RETOUR AU REEL


1/ « L’effroi », « la peur », deux mots employés par le Président de la République lors de son allocution de vendredi 13 novembre minuit… L’émotion, quelque fut-elle n’est pas bonne conseillère. De là, l’effroi de nombreux responsables qui prônent la remise en cause de nos fondamentaux tout en proclamant que nos valeurs seront plus fortes… L’incompétence, le déni, l’irresponsabilité, se disputant à la bêtise !

2/ Des actions terroristes planifiées, coordonnées, séquencées et produisant une attaque simultanée. Aucun doute. Mais aucune surprise stratégique. Les groupes sont structurés avec des personnes motivées, ce qui semble « surprendre » nos responsables politiques… Le déni continu de perdurer, certains de ces mêmes responsables politiques parlant de « fous » et de « drogués », de personnes pouvant être « réinsérés », puisque nous sommes d’avance coupables… Il est vrai qu’ils ne sont pas aidés par certains experts autoproclamés et quelques personnes médiatiques…
Nous ne faisons pas la guerre à des terroristes mais à un (des) groupe(s) pratiquant notamment le terrorisme. Nous sommes dans le prolongement d’une dynamique. La fréquence s’accélère. Les mesures prises depuis lundi auraient pu être prise en janvier. Découvrir ce qui était connu semble surprenant / aberrant.

3/ Nommer l’ennemi. Se tromper d’ennemi ou refuser de le nommer revient à s’y soumettre. L’Ennemi ce n’est pas Daech ni l’Etat Islamique. Notre ennemi n’est pas tant le terrorisme que sa cause profonde. Notre ennemi c’est l’idée dont il est le fruit. Notre ennemi, c’est l’idéologie en cause. Notre ennemi, en ce cas, c’est le salafisme (wahhâbisme salafiste). Mais pas d’illusion non plus, c’est bien d’abord l’Islam qui est en cause dans ce lien étroit qu’il entretient avec le djihadisme. Si, les Balkans, une des zones historiques de confrontation, permettent de le dire ; cette incarnation trouve son siège dans la péninsule arabique. C’est là que, se trouvent les émetteurs des ondes salafistes radicales qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux neutraliser : des émetteurs d’idées bien sûr mais aussi des sources de financements et des « stratèges ».
Au-delà se poser les bonnes questions : quel est notre adversaire/ennemi ? Quelle est sa structure ? Nos actions sont-elles adaptées ?

4/ Mais, nous serions incomplets si nous ne nommions pas aussi les motivations politiques et sociales à l’œuvre, tant dans nombre de ces pays qu’au sein du notre dans l’édification de plusieurs (et, oui, plusieurs !) modèles de radicalisation. Nous sommes attaqués par des ressortissants d’abord français et européens. Le comprendre est utile. L’intégrer comme globalité cohérente est primordiale.
L’un des problèmes majeurs étant l’attraction de ce(s) modèle(s) sur une fraction de notre population en tant qu’étiquette identitaire. Car le parcours des terroristes est édifiant : copains déscolarisés, petits voyous de quartiers, délinquants ratés emprisonnés, criminels idéologiquement repentis au travers d’un « reborn muslim » par le biais de vieilles célébrités du terrorisme djihadiste, voyageurs de différents pays « formateurs » ; autant d’étapes d’un parcours initiatique leur procurant une pensée, une cause, un sens, une action, une identité et un destin : le « Meurs et deviens » de Goethe. Le terrorisme comme réponse offerte. Et, plus inquiétant, une réponse rationnelle car s’appuyant sur une vision, sur un modèle de société partagé ! Ajoutons à cela une revanche générationnelle…
De ce fait, le problème est d’abord politique avant d’être sécuritaire, même si inversement, l’urgence dans le temps est la réponse sécuritaire.

5/ L’espace Shenghen n’est pas en cause. Ce qui est en cause c’est l’abolition des frontières internes au profit de frontières extérieures sans avoir voulu mesurer leurs localisations et les conséquences de celles-ci ; sans interconnecter et unifier les fichiers des services. Croire qu’il est possible de le remettre en cause avec les conséquences sur la mobilité des gens et des affaires ne résistera pas aux faits…

6/ Le tout sécuritaire est illusoire… de même qu’il l’était déjà en janvier… Nos politiques devraient l’intégrer et reconnaître que les attentats de Paris du 13 novembre sont aussi la conséquence / marque d’une faille de notre structure / communauté du renseignement. Ne pas le reconnaitre (Pr, PM, Minint), ne pas vouloir le dire (PS, UDI et LR notamment), ne pas vouloir en tirer des conclusions évidentes (Mindef), nier la réalité (PM et Mindef sur le Mali, sur Al-Qaeda, …) est non seulement irresponsable mais sera lourd de conséquences stratégiques pour nos concitoyens.

7/ Vouloir à la faveur des craintes de l’opinion vouloir créer une législation d’exception est la démonstration même de notre incapacité à gérer l’événement. Pour rappel ce que nous écrivions déjà en janvier 2015 : ces émotions nous conduisent à des prises de décisions exclusivement en réaction. Jamais dans l’initiative. Le fait le plus parlant est l’historicité des lois antiterroristes françaises : elles ont toutes été prises après des événements, jamais avant. La dernière en date (octobre 2014) n’étant pas encore complétement mise en œuvre, alors même qu’ils confondent à la fois le champ de l’action (sécuritaire/militaire) et le temps de l’action (avant/après). Encore une fois, nouvel attentat = nouvelle(s) mesure(s) juridiques !
Sur ce thème, il est malheureusement déplorable de constater que notre exécutif décide de mettre en place des mesures qu’il refusait en janvier, critiquant à l’époque leur simple évocation (état d’urgence, lois d’exception, déchéance de nationalité, …). L’opposition n’est pas en reste dans son incohérence… et sa fuite en avant.

8/ A ce titre, il conviendrait de mesurer que c’est bien maintenant que ce joue notre réponse aux événements.

9/ Notre priorité est de mettre davantage de moyens sur le renseignement intérieur comme extérieur. Mais des moyens seuls ne suffiront pas. Notre toute première priorité doit être ; d’urgence ; de revoir l’organisation de notre communauté de renseignements, ses méthodologies d’acquisition et d’analyse, ses stratégies
En matière de renseignements, il n’y a pas de résultats immédiats aux décisions prises ou à prendre. Le temps et le champ du renseignement ne sont ni celui du politique ni, encore moins, celui des médias. Pour obtenir des résultats, il faut investir, pas seulement en moyens (équipements, humains qu’il faut recruter, former) mais surtout en sources, contacts, relations entre partenaires (services étrangers) ce qui prend du temps (des années !) et une constance que rien n’ébranle. Le temps long…
D’autre part, il faut se rappeler quelques règles en matière de coopération de renseignement : on n’échange qu’à crédibilité/confiance égale, presque uniquement en bilatéral selon le vieil adage : « plus il a de monde autour de la table, moins il y a de renseignements sur la table ». Et ce, alors même que nous n’avons pas une vision commune européenne de ce que doivent être les missions des services de renseignements de sécurité.

10/ Il va falloir se poser la question de nos relations avec les pays de cette zone du Moyen Orient : Arabie Saoudite, Qatar, Turquie, la liste n’est pas exhaustive… Cela ne va pas plaire aux affairistes en tout genre.
Il nous faut reprendre l’initiative et renouer avec une véritable politique extérieure. Depuis 1976 (refus de la France de maintenir la protection des minorités d’Orient), nous avons abondamment trahis nos engagements, multipliés les erreurs et les incohérences (cf Shah, cf Khomeiny, Cf Saoudiens, cf OLP, Cf Turquie, Cf Algérie, Cf Serbie, Cf les dictateurs arabes de Moubarak à Ben Ali en passant par Saddam Hussein ou Kadhafi sans omettre Hafez puis Bachar El Assad, cf Poutine).
Le Quai d’Orsay ne cesse de définir une politique diplomatique incohérente et la justifie sur la « morale » (laquelle ? la nôtre ? donc automatiquement la meilleure car par définition à portée universelle).
Retrouver alors la confiance (dans le temps long) de nos interlocuteurs vis-à-vis de nos intérêts, de nos ambitions, de nos initiatives.

11/ Intégrer la réalité de nos possibles. Le Proche et Moyen-Orient est entré dans une phase de recomposition : fragmentation de l’espace du Proche et Moyen-Orient avec désagrégation des Etats et des sociétés. Le vide politique est important dans une situation post-autoritaire/idéologique fragilisant de nombreux Etats : les connus (Irak, Syrie, Egypte) mais aussi d’autres (Turquie, Arabie Saoudite, Iran, Jordanie). Il nous faut accepter que l’Irak et la Syrie (au minimum), voir plus large (Turquie, Arabie Saoudite, Jordanie, …) comme ils existaient ne seront plus…
Sur le vide politique, EI construit sa force. EI a un discours révolutionnaire (contre l’oppression chiite et les corrompus s’appuyant sur l’ingérence étrangère) et contre-révolutionnaire (avec un projet de développement social), lui permettant d’agréger différents aspects et différentes dynamiques. Le PMO comme les peuples qui le composent ont leurs propres histoires, dynamiques, intérêts, certitudes, envies, espoirs… qui ne sont pas nécessairement les nôtres (ce n’est rien de le dire !). De l’autre côté, l’occident est décrédibilisé depuis longtemps, y compris dans sa croyance/arrogance en sa supériorité naturelle. L’influence occidentale est mal perçue avec raison (avec constance, depuis des décennies, nous nous efforçons de le démontrer !).

Notre marge de manœuvre politique comme stratégique pour participer à cette recomposition est donc très limitée. A mon sens, il est probable que EI s’effondre sur lui-même, sans aucune relation avec nos propres frappes. Mais même cet effondrement ne procurera aucune solution, puisque la seule solution est politique. Nos options stratégiques sont donc extrêmement réduites. Nous assistons à la fin d’une période de transition amorcée en 1989/1991 ; période qui voulait créer un nouvel ordre mondial. Fin d’une période de transition mais aussi fin d’un âge historique.

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Chut, il ne faut pas le dire…


Au Maghreb et Machrek, au-delà des révolutions arabes, AQMI (qui a rallié Al-Qaeda en septembre 2006) poursuit ses opérations et ne cesse de s’étendre : originaire de Kabylie, s’implantant au Maroc, en Tunisie, en Libye. On (re)découvre que ces branches les plus récentes comme Ansar Al Sharia (active en Libye) comptent des algériens dans ses rangs… Au Sahel, Ansar Dine et le MUJAO structure les différents mouvements islamistes, menant leurs opérations au Mali, au Niger… tandis que le MUJAO a officiellement fusionné en août 2013 avec le groupe de Belmokhtar pour donner naissance à une nouvelle structure : Al Mourabitoun qui s’est immédiatement mis sous les ordres d’Al-Qaeda tout en refusant d’être sous la direction d’AQMI… Ce mouvement, ne nous y trompons pas est certainement un mouvement en devenir dans toute la région sahélienne et en Libye ! Ce que démontrent aussi les récentes et discrètes opérations des forces spéciales algériennes en Libye (allièes aux forces américaines et françaises).
Au Nigeria et au Cameroun, Boko Haram, mouvement islamiste devenu mouvement djihadiste ne cesse de se consolider. Sa structure internationale, le mouvement Ansaru navigue entre deux eaux… y compris dans ses relations avec AQMI (2012 et 2013). Ce mouvement pourrait déstabiliser le RCA, le Cameroun dans son entier et le Niger.
En Afrique de l’Est, la situation se complexifie plus encore depuis la première apparition d’Al-Qaeda en décembre 1992 à Aden… Ne pas oublier l’ensemble de la Corne de l’Afrique déstabilisé (Soudan, Tanzanie, Ouganda) et au-delà le Yémen
Bref, nous constatons différents foyers multidirectionnel (Maghreb, Machrek, Sahel, Somalie, Afrique centrale, Corne de l’Afrique, Afrique de l’Est, Yémen, péninsule arabique, Syrie, Irak, …) tandis que les djihadistes inscrivent leurs actions locales dans un cadre global. Nous assistons donc à une convergence de ces crises sécuritaires qui s’alimentent les unes les autres, tant sur le continent africain qu’au Proche et Moyen-Orient…plaçant souvent la France en première ligne, et face auxquels nos capacités militaires et non-militaires sont trop limitées (avec en sus des budgets en constante diminution). Au-delà, comment ne pas constater aussi que nos alliés africains (Tchad, Mauritanie, Burkina, Niger, …) ne nous appuient pas, démontrant la nécessaire refondation de notre politique africaine…

Au-delà, l’actualité médiatique nous emmène vers l’Irak et l’EIIL. La situation en Irak n’a rien de surprenant, tant pour des raisons intérieures que pour des raisons géopolitiques. Le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki a évincé les sunnites de tous les postes de pouvoir politiques, de l’administration comme de l’armée en poursuivant la « débaassisation » initiée par les Etats-Unis et en ne s’entourant que de chiites… Nombres de cadres militaires sunnites sont ainsi allés augmenter les groupes djihadistes. Aujourd’hui l’armée irakienne, bien équipée, n’a aucune réelle valeur combattante. Les deux seules forces « militaires » capable de s’opposer aux groupes djihadistes est la milice de Moqtada al Sadr, aussi nommée l’armée du Mahdi ; et les forces kurdes de la région autonome du Kurdistan (sans réelles capacités offensives).
L’EIIL (Armée de l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant) s’est formé par filiation avec Ansar Al-Islam et Al-Qaida en Irak (Abou Moussaab Al-Zarqaoui) en 2003 par financements de l’Arabie Saoudite… mais depuis la fin de l’année 2009 le Qatar a pris le contrôle du groupe via d’abondants financements, contraignant l’Arabie Saoudite à créer via ses propres services secrets un nouveau groupe, Jabhat Al-Nosra (qui a férocement combattu l’EIIL en Syrie)…
En 2013, avec l’arrivée à la tête du Qatar de Tamim Ben Hamad, le régime qatari a fortement diminué ses contributions à l’EIIL (repris en cela par nombres de donateurs privés, qataris et saoudiens). De même, en Arabie Saoudite, la mise à l’écart de Bandar Ben Sultan, a permis à une nouvelle ligne politique d’émerger : dialogue avec l’Iran chiite, restriction aux djihadistes, abandon du soutien aux Frères musulmans en Egypte…
L’EIIL se trouve aujourd’hui doté de moyens importants mais elle doit trouver des financements de substitution à ceux de ces mentors…. Mais ne dispose d’aucune structure politique, d’aucune organisation administrative à même de gérer des villes…
L’Iran devrait (logiquement) jouer le jeu du pourrissement (tout en intervenant ponctuellement via ses propres services) afin de démontrer qu’elle est bien une puissance régionale responsable à même de dialoguer avec les puissances occidentales sur ce sujet comme d’autres (le nucléaire n’est jamais bien loin). De ce fait, elle cherchera à apparaître, y compris aux yeux des irakiens, comme un recours (ultime ?)… mais pourrait intervenir afin de sanctuariser les sites chiites des villes de Najaf et Kerbela…
La Turquie se retrouve dans une situation beaucoup plus complexe. Ayant soutenu pour part certains groupes djihadistes en Syrie, la montée en puissance des Kurdes au sein du Kurdistan irakien n’est pas sans lui poser problèmes….

Scénarii possibles :
– Effondrement du pouvoir irakien, chute de Nouri Al-Maliki, affrontements entre la milice de Moqtada al Sadr et l’EIIL et sortent de partage nord (EIIL) sud (armée du Mahdi) de l’Irak… la position américaine est à ce titre assez « étrange »… leur « attentisme » jouant clairement le jeu de l’effondrement du pouvoir
– Affrontements communautaires violents dans les principales villes irakiennes dont Bagdad avec l’EIIL au nord (pour contrôler les routes du pétrole). La prise des villes est importante pour des questions de prestige mais aussi pour des questions tactiques (le terrain y est plus favorable au contrôle et restreint les capacités de frappes aériennes).
– Jeu « d’impuissances réciproques » (expression de Michel Goya) concrétisant une partition de fait en plusieurs zones

Dans tous les cas, sans une intervention forte et immédiate, l’EIIL va au minimum créer une zone grise d’insécurité permanente dans cette partie du PMO, aspirant de potentielles recrues étrangères au djihad…
Nous allons probablement vers la constitution d’une zone d’affrontements longs, dépassant le cadre géographique syrien, touchant désormais l’Irak et pouvant s’étendre à d’autres pays (Jordanie ?)…
Le « jeu » des pétromonarchies (Arabie Saoudite et Qatar en tête) est essentiel dans la problématique qu’elle soit en Irak mais aussi en Egypte, en Syrie, au Yémen, en Afrique, .., mais chut, il ne faut pas le dire….

Non, Messieurs, le terrorisme n’est pas la guerre


En matière de relations internationales et de conflictualité, non seulement le poids du politique est prépondérant, mais qui plus est, tout discours du Président ou du Ministre en charge de la Défense, est perçu comme devenant stratégie, entendue comme préparation d’inéluctables cristallisations. Il en est de même des discours journalistiques…
Non, Messieurs, le terrorisme n’est pas la guerre, de même qu’il ne peut exister de guerre au terrorisme car on ne fait pas la guerre à une simple tactique. Je vous propose ci-après un texte publié en octobre 2010 sur ce sujet.

La conception de la guerre menée permet la conception du monde en devenir. Le terrorisme n’est pas la guerre. Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. Ses origines, ses motivations, ses méthodes comme ses acteurs ont fait l’objet de nombreuses études comme de nombreuses prises de positions. Il a été ainsi répété à de multiples reprises que le terrorisme est devenu planétaire, qu’il s’est structuré en réseau transnational et que, issu de la mondialisation, il s’est déterritorialisé et parfois, à l’instar d’AQMI, franchisé. Pour autant, la violence terroriste qui nous est opposée aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. La menace terroriste est néanmoins globale dans le sens précis qu’aucun Etat n’est à l’abri. Elle concerne plus encore notre pays dans la mesure où cette menace est proportionnelle à notre capacité d’influence et d’action dans le monde musulman. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb et au Moyen-Orient cristallisent cette menace.
Cette menace est globale d’abord et avant tout parce qu’elle est réputée issue de la « mondialisation », directement ou indirectement : exacerbation des différences culturelles, politiques, économiques, sociales, ethniques, religieuses… ; des inégalités ; des perceptions et représentations ; des disparités géographiques, historiques, environnementales… Elle est globale ensuite du fait de la diversité des « cibles » potentielles, militaires et civiles ; principalement civiles d’ailleurs, de la plus grande mise en évidence des leviers d’actions et des points d’applications, du renforcement de l’asymétrie structurelle, de l’augmentation de la compétence technique et de la diffusion de ce « savoir et savoir-faire », de la résonance médiatique mondiale et de la nécessité de scénariser la violence au niveau mondial, dans un désir de surenchère constante.
Mais plus encore, pour nous, Français et Européens, voire occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Il peut donc paraître étonnant qu’il existe plus d’attentats en interne, c’est-à-dire sur les lieux d’où devraient partir ce terrorisme, qu’en externe, espaces où il devrait se projeter. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui, encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années.
Mais, moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échecs, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient, en dehors de « résidus » de groupuscules et de katiba franchisées, de s’interroger sur la permanence , réalité et identité d’une véritable action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec politique des premières illusions. Dès lors, il semble plus important de s’interroger sur ce qui conduit différents acteurs à constituer des coalitions d’intérêts de circonstance, tel mouvement terroriste apportant son soutien logistique à tel autre, tel Etat défaillant ou voyou soutenant par opportunisme d’un instant tel autre mouvement terroriste ou contestataire radical.
Si dans les prochaines années, le nombre des Etats défaillants ne devrait pas décroître en Afrique Sub-saharienne, leur répartition dans l’espace pourrait évoluer au grès de l’émergence de zones grises. La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié parmi d’autres, notamment en Afrique, au Moyen-Orient. C’est dans ces espaces que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, ces fameuses Katiba, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent afin de poursuivre, non pas leur djihad, mais leurs activités criminelles (trafics, séquestrations, vols, exactions, …).
Mais, si ce phénomène pourra s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger… Partisans avoués du djihad mondial que préconisait Ben Laden pour certains ; la réalité de ces Katiba dont celle d’Abou Zeid, une fois encore, n’est pas si simple. S’ils portent bien la « marque » Al-Qaïda, les leaders d’AQMI sont très autonomes, adhérant à une franchise mondiale mais ne recevant ni ordres ni stratégies des dirigeants d’Al-Qaïda, et n’ont de contacts avec eux qu’un nombre très limité. Quant à la bannière de l’Islam ; nous savons tous à quel point c’est ici, instrumentalisé et qu’elle ne représente que le ciment facile pour des idéologies combattantes aux motivations très diverses.
L’enlèvement de ressortissants français vise d’abord et avant tout à se faire de la publicité, puis à obtenir de l’argent pour leur organisation. L’assassinat de ressortissants étant ensuite la rencontre entre la représentation et la destruction. Sorte de violence extraordinaire dans un environnement mystique car sacré de violence ordinaire. Les bombes dans une gare où les enlèvements de ressortissants n’étant que la forme extrême et très parcellaire de l’expression de celle-ci. Mais ne s’agit-il pas d’une vision quasi criminologique de la radicalisation terroriste : de « gentils » individus devenant des djihadistes par le passage à l’acte terroriste, mais étant en réalité des individus vulnérables qui adoptent progressivement une vision fanatique du monde sous l’influence de mauvais bergers qui exploitent leurs frustrations. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, l’échec de l’occidentalisation, l’échec de la croissance et de sa redistribution. Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective de part l’impossibilité d’une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste.
Bref ils adopteraient progressivement des représentations de la réalité qui nous seraient défavorables, en quelque sorte une culture délinquante. Il ne s’agirait alors plus d’une lutte contre le terrorisme mais d’un combat entre la normalité (et la modération politique) et d’autre part l’anormalité basé sur des illusions…Et nous nous retrouverions alors dans une simple problématique d’idéologie….
La vérité étant toujours multiple et non uniforme, alors, la guerre contre qui ? Contre le terrorisme ? Contre le banditisme ? Soyons sérieux. Comment pourrait-on être en guerre contre une simple méthode ? L’on confond encore une fois l’acte, l’image avec l’action, le fond ; permettant à certains de se définir en guerre contre le terrorisme comme étant une fin en soi, une forme de réponse géopolitique à un désordre stratégique. Au-delà, à l’échelle de la géopolitique internationale, les espaces environnants sont parcourus par de très nombreuses et très complexes lignes de fractures, de brisures, visibles ou invisibles qui ont extraordinairement fragilisés, sans que l’on puisse le lire, le cartographier avec la clarté de l’évidence le territoire de nos intérêts ; car pouvoir le radiographier, c’est déjà constater l’urgence de la situation et la gravité du danger. Nous ne pouvons éternellement garder à distance ces premières lignes de friction, annonciatrices de crises régionales. Mais cela implique un triptyque stratégique : posséder une compréhension politique et géopolitique du conflit ; incorporer sans la réduire la dimension militaire ; ne pas limiter l’analyse stratégique ni aux seules affaires militaires, ni aux seuls impératifs politiques…

Un monde en trans-tensions (3)


De l’Egypte à la Libye, du Mali au Sahel ; les événements récents confortent les mouvements géopolitiques identifiés. La période de transition commencée avec la chute du mur de Berlin en 1989 s’accélère en entrant dans sa phase finale, celle des trans-tensions.
En Egypte, nous avons assisté cet été à une prise de contrôle, négociée, par les Frères Musulmans. De fait, le changement des principaux postes des armées a sans nul doute été négocié dans l’ombre avec les militaires eux-mêmes. Le changement semble même avoir été défini avec les Etats-Unis… Le « jeu » a consisté à mettre en place une cogestion du pouvoir en sauvegardant de part et d’autre les apparences… L’armée a réussi à évacuer les dirigeants militaires associés à l’ancien régime et ce sans remettre en cause son propre pouvoir…en conservant la possibilité d’être toujours un recours en cas de nécessité et/ou d’échec des Frères Musulmans tout en promouvant une jeune garde d’officiers supérieurs… Pour les Frères Musulmans il s’agissait essentiellement de devenir Co gestionnaire du pays. Au-delà, les Frères Musulmans visent à travers cette alliance objective, de se positionner en termes stratégiques face aux Salafistes d’abord, mais aussi face à d’autres pays du Proche-Orient ; espace que l’Egypte veut réinvestir…
En Libye où nous assistons bel et bien à un éclatement du pays à contrario des discours sur la normalisation du pays d’observateurs bien aveugles… La Libye était déjà sous le pouvoir du colonel Kadhafi en proie à des tiraillements géographiques (Tripolitaine – Cyrénaïque – Fezzan) et des fragmentations claniques, tribales et religieuses… Au-delà des coalitions de pouvoir s’affrontent… Soufistes, autonomistes, fondamentalistes, indépendantistes, fédéralistes, islamistes… La Lybie survivra-t-elle en tant qu’Etat ? L’éclatement territorial tel que nous l’annoncions au début de l’année semble inévitable, à moins de trouver un contenu idéologique commun, nouveau socle transcendant les divisions ancestrales…
Au-delà de la Libye, c’est bien évidement la bande sahélienne qui retient aujourd’hui notre attention, et plus encore suite au discours du Président Français à l’ONU. Si l’attente est néfaste, il convient d’abord de mesurer l’étendue des dégâts collatéraux catastrophiques de notre intervention en Libye… Ce long corridor de crise est fracturé de l’intérieur par un beaucoup plus grand nombre de frontières virtuelles peux visibles, qui sont celles des micros pouvoir : L’état face aux oppositions bâillonnées ; Les très riches, la middle class et tous les pauvres ; Les laïques et les religieux ; Les intellectuels et les analphabètes ; Les lecteurs de la presse internationale et les auditeurs des prêches ; L’administration corrompue et leurs victimes ; Ceux des centres ville et ceux des Slums (le dish plate : c’est la parabole de réception TV fabriquée artisanalement qui, bricolé avec un récepteur électronique à trois sous, “nourri” “la rue Arabe” à la voix d’Al Jadida. Mais, pour l’analyste, la pire des ruptures reste l’aggravation des inégalités de richesse au sein de ces espaces que la croissance démographique a densifiée jusqu’aux limites des implosions. L’environnement plus déterminant c’est bien sûr : l’échec de la démocratie, L’échec de l’occidentalisation, L’échec de la croissance et de sa redistribution… Un contexte économique socio-culturel qui est la première arme d’un prêche extrémiste porteur de l’idéologie de la légitimité de la violence qui, ne pouvant être collective : une guerre victorieuse contre cet Occident satanique, ne peut-être qu’individuelle par le suicide terroriste. En fait, cette ligne de contact, au-delà de la géographie des frontières physiques classiques, est imprécise, aléatoire dans le temps et l’espace, en « respiration »,…c’est une sorte de ligne d’étiage, un flux et un reflux, l’extrême imite de l’écume portée par les marées plus ou moins loin, selon la météo internationale, le vent politique et la puissance drames du quotidien.
Mais ce terrorisme n’est ni une surprise, ni un accident, ni une nouveauté historique. La violence terroriste qui nous est opposé aujourd’hui n’est pas une posture stratégique. Elle n’est pas non plus l’expression d’une violence aveugle. Elle s’inscrit dans une logique de restauration géo-historique s’adossant fortement à un phénomène de culture, y compris sous forme de résurgence en politique. De fait, les liens et intérêts de la France au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient cristallisent cette menace. Plus encore, pour nous français et européens, voir occidentaux, c’est dans l’espace de la « cible » terroriste que doit s’exprimer l’action de celui-ci. Au point qu’il convient de s’interroger s’il existe bel et bien aujourd’hui encore un terrorisme « classique », traditionnel, tel que nous l’avons connu ces dernières années : l’idée qu’il y a plus d’attentats en interne, lieux d’où devrait partir ce terrorisme qu’en externe, espaces où il devrait se projeter
La région de l’ouest du Sahara, qui va de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie, le Mali et le Niger constitue un espace privilégié. Oui mais quel isolement ! C’est dans ces espaces privilégiés que nous trouvons ces armées résiduelles djihadistes, parfois concurrentes et qui pratiquent un nomadisme de circonstance au gré des intérêts des Etats et des sanctuaires qu’ils trouvent. Ces mouvements ont rejoint le courant dhijadiste mondial à partir de 2006, leur permettant de se franchiser, devenant les superettes du terrorisme du pauvre et de porter le nom d’Al-Qaeda. Moins que de s’interroger pourquoi hier des terroristes ont voulu brûler le « Grand Satan ; nous savons comment ils ont échoué, nous savons que leur combat n’est qu’essentiellement accumulation d’échec, et nous savons que ce combat-là n’a aucune chance de réussir ; il convient de s’interroger sur la permanence et l’identité d’une action terroriste transnationale qui se poursuit, sur ses motivations nouvelles après l’échec des premières illusions, pourquoi la poursuite de ce combat pour qui, en dehors de « résidus » de groupuscules, combattants d’hier et continuité aujourd’hui et pour longtemps encore du harcèlement d’une armée de gueux, que d’aucuns décrivent comme une horde prête à nous envahir ou qui nous encercle.
Mais, si ce phénomène pourrait s’étendre à la péninsule arabique et aux Etats du golfe, dans une région essentielle pour nos approvisionnements en hydrocarbures, s’aggraver dans le Caucase, sur le pourtour de la mer Caspienne, et inévitablement chez nous ; n’est-ce pas leur faire trop de publicité que de décrire ces minuscules desperados de la misère (économique mais aussi religieuse et idéologique) comme l’avant-garde d’une armée immense qui va bientôt nous submerger…