en reprenant intégralement ci-après un discours tenu le 09 décembre 2008 lors d’un colloque intitulé : « quelle ambition navale pour la France » ?

Des Phocéens aux Carthaginois, des Vikings aux Portugais, de l’Antiquité à nos jours, tous les événements marquants, tous les grands enjeux de la planète ont tourné autour de la mer avec parfois des retournements inattendus. Ainsi, en 479 avant JC, pour avoir anéanti la flotte de Xerxès lors d’une tempête, la mer fut condamnée à recevoir 300 coups de fouet. Et la sentence fut exécutée !!! Dois-je rappeler que d’après Victor Hugo, de chaque coup de fouet surgit l’un des 300 Spartiates qui attendaient Xerxès aux Thermopyles ?
Plus sérieusement, en 404 avant JC, lorsque la guerre du Péloponnèse prend fin, l’amiral spartiate Lysandre fait son entrée dans le port du Pirée à la tête d’une flotte supérieure à celle d’Athènes. Sparte, cité terrienne par excellence, pour vaincre, avait dû devenir une puissance navale. 1798 : bataille d’Aboukir. Ce ne fut pas seulement une défaite de l’escadre française face à l’escadre britannique, ce fut aussi la destruction des communications entre la France et l’armée de Napoléon, et donc, la fin de la campagne d’Egypte…Plus près de nous, que seraient les armées et la sécurité des pays du XXème siècle, sans les fameux cuirassés de 1900, les sous-marins – pirates des mers en 1914 comme en 1940, puis garants de la protection nucléaire – ou les porte-avions ? Comment écrire l’histoire des conflits du XXe siècle sans évoquer le rôle décisif de la marine – de Midway au 6 juin 1944, des opérations en Asie ou au Moyen-Orient ?
Le XXème siècle naval coïncide aussi avec une aventure technique, économique et politique sans équivalent dans l’histoire. Les façades maritimes sont devenues les poumons des économies – du canal de Suez à la mer du Nord, de la mer de Chine aux champs de pétrole. Plus encore, aujourd’hui, c’est les 4/5 des activités industrielles mondiales qui se concentrent sur l’espace littoral, là même où se regroupent déjà 82% des hommes. Force donc est de constater que la mer a concrétisé la mondialisation bien avant l’heure.
Au-delà de ces simples dates, si je regarde à travers l’Histoire, je m’aperçois que la notion de puissance navale dans une dimension globale, est apparue dans les Pays-Bas du XVIIème siècle, s’est développée dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXème siècle, et s’est poursuivie dans les Etats-Unis du XXe et de ce XXIème siècle naissant. Et, ce fut cette puissance navale qui, permit d’intervenir de manière décisive dans les grands conflits. Ainsi de la puissance britannique. La France, l’Espagne, la Hollande ont été battues, les unes après les autres quand la puissance britannique fut à même de couper les communications, quand elle exerça le contrôle des mers. Par cette puissance, la Grande-Bretagne a été en mesure, pendant des siècles, de peser sur l’équilibre des puissances européennes à un degré dépassant de très loin ses ressources et ses richesses. De fait, l’influence de la puissance navale et maritime a été déterminante, tout au long de l’histoire, au point que les nations ont été incapables de s’y soustraire et moins encore, pour les plus faibles, de s’y opposer.
La France, quant à elle, a presque toujours entretenu avec la mer des rapports difficiles, fondés parfois sur l’ignorance, l’indifférence et l’incompréhension. L’importance des océans, leur rôle moteur dans le développement des civilisations ont été fréquemment méconnus et les Français n’ont participé que tardivement au grand mouvement des découvertes. L’histoire de la Marine française est donc une étrange alternance de points forts et de faiblesses. La France sut, par épisodes, se construire de grandes flottes : celle de Louis XIV et de Colbert, celle de Louis XVI, celle du Second Empire à la pointe du progrès technique, celle de la IIIème République finissante. Mais, entre ces sommets, survinrent aussi des périodes d’abandon aux lourdes conséquences.
La naissance d’une véritable marine française fut en proie à trois difficultés, autant de désavantages vis-à-vis de l’Angleterre qui deviendra très vite la seule grande ennemie. La première difficulté : il faut entretenir deux flottes différentes, l’une atlantique et l’autre méditerranéenne. Seconde difficulté : le sort du pays se joue apparemment sur terre, alors on laisse la marine manquer d’argent et même d’hommes. La troisième résulte d’une mauvaise administration : sous la royauté, les officiers nobles sont en constante opposition avec les autres officiers de marine, et on voit jusqu’à un enfant de douze ans commander la marine française parce qu’il est grand seigneur. Il fallut donc plus de quatre siècles, entre les premières passes d’armes navales de Philippe Auguste et l’ébauche d’une marine « royale » par Richelieu, pour que les princes français prennent conscience de leurs frontières maritimes. A ce royaume entouré d’eau, seule une puissante marine militaire permanente pouvait garantir intégrité et respect. Anglais, Espagnols, Barbaresques, narguaient nos havres et nos navires en dépit des actions héroïques de nos premiers marins de guerre. Aux ambitions du Roi Soleil, devaient répondre les moyens de sa politique navale. Colbert eut la sagesse d’imposer la marine, aux côtés de l’arme terrestre traditionnelle, et l’on apprit bientôt, mais rudement, qu’en matière de marine, rien ne s’improvise.
Pour les nations, puissance et marine sont indissociables. De la victoire de Sparte sur Athènes, des tentatives prussiennes puis allemande, de l’avènement des Etats-Unis comme puissance mondiale, à la tentative avortée soviétique, jusqu’à celles aujourd’hui de la Chine et de l’Inde. Voilà donc pourquoi, si la France veut rester une grande puissance mondiale, elle doit disposer d’une réelle puissance navale. Pas uniquement au regard de l’étendue de son territoire maritime, dont il faut rappeler qu’avec 15 millions de kilomètres carrés, il est le deuxième du monde, mais simplement parce qu’une marine est un outil-clé de puissance.
Aujourd’hui, la Marine intervient dans les 5 fonctions stratégiques avec des moyens parfois spécifiques, parfois polyvalents. La disponibilité opérationnelle de notre puissance navale repose sur une cohérence d’ensemble ainsi que sur un vivier de compétences rares, longues à obtenir et parfois coûteuses à entretenir. Or, le vieillissement des bâtiments comme par exemple les frégates ASM Tourville et De Grasse, l’obsolescence de certains matériels à l’instar du Super-Frelon ou encore du système de détection acoustique ; le dysfonctionnement de certains systèmes d’armes, y compris venant d’être acquis ; l’insuffisance d’entraînements de certains personnels ; le décalage entre le contrat opérationnel et la disponibilité de la flotte, remettent en question cette cohérence, pouvant conduire à de lourdes conséquences, et à terme à la perte de la dimension océanique de notre marine.
Demain, pour que la France participe à la mondialisation, mais plus encore aux mécanismes de contrôle de cette mondialisation et à sa sécurisation, pour que notre pays maintienne son rang, pour que nous restions une puissance politique ; nous devons être une puissance navale forte. A défaut, nous laisserons l’exclusivité de la puissance à un face à face entre les Etats-Unis (sans même être en mesure de les soutenir) et des puissances asiatiques. L’enjeu, n’en doutons pas, c’est aujourd’hui et demain, le rang de la France dans le monde.
Ainsi, l’US Navy ne connaît aujourd’hui, pas de concurrent à sa mesure. Pour rappel, elle représente à elle seule l’équivalent de la puissance navale cumulée des cinq plus grandes marines (Russie, Chine, Japon, Royaume-Uni, France). De même, la Marine chinoise qui ne s’est pas trompée en comprenant à quel point l’outil naval est le levier par lequel elle a bien l’intention, dans un temps historique remarquablement court, de redevenir une puissance régionale puis mondiale par la maîtrise d’une future marine océanique. Au-delà de la Chine, l’Inde mais aussi d’autres marines de pays émergents, particulièrement en Asie, font le même choix stratégique, dans l’urgence, et se dotent, en achetant le plus souvent des sous-marins, de forces significatives. Il est extrêmement inquiétant que la France, et plus généralement l’Union Européenne, ne perçoivent pas de leur côté les mêmes urgences, ou du moins, se montrent incapables de procéder au choix qui s’impose ; c’est-à-dire donner la priorité à la remise en ligne d’une force navale, moderne, polyvalente et interactive pour la défense de ses intérêts dans un futur dangereusement proche.
La France et l’Union Européenne devront s’y adapter si elles veulent encore compter demain. En conséquence de quoi, aussi, il n’y aura pas d’Europe puissance, sans ambition navale européenne. L’Europe est-elle prête politiquement à s’engager dans cette voie ? Ce refus européen d’une philosophie de la force projetée, conquérante, ne doit absolument pas être antinomique avec la conscience de la nécessité de maintenir « haut la garde », dans une posture dissuasive vis-à-vis de tous ceux, ou toute situation, qui porteraient atteinte à nos intérêts stratégiques et/ou vitaux. Des intérêts essentiels à notre survie dont les directions politiques européennes ont pourtant bien compris que ceux-ci ne sont plus de dimension régionale ou simplement continentale ; mais dans un monde globalisé, de nature intercontinentale et planétaire. C’est ce vaste espace ouvert et qui concentre déjà aujourd’hui les neufs dixièmes de nos échanges internationaux qu’il s’agit, par l’instrument approprié, non de conquérir et d’occuper, mais de « patrouiller » (jamais terme militaire n’a été autant adapté) pour le sécuriser.
Dans ces conditions, comment qualifier alors les temps à venir ?
A défaut de vous surprendre, je dirai que tous les facteurs sont réunis pour l’extension des crises, et, malheureusement aussi, pour leur extension en gravité et en intensité ; car la crise n’est que le bruit du changement. Plus encore, nous vivrons le retour de tensions interétatiques et, je le précise, de guerres. J’insiste sur ce point, des guerres interétatiques reviendront. L’Histoire nous l’enseigne, l’Histoire nous l’a déjà montré à de multiples reprises. Or, la guerre, ce n’est pas du mécénat. Il ne faut donc pas perdre le sens aigu du combat. Nous devons conserver les forces, les talents, les mentalités nécessaires.
Il nous faut véritablement concevoir notre défense et notre sécurité dans la profondeur. Il nous faut identifier les risques, les menaces, les adversaires, les atteintes potentielles à nos vulnérabilités, là où elles naissent, c’est-à-dire pour l’essentiel loin, bien loin, de nos frontières. Dès lors, la sécurisation de notre territoire et de nos concitoyens, la sauvegarde de nos intérêts, la protection de nos approches maritimes va de pair avec l’intervention de haute mer, c’est-à-dire avec la puissance océanique. Nous devons donc disposer de plateformes lourdes, pour produire de la souveraineté, produire de l’influence, mais aussi produire du pouvoir à travers le monde, quand on en a besoin, et là où l’on en a besoin. Et, le « là où l’on en a besoin » revient en définitive à définir l’océan où la partie de l’océan en question.
Les océans, « clés de l’Histoire, rivages de l’avenir » sont l’une de mes rares convictions. C’est l’espace stratégique majeur pour toute puissance qui veut continuer à jouer un rôle au XXIe siècle, tout particulièrement pour la France qui a hérité d’un des premiers territoires maritimes du monde. Plus que jamais, plus certainement encore dans ce XXIe siècle en construction qu’au XIXe siècle ou encore au XVIIIe, à une époque où nos grands rois n’hésitaient pas à ordonner de couper tous les arbres des forêts domaniales pour construire la première flotte du monde en quantité sinon en qualité face à l’empire britannique.
La France, au-delà de sa simple façade côtière et de son territoire maritime, est particulièrement concernée par l’état et le devenir de sa marine. Elle l’est doublement, au travers de son histoire, mais en cohérence avec sa géographie qui reste elle-même le produit de son héritage colonial. La France doit faire preuve, plus que certains de nos voisins de l’interland, d’une maturité concernant cette question du maintien en puissance de nos marines.
Aujourd’hui, pour ne pas être en état de faiblesse, la France au travers de sa Marine, ne doit d’abord, pas perdre ses ambitions.
Au-delà des effets attendus et induits par la mondialisation, tout particulièrement sur l’aspect marine, je voudrais rappeler ici qu’à mon sens, la stratégie a toujours été l’art de maîtriser les flux (qu’ils soient humains, de biens, de données, ou encore d’idées) et les espaces (espaces géographiques ; espaces-milieux, terrestres, aériens, maritime ou spatial ; ou encore espace-temps). Dès lors, je définirai notre stratégie navale comme la capacité de maîtrise, c’est-à-dire la capacité d’assurer la libre circulation de ces flux dans ces espaces à notre propre bénéfice, mais aussi celle de dénier à d’autres, si besoin, cette même liberté. Cette maîtrise des flux, de l’espace et du temps, apanage d’un tout petit nombre de pays dans le monde, conduit à un rétrécissement du globe et donne aux pays qui la possèdent, une capacité de projection de force ou de puissance ; comme l’illustrent les frappes françaises en Afghanistan effectuées depuis le PA Charles de Gaulle. Bien entendu, je parlerai du PAN. Certains esprits disent que les bateaux sont beaucoup plus lents que les avions. Certes. Mais force est de constater au regard des opérations récentes, que le déploiement d’avions devient de plus en plus problématique, y compris pour de simples avions de soutien. De plus en plus de pays conditionnent, au mieux, interdisent, au pire, le survol de leur territoire par nos appareils. Face à cela, comme la Cigale de la fable, on risque fort de se trouver démuni.
Nous n’avons pas, nous n’avons plus le choix.
La mer, encore, comme enjeu stratégique essentiel parce qu’elle est devenue le premier vecteur commercial. Autant de facteurs qui font que les océans sont devenus de véritables autoroutes stratégiques et que nous devons plus que jamais les sécuriser pour les garder ouverts, en particulier dans ces espaces à très haute sensibilité que sont les canaux, les détroits et autres couloirs d’étranglement…. Les océans constituent un espace ouvert ; espace disponible à travers lequel nous pouvons encore espérer projeter des forces de renseignements et de vigilance, des forces dissuasives ou d’engagement sur de très grandes distances et pour des durées prolongées pour la défense de nos intérêts majeurs ; intérêts déjà très éloignés et tendanciellement dans un contexte de rareté, plus éloignés encore demain, en particulier en ce qui concerne nos sources d’approvisionnement stratégique et de matières premières d’une part, et de nos marchés commerciaux d’autre part. Espace « disponible », apte à des parades, démonstrations de force, à proximité d’éventuelles cibles potentielles désignées.
La mer est donc pour la France une « opportunité » toute particulière pour peu que celle-ci se donne les capacités de s’y projeter. Est-il besoin de rappeler à quel point l’héritage colonial sous la forme des DOM TOM continue à constituer une extraordinaire opportunité, comme autant de points d’ancrage, à notre marine, sur tous les océans et les mers du monde, à moindre coût et pour une meilleur sécurité logistique. Pour une moyenne-grande puissance comme la nôtre, les océans constituent bel et bien un « espace ouvert », non approprié, dernier vecteur d’opportunité pour nous « exprimer » dans un espace beaucoup plus vaste que notre strict noyau national. En l’absence de perspectives crédibles pour l’Europe à moyen terme de très grandes capacités terrestres ou encore spatiales, une task force digne de ce nom, pour nous pourrait signifier une très grande autonomie dans nos éventuelles interventions extérieures, permettrait une mobilité exceptionnelle de type véritablement planétaire, et enfin, comme déjà dit, un potentiel de stationnement dans la durée pour des attitudes d’observation des menaces ou d’attaque. C’est dire pour la France la nécessité à terme de reconstituer au moins deux Task Forces, afin que l’une soit toujours 100% opérationnelle, à disposition de nos politiques, et sentinelle de nos intérêts vitaux dans ce monde de plus en plus rétracté, aux intérêts plus nombreux et plus contradictoires
Une marine de guerre, à condition qu’elle soit conçue comme une chaîne de navires spécialisés et complémentaires entre eux, me paraît donc la carte utile à jouer pour les trente prochaines années, dans un monde aux menaces à la fois multiples mais atomisées à l’échelle mondiale et aléatoires dans un « temps » du risque de moins en moins linéaire et prévisible.
Si, une fois de plus, les politiques veulent avoir les moyens de faire entendre leurs voix.
Ils doivent alors accepter le poids de l’urgence d’un réinvestissement de la France vers sa marine pour répondre à la nécessité absolue d’être prêts face à la proximité d’engagement à venir, la brutalité des chocs, et la rapidité de conclusion… Ce n’est qu’à ce prix que nous existerons dans la légitimité de nos droits… Mais, une marine, une puissance navale, c’est d’abord et avant tout un outil politique, issu d’une certaine conception de la nation, de l’Etat, de la société. Certes, la puissance navale est l’instrument par excellence de la diplomatie d’une nation. Mais c’est surtout, et plus que n’importe quelle autre force, une capacité à produire de l’efficacité politique.
Il convient donc aujourd’hui, et pour les années à venir, de penser la mer pour la France. Mais, qu’apporte la puissance océanique au pouvoir politique de notre pays ? D’abord et avant tout, à mon sens, la présence permanente de bâtiments, associée à la notion déjà décrite de vigilance, procurant un renseignement précis et continu des situations. Et là, en mer comme en escale. Ensuite, une marine océanique, par son déploiement permanent, très loin du noyau national, procure une capacité d’action immédiate, qui elle-même offre au pouvoir politique une latitude d’action, une souplesse d’emploi sans égal. Nous pouvons varier le déploiement, nous pouvons le doter d’une posture discrète, ou ostensible, voire même menaçante. Nous pouvons passer d’une posture à l’autre, revenir en arrière ou au contraire aller jusqu’à la frappe. Tout cela à partir d’un espace que peu de pays peuvent tenter de nous interdire et pour un coût qui, au regard des enjeux, devrait être compris comme relativement modeste.
Car en somme de quoi s’agit-il ? En amont, le courage de la décision politique. En aval, de moyens : le recours à une marine significative, immédiatement opérationnelle à partir de plusieurs noyaux de forces disposées sur des portions de mers ou d’océans à travers lesquels nous croyons nécessaire d’exprimer la légitimité de nos intérêts et donc de nos forces. Mais une puissance navale n’est rien, sans une base industrielle et technologique permettant l’entretien et la modernisation des capacités navales effectives. De fait, la pérennité et l’efficacité de nos capacités navales ne peuvent se concevoir indépendamment d’une base industrielle et technologique souveraine en mesure d’élaborer les systèmes nécessaires mais également d’assurer leur maintien en condition opérationnelle.
Cet ensemble reconstituera un outil par lequel une moyenne grande puissance de la taille de la France peut espérer s’élever, et se tenir à un rang d’autorité, en réalité très supérieur, à l’état objectif de ses ressources et richesses. J’insiste : coûteux certes, mais le moins cher et de fait, le seul outil militaire à notre disposition, adapté comme nous l’avons vu à notre maturité historique, à nos opportunités géographiques. Un choix nécessaire assez curieusement comparable avec celui fait par le général de Gaulle, lorsque ce dernier avait perçu l’acquisition par la France du feu nucléaire comme moyen le plus rapide de rester dans le « clan » des grandes puissances… Faire en sorte qu’il faille, de nouveau, compter avec la France et donc l’écouter….
Enfin, je veux rappeler ici le pouvoir de la surprise, des événements auxquels on ne s’attend pas. Pour notre pays, cela signifie que nous sommes une nation maritime, et nous ne pouvons nous empêcher d’en être une ; dans un monde, non pas plus complexe mais plus incertain, non pas plus dangereux mais plus compétitif. Une France demain, sans marine à capacité opérationnelle forte, c’est une France diluée dans ses forces vives, une France de deuxième ou troisième rang, une France qui n’existerait peut-être plus qu’à travers ses alliés. Pour autant que ceux-ci existent en tant que force solidaire ou existeront encore au-delà des égoïsmes nationaux, des rétractions géopolitiques. En conséquence de quoi, la France ne doit pas avoir peur de la solitude, y compris stratégique.
Pour conclure, je rappellerai qu’il faut beaucoup de temps, de constance et de persévérance pour construire une marine digne de ce nom. Il a fallu à notre pays plusieurs siècles pour se doter d’une réelle marine océanique. On ne change pas de cap, d’autant plus s’il est le bon, au premier grain, fût-il financier. Il est possible de diminuer le nombre de plateformes, mais il ne faut rien céder sur la cohérence d’ensemble de la marine. Pour autant, la Marine pour la Marine n’est rien. De fait, comme le disait bien avant nous Péricles, Mega to tés thalassés kratos ; La puissance de la mer confère à celui qui sait s’en servir.

Afrique et ethnicité


Un petit billet ce jour pour revenir sur un événement de ces dernières semaines. D’autres suivront.
La mort de Meles Zenami (Premier Ministre Ethiopien) renforce l’imprévisibilité de la zone. La question du partage du pouvoir se pose de différentes manières, pouvant largement déborder sur les autres Etats, voir plus loin sur le continent.
– Sa succession va poser problème d’abord politiquement, entre recherche de direction collégiale et tentation pour certains, face à une opposition faible et trop parsemée, de chausser les « bottes » du « Maître ».
– L’Ethnicité pose elle aussi problème, le pouvoir s’étant appuyé exclusivement sur une faible minorité (les Tigréens représentant 6% de la population). Quels attendus pour les Oromos et les Amharas ?
– Le champ économique est lui aussi évidemment concerné puisque la minorité au pourvoir détenait non seulement les leviers politiques et militaires, mais aussi économiques. Au-delà, l’inflation, forte et en hausse, expose une large part de la population ; paysans en tête ; à des problématiques alimentaires. La malnutrition est toujours fortement présente dans le pays et des émeutes de la faims sont à craindre.
– Le champ religieux est apparu fragilisé aussi. Par la mort du chef de l’église chrétienne orthodoxe, proche du pouvoir, mais aussi par l’opposition musulmane qui demande une autogestion de leurs affaires religieuses.
Mais au-delà de ces éléments internes ; si des mouvements de guérilla intérieurs existent (Front de Libération de l’Oramo notamment ou d’autres mouvements dans l’Ogadan), le réel danger vient de l’extérieur : moins de l’Erythrée ou des shebabs somaliens que du vide laissé par cette disparition dans l’organisation et la gouvernance de toute la Corne de l’Afrique.
L’ethnicité est à nouveau sur le devant de la scène. Toujours perçue négativement, elle pourrait être néanmoins une solution au devenir africain et à son mal-développement. La Somalie, l’Ethiopie, le Sud-soudan ont ouvert une voie. Celle d’un possible redécoupage géographique d’espaces territorialisés par une géographie coloniale (40% des frontières du continent africains sont le fait de deux puissances coloniales : la France et la Grande-Bretagne).
Demain, le Mali ou le Sahel pourraient suivre la voie… même si nos élites parisiennes bien pensantes s’y refusent par oubli ou négation d’une histoire que l’on ne veut même plus enseigner pour ne point la connaître…