le poids politique de l’arme nucléaire


Nous publions ci-après un texte du VAE (2S) Thierry d’Arbonneau sur la dissuasion nucléaire.

Le 9 décembre 2013 Pierre Pascallon a réuni pour un colloque d’une journée à l’assemblée nationale, quatre tables rondes sur le thème de la dissuasion nucléaire. Plutôt orienté contre celle-ci, dans les sous-thèmes choisis comme dans les intervenants présents, en l’absence de la moindre voix officielle, et sans que le timing permette de débat, au moins pour les deux tables rondes du matin, telles étaient les conditions de mon intervention. Je me suis senti un peu seul, pas tout à fait mais un peu quand même… Le sous-thème étant « un avenir assuré ? », comprenons le point d’interrogation comme celui d’une moue dubitative, j’ai fait une courte intervention sur ce qui me paraît être l’élément déterminant et premier, le poids politique de l’arme nucléaire. Le texte de cette intervention est donné ci-dessous. Il devrait être publié dans un ouvrage regroupant toutes les interventions.
VAE (2S) Thierry d’Arbonneau

Le poids politique de l’arme nucléaire (09/12/13)

Le 6 septembre dernier, en plein milieu du G20 la Russie procède à un tir de Boulava, missile balistique lancé à partir d’un sous-marin. Tout sauf le hasard des calendriers. Le 23 novembre dernier la Chine décide de créer une zone d’identification aérienne en mer de Chine, incluant une île japonaise, au mépris des règles internationales. Les avions américains et sud-coréens refusent ostensiblement d’appliquer les consignes correspondantes. Les Américains déploient différents avions militaires, B 52 d’abord puis un vol du fameux B 2, bombardier stratégique furtif appartenant aux forces nucléaires. Pour un signal clair. Dans ces deux exemples récents, point d’intérêts vitaux en cause, point même une attitude menaçante, mais affirmation de l’existence de l’arme nucléaire, et derrière elle, de l’attention qu’il convient de porter aux propos. C’est une démonstration du poids politique actuel de l’arme nucléaire. Incidemment, une des réponses à ceux qui se demandent à quoi sert la composante aéroportée se trouve là…
En 1939 la France est très en pointe dans la recherche atomique et Frédéric Joliot-Curie entrevoit l’usage de charges explosives. Mais quand les Américains reprennent les études pendant la guerre, en compagnie des Anglais, les savants français de la France Libres installés outre Atlantique sont exclus du projet Manhattan, par volonté politique des Américains de conserver le monopole atomique. Si l’amiral Castex est en 1945 après les deux explosions nucléaires sur le Japon, un des premiers à comprendre la stratégie de dissuasion nucléaire du faible au fort avec l’impact politique déterminant qu’elle engendrera, le général de Gaulle, bien conseillé, mesure immédiatement l’importance pour la France d’être doté d’une arme nucléaire au plus tôt, et crée la CEA par ordonnance en octobre 1945. Organisme civil, dirigé par Frédéric Joliot-Curie, pas particulièrement porté vers la chose militaire, ce sont autant de signes qui marquent la destination non simplement militaire de l’arme. Dans le bouillonnement d’idées et de querelles, qui suit pendant la douzaine d’années suivantes, on note en 1954 une exclamation du général Ely, alors CEMA, regrettant l’absence d’arme nucléaire française jugée comme critère de grande puissance. Il est vrai que la place laissée à la France et à ses forces intégrées dans l’OTAN n’est alors pas glorieuse et même terriblement subalterne.
En 1958 Le général de Gaulle siffle la fin de la partie et les orientations sont claires pour aboutir à la construction d’armements nucléaires. La doctrine viendra plus tard, comme l’intendance, elle suit… Début 1960 Gerboise Bleue est la première explosion française. Le général de Gaulle s’écrie : Hourrah pour la France, elle est plus forte et plus fière ! et un peu plus tard : Notre pays est en mesure d’agir par lui-même et dans le monde, et il doit le faire car c’est là moralement un moteur indispensable à son effort. A ces formules vieilles de 50 ans et plus, répondent encore nos interventions actuelles en Libye, au Mali, en République Centre Africaine… mais encore faut-il avoir les moyens pour les conduire. Enfin il est notable qu’à partir de 1960 le général de Gaulle ne parle plus de l’ONU comme d’ « un machin ». La décision la plus politique et la plus significative est alors la sortie de la France de l’organisation militaire intégrée en 1966. Pendant ces années le général de Gaulle laisse les modèles d’armes nucléaires fleurir dans les esprits, en particulier les armes dites tactiques, et s’il ne savoure pas spécialement les plaisirs de la dialectique de la dissuasion qu’il laisse à d’autres, il affirme deux principes fondamentaux : la France doit garder son autonomie de décision, et lui seul en tant que président peut déclencher le feu nucléaire. Ces deux principes donnent son poids politique à l’arme nucléaire.
La ou les doctrines suivent cependant. La France a la chance de disposer alors de ces stratèges éminents dont on semble regretter l’absence aujourd’hui. Le général Pierre Gallois, précurseur qui a converti le général de Gaulle à la stratégie du faible au fort, publie en 1960, Raymond Aron qui va vers la riposte graduée chère aux Américains, en 1963, le général Beaufre qui fait la synthèse publie en 1964, le général Ailleret avec le « tous azimuts » en 1967, le livre blanc de 1972 s’illustre avec le couplage conventionnel nucléaire. Il faudra ensuite attendre le livre blanc de 1994 pour découpler… La période est marquée principalement par le débat sur les armes dites tactiques qui deviennent préstratégiques, puis d’ultime avertissement, cette gesticulation utile quoique trop militaire n’ayant sans doute pas d’autre sens que de donner de la visibilité à l’arme, que par nature le sous-marin peut peiner à offrir…
Le président Mitterrand montre avec vigueur début 1983 dans un discours resté fameux au Bundestag, en pleine crise des euromissiles, quelle audience et quelle autorité politique lui donne la dimension nucléaire de notre pays. Dans ses propos il plaide pour la force du couplage de l’Europe et de l’Amérique qui doit perdurer, mais que serait la réalité de ce couplage s’il n’existait une force nucléaire française indépendante ? S’identifiant à son tour à la dissuasion nucléaire, il repositionne l’arme nucléaire au travers de cinq convictions politiques : l’arme nucléaire empêche la guerre et non pas cherche à la gagner ; elle traite des intérêts vitaux ; elle est toujours de nature stratégique ; le préstratégique appartient au stratégique et n’est pas le prolongement du conventionnel ; la décision de déclencher le tir nucléaire est du ressort exclusif du président.
La chute de l’Union Soviétique va apporter dix années de doute, accompagné d’une réduction sensible de l’arsenal français, logique mais sans contrepartie ni diplomatique ni militaire. Il faut attendre 2001 pour que le président Chirac dans un discours fameux à l’IHEDN plaide à nouveau pour la dimension politique qu’a conservée l’arme nucléaire à ses yeux. La phrase qu’il prononce le résume clairement : Sans l’arme nucléaire, la France ne serait pas la grande puissance qu’elle est, capable d’exprimer dans le concert des nations, une position autonome, indépendante et respectée, ce à quoi répond dans ces années le président Poutine : Sans le nucléaire, civil et militaire, la Russie de serait pas une puissance régionale mais un état du tiers monde… A cette époque la France décide de ne pas intervenir en Irak, position indépendante difficile à soutenir face à nos Alliés, qui conduit le président à confier à ses proches Heureusement que nous avons l’arme nucléaire, ce qui répond en écho à la formule fameuse du Guy Mollet en 1956 : Si j’avais eu le bombe, jamais ne n’aurais quitté Suez.
Cette dimension politique de l’arme nucléaire, préférable à la dimension militaire tentante de ses débuts, est un fait sur lequel s’appuient tous les présidents successifs. Elle a une condition, c’est sa crédibilité. Crédibilité de l’outil sous toutes ses facettes, crédibilité des hommes, le président à un bout de la chaîne, le commandant du sous-marin à l’autre bout, crédibilité acquise au gré des comportements, des décisions, des actes. Chaque décision étudiée doit donc impérativement être lue selon le critère de la crédibilité, telle qu’elle peut être ressentie par « l’autre ». La stratégie de dissuasion qui a toujours été une stratégie de moyens, une fois entendu le poids essentiellement politique de l’arme, doit alors engendrer une série de mesures financières lourdes que seul un pouvoir politique démocratique et fort peut prendre à bon escient. Il lui faut le courage et la fermeté qui s’imposent car la décision de déclencher le tir nucléaire est du ressort exclusif du président.
VAE (2S) Thierry d’Arbonneau

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L’arme nucléaire au goût du jour


Très tôt François Hollande une fois Président, se fit hélitreuillé dans le plus grand secret pour passer quelques heures à bord du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Terrible, qui rentrait de plus de deux mois de patrouille. Ce geste rare doit être reconnu et salué à la hauteur de ce qu’il mérite. Il vaut reconnaissance pour les équipages, pour les industriels, pour tout le système humain, technique et opérationnel de la force océanique stratégique, qui s’étend bien au-delà du commandant et des hommes d’équipage qui y sont au cœur. Il vaut aussi pour assoir la crédibilité du Président, nouveau venu dans les cercles stratégiques internationaux. Il vaut enfin pour tous les sceptiques… Le nouveau Président, sans doute moins à l’aise avec l’éloquence militaire que ses prédécesseurs, préféra au discours un geste très fort, significatif et qui se suffisait à lui-même.

Il se montre ainsi fidèle à une promesse de sa campagne : « Je serai le garant de la capacité de dissuasion nucléaire de la France : je revendique et assume pleinement cette prérogative spécifique du Président de la République » (Le Nouvel Observateur 22/12/2011). Quelques mois plus tard, il le confirme et le précise à bord du Terrible : «… Je veux terminer pour dire que depuis novembre 1972, il y a toujours eu un sous-marin à la mer, c’est à dire que la permanence de la mission a été assurée, 24 heures sur 24, 365 jours par an, pendant 40 ans, il n’y a jamais eu de discontinuité, ce qui fait que nous sommes respectés, et ça va donc se poursuivre ». Et s’il faut mettre les points sur les i, le même jour : « malgré les difficultés financières, (…) nous devons continuer à faire un effort pour permettre que notre dissuasion nucléaire soit toujours respectée ». On ne sort donc pas du format actuel, on ne donne pas de signe qui pourrait être interprété comme une marque de doute ou d’essoufflement. La perte de crédibilité ne serait pas loin. Nous ne serions plus « respectés ».

Imperturbable, la dissuasion reste donc. Tout change pourtant : les Présidents, les majorités politiques, la situation géopolitique davantage encore, le monde aussi change considérablement, la crise fait rage, et rien ne bouge. Il y a de quoi désespérer les stratégistes car l’immobilisme ne les flatte ni ne les nourrit, ainsi que les financiers car le budget de la dissuasion ne peut servir de variable d’ajustement, au contraire, on peut le regretter, de celui des forces conventionnelles qui sont pourtant déjà bien entaillées.

En réalité ce n’est pas la stratégie de dissuasion qui reste dans une forme figée, ossifiée, fossilisée comme certains se plaisent à la décrire, mais c’est l’arme nucléaire qui reste dans un rôle exclusivement dissuasif et c’est tant mieux. L’arme nucléaire ne bloque pas tous les hoquets du monde, c’est vrai, mais elle interdit toujours qu’ils dégénèrent. Ce n’est déjà pas si mal. Complémentaire, la lutte serrée contre la prolifération interdit aux puissances qui déclarent en faire un outil d’agression, de se doter d’armes nucléaires et des missiles balistiques qui les transportent. C’est bien entendu le cas de l’Iran actuel. Dans ce cadre, que vaudraient le poids politique et la vigueur de seules puissances non nucléaires dans la lutte contre la prolifération : assurément pas grand-chose.

Bien entendu il faut aller plus loin. Le Président a affiché clairement sa position. Mais celle-ci ne s’encombre pas de nombreux développements. La réflexion ou les propos, car on ne peut toujours qualifier ceux-ci de réflexions, vont donc plus aisément libre cours. Pourquoi pas, car que vaudrait une stratégie, celle de l’arme nucléaire en l’occurrence, si elle redoutait le débat et se réfugiait derrière un dogme régalien. La pauvreté de la pensée a souvent pris prétexte du dogme pour s’en satisfaire. Mais la voix de sa seule contestation n’a pas le monopole. D’autant plus que son argumentation est pauvre, plus philosophique et dogmatique qu’objective. La réflexion sur le monde et l’arme nucléaire doit donc se prolonger et s’actualiser. Quel que soit l’éclairage géopolitique que l’on veut promouvoir, fonction de l’inéluctable effondrement du régime iranien, de la crise, des pays émergents, de la démographie et de ses conséquences multiples, etc. la question est de trouver comment placer l’arme nucléaire dans ce schéma prospectif (sans quitter sa limite au dissuasif) et non de savoir si elle y a une place, car elle ne disparaitra pas. Certes dans ce cadre, la léthargie de l’Union européenne ne pousse pas à tous les optimismes. Son morcellement persistant et son attitude plus que timorée dans les débats de la défense en sont une marque de fabrique qu’il faudra bien gommer un jour. Mais qui tiendra la gomme ?

Reste que l’arme nucléaire a ceci de particulier que son emploi ne va pas de soi… Heureusement. La menace de son emploi doit pourtant rester crédible. C’est à ce titre qu’elle sera dissuasive. Aujourd’hui se façonne et s’entretient cette crédibilité qui sera peut-être nécessaire un jour, pour éviter le pire, pour disposer d’une voix assez forte, dans un contexte qu’il est difficile de prévoir aujourd’hui. C’est une autre difficulté. Il n’y a pas de place pour une arme nucléaire dissuasive non crédible, ce serait le pire des dangers, comme il ne doit pas y avoir de place pour une arme nucléaire crédible à but non dissuasif mais agressif, oppressif ou de chantage. Pour s’opposer à celle-ci il faut être crédible et fort. Ce n’est pas au moment où la crédibilité sera nécessaire qu’il faudra s’en préoccuper. La crédibilité ne se décrète pas, elle se construit avec le temps. Comme la confiance. Seule une position forte, stable, solide comme un roc, inamovible devant la mousse des évènements et elle ne manque pas, peut apporter la réponse. C’est la raison de la permanence à la mer d’un sous-marin nucléaire d’engins (SNLE). C’est la raison du maintien de la composante aéroportée. C’est la raison d’un hélitreuillage du Président à bord d’une des unités de la force océanique stratégique (FOST).

Présentée souvent comme la limite à la dissuasion et son obstacle, ou au contraire et plus justement comme son complément, la défense anti missiles balistiques (DAMB) est un autre débat, avec d’autres enjeux portés par de solides arrière-pensées industrielles. Elle ne percute pas la stratégie de dissuasion nucléaire car elle n’est pas de même nature, elle la conforte plutôt dans le créneau d’armes conventionnelles qu’elle occupe. Mais derrière la DAMB et les compétences acquises dans le domaine balistique se cache l’accès à l’espace, à la maîtrise de l’espace. La France y a bien entendu sa place, il faut la préserver. L’enjeu est majeur.

Thierry d’Arbonneau
Ancien commandant de la force océanique stratégique
Directeur de rédaction de l’Encyclopédie des sous-marins français (SPE Barthélémy)
Auteur de Brises Stratégiques (SPE Barthélémy)
29 novembre 2012

Cadrage stratégique


Au lendemain du Sommet de l’OTAN à Chicago, je vous propose ci-après l’intégralité de la première note de cadrage stratégique rédigée par Louis Gautier et remise à François Hollande, alors candidat à la présidentielle.

Election présidentielle 2012
A l’attention de François Hollande Note de cadrage n° 1
Objet : cadrage des grands enjeux doctrinaux stratégiques et de défense Europe-PESD/OTAN/dissuasion nucléaire/défense anti-missiles/OPEX

Les sujets mis en perspective dans cette note de cadrage : la défense européenne (Politique européenne de sécurité et de défense), l’OTAN, la dissuasion nucléaire, les opérations extérieures (OPEX), seront repris et développés dans les notes d’analyse ultérieures. Les positions arbitrées sur ces enjeux sont un gage de cohérence et de crédibilité. Les questions budgétaires et de programmation militaire seront traitées de façon séparée.

1. Europe de la défense
Une chose est sûre, l’Europe de la défense va mal et de plus en plus depuis 2003, date à laquelle les divergences sur l’Irak ont fait capoter la mise en œuvre effective des accords franco-britanniques de Saint-Malo (1998), du traité de Nice et de la déclaration de Laeken (2001) sur des forces européennes autonomes. Paradoxalement, la coopération militaire franco-britannique, issue de l’accord de Londres (novembre 2010) qui solde définitivement le passif entre Paris et Londres, est en soi positive mais s’effectue sur le dos de la défense européenne qu’elle dénigre. Il est donc vital d’ouvrir cette coopération à d’autres ou de la compléter par de nouvelles initiatives, notamment prises avec l’Allemagne, ce qui implique de réaffirmer l’importance du cadre européen au plan politique et la relance du processus d’intégration européenne au plan pratique. D’autant plus que le conflit Libyen est venu souligner des divergences de vues préoccupantes entre Européens, notamment avec l’Allemagne, et met en évidence les limites de leurs capacités d’action militaire, même sur un théâtre d’opération proche.
L’Europe de la défense est en panne sur le plan politique, sur le plan militaire et sur le plan industriel. Sa relance se heurte à tant d’obstacles concrets et à un tel scepticisme généralisé désormais qu’on serait tenté, comme Nicolas Sarkozy, de jeter l’éponge. Ce serait une erreur. La France confortablement assise dans un wagon de première classe à l’OTAN doit reprendre sa place de conducteur de la locomotive européenne. Patiemment elle doit être de nouveau à la manœuvre avec les Allemands, les Britanniques, les Polonais, les Espagnols, les Italiens, les Belges, les Grecs et tous ceux qui voudront collectivement s’atteler à la tâche. Pour cela, il faut à nouveau avoir vis-à-vis de nos partenaires un langage clair. L’OTAN est pourvoyeuse de moyens logistiques et de commandement mais, pour nous, la gouvernante politico-militaire des questions impliquant les appareils de défense européens doit se situer dans l’Union. Celle-ci doit être dimensionnée à cette fin, notamment en moyens de planification.
Conformément aux accords dits Berlin+, l’Europe doit pouvoir recourir aux moyens de l’OTAN quand les Américains ne sont pas engagés ; la préférence européenne en matière de commandes d’armement doit l’emporter face au déni d’accès du marché américain de défense que l’on a récemment constaté à l’occasion de l’attribution du contrat de ravitailleur à Boeing plutôt qu’à EADS ; il faut de même accroître la mutualisation et le financement commun des programmes militaires européens.

2. OTAN
S’agissant de la défense européenne, évitons cependant les querelles stériles. On ne sortira pas de l’OTAN. Il faudrait que cette volte-face présente plus d’avantages que d’inconvénients. Or, cette organisation est à une croisée de chemin et nous ne devons pas affaiblir notre capacité à influer de l’intérieur sur des réorientations collectives nécessaires. L’avenir de l’OTAN, l’affaire libyenne le confirme, quoique toujours important aux yeux des Américains n’est plus leur priorité. C’est en revanche devenu une question européenne : celle de leur unité face aux hypothèses d’emploi de la force, celle de la rationalisation de leurs appareils de défense en voie de délabrement sous l’effet des réductions budgétaires. Le manque d’intégration des armées européennes est aussi problématique politiquement pour l’UE que militairement dommageable à l’OTAN. La prochaine équipe au pouvoir devra, au terme d’un audit approfondi, s’interroger pour savoir si nous ne devons pas mieux répartir nos œufs, en fonction de nos objectifs, entre l’UE et l’OTAN.

3. Dissuasion nucléaire et défense anti-missiles
Ne perdons pas de temps en débats aussi périlleux politiquement que sans avantage stratégique immédiat. La dissuasion nucléaire, alors que la menace de la prolifération nucléaire et surtout balistique croît, conserve un rôle substantiel pour la défense de la France. La modernisation de nos capacités stratégiques, en passe d’être achevée, les situe parmi les plus performantes, après celles des Etats-Unis. La France détient de ce fait un incontestable avantage politique et militaire jusqu’en 2030, horizon d’obsolescence de ces armes et de montée en puissance des systèmes de défenses anti-missiles. Faut-il tailler dans cet arsenal dont la force océanique est le pivot ?
Supprimer la seconde composante qui vient juste d’être payée ne présente presqu’aucun intérêt en termes d’économies, le décider unilatéralement nous priverait d’un atout dans les négociations multilatérales de désarmement qu’il faut encourager (il faudrait en outre justifier de ne s’être jamais opposé au financement du renouvellement de la composante aérienne au cours des dix dernières années). Enfin l’avenir de la force aérienne stratégique ne peut se décider de façon péremptoire sans l’inscrire dans une discussion de portée plus générale sur les moyens de dissuasion conventionnelle et de supériorité aérienne.
Une chose est claire. Des arbitrages difficiles devront être rendus au cours du prochain quinquennat qui concernent les programmes de relève de notre dissuasion, leur révision ou leur abandon partiel (programme de simulation, renouvellement des composantes), la participation de la France à la défense anti-missiles de l’OTAN et plus généralement le financement des équipements qui dimensionnent la supériorité conventionnelle au XXe siècle (satellites, drones, missiles). Le domaine des équipements de supériorité nucléaire et conventionnelle doit être au coeur de la programmation militaire. Il y va de l’avenir technologique et militaire de l’Europe, de l’autonomie de ses approvisionnements stratégiques et de la survie de notre base industrielle qui suppose par ailleurs que l’on passe, à l’échelle européenne, à une nouvelle phase de fusion et de consolidation d’entreprises dans le secteur aéronautique et de défense.

4. Opérations extérieures et sécurité
Enfin, il est important de reformuler notre doctrine de projection extérieure et intérieure. Pour des raisons idéologiques évidentes, la gauche ne peut faire sienne les préjugés néo-conservateurs et la phraséologie de l’actuelle doctrine de sécurité nationale. Pour autant l’effacement des frontières entre sécurité intérieure et sécurité extérieure dans le monde actuel est une réalité à pleinement prendre en compte. Il faut donc être d’autant plus précis dans la définition politique et surtout juridique des concepts que nous allons devoir employer pour traiter cette réalité.
De même, il convient de réajuster nos positions en matière d’interventions et de pré-positionnement extérieurs. La notion d’arc de crise doit être abandonnée. Elle reflète mal la réalité géopolitique après les révolutions arabes et elle trahit une vision qui, dans la foulée de la lutte contre le terrorisme islamiste, appréhende le Proche et le Moyen-Orient de façon trop global exclusivement sous l’angle du danger et de l’antagonisme et non celui de projets communs et de coopérations possibles y compris dans le domaine de la sécurité. En tout état de cause, il convient d’ajuster le curseur sur nos engagements et notre présence militaires, en Afghanistan, à Abu Dhabi et en Afrique.
Le retrait d’Afghanistan est une priorité. Nous sommes enlisés sur ce théâtre et otage de la stratégie américaine. Les pertes en hommes vont en augmentant (le bilan du renforcement de notre implication dans les combats voulus par Sarkozy est à cet égard particulièrement lourd : 70 morts en opération entre janvier 2002 et juillet 2011 dont 58 depuis 2007). Il faudra établir dès 2012 un calendrier de désengagement progressif de l’Afghanistan discuté avec nos alliés.
En Libye, le mandat opérationnel de l’OTAN a pris fin. L’arrêt des combats ne signifie pas pour autant la cessation des troubles et l’instauration d’un état de droit. Il faut donc rester vigilant.
Il faut être très attentif aux conditions de la sécurité dans le Sahel et à la question des otages détenus par l’AQMI. D’une façon générale, la situation en Afrique, sous le double aspect humanitaire et sécuritaire, est telle qu’il est probable que l’implication militaire de la France sur ce continent restera importante.

Il découle de ces éléments une révision inévitable des priorités stratégiques formulées dans le Livre blanc de 2008 et une nécessaire mise à plat de la loi de programmation militaire (Cf. notes de cadrage à venir).

Préconisations et éléments de langage
La défense européenne, à la relance de laquelle il faut s’attacher, doit retrouver sa priorité ;
Il n’est pas question que La France se retire de l’OTAN mais une évaluation des bénéfices de notre réintégration, au plan national et européen, doit être effectuée ;
La dissuasion reste un élément de fondation de notre politique de défense mais son articulation avec les négociations sur le désarmement nucléaire et le projet de défense anti-missile doit être clarifiée ;
La modernisation des deux composantes nucléaires sera achevée (sans préciser toutefois ni le calendrier ni le volume des équipements) ; La question de l’abandon de la seconde composante peut être posée mais à son horizon d’obsolescence (2030).
Le budget de la défense ne saurait être une variable d’ajustement des finances publiques
L’interventionnisme militaire tous azimuts de la France doit faire place à plus de sélectivité des actions, à moins d’impulsivité dans les décisions d’engagements.