L’arme nucléaire au goût du jour


Très tôt François Hollande une fois Président, se fit hélitreuillé dans le plus grand secret pour passer quelques heures à bord du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Terrible, qui rentrait de plus de deux mois de patrouille. Ce geste rare doit être reconnu et salué à la hauteur de ce qu’il mérite. Il vaut reconnaissance pour les équipages, pour les industriels, pour tout le système humain, technique et opérationnel de la force océanique stratégique, qui s’étend bien au-delà du commandant et des hommes d’équipage qui y sont au cœur. Il vaut aussi pour assoir la crédibilité du Président, nouveau venu dans les cercles stratégiques internationaux. Il vaut enfin pour tous les sceptiques… Le nouveau Président, sans doute moins à l’aise avec l’éloquence militaire que ses prédécesseurs, préféra au discours un geste très fort, significatif et qui se suffisait à lui-même.

Il se montre ainsi fidèle à une promesse de sa campagne : « Je serai le garant de la capacité de dissuasion nucléaire de la France : je revendique et assume pleinement cette prérogative spécifique du Président de la République » (Le Nouvel Observateur 22/12/2011). Quelques mois plus tard, il le confirme et le précise à bord du Terrible : «… Je veux terminer pour dire que depuis novembre 1972, il y a toujours eu un sous-marin à la mer, c’est à dire que la permanence de la mission a été assurée, 24 heures sur 24, 365 jours par an, pendant 40 ans, il n’y a jamais eu de discontinuité, ce qui fait que nous sommes respectés, et ça va donc se poursuivre ». Et s’il faut mettre les points sur les i, le même jour : « malgré les difficultés financières, (…) nous devons continuer à faire un effort pour permettre que notre dissuasion nucléaire soit toujours respectée ». On ne sort donc pas du format actuel, on ne donne pas de signe qui pourrait être interprété comme une marque de doute ou d’essoufflement. La perte de crédibilité ne serait pas loin. Nous ne serions plus « respectés ».

Imperturbable, la dissuasion reste donc. Tout change pourtant : les Présidents, les majorités politiques, la situation géopolitique davantage encore, le monde aussi change considérablement, la crise fait rage, et rien ne bouge. Il y a de quoi désespérer les stratégistes car l’immobilisme ne les flatte ni ne les nourrit, ainsi que les financiers car le budget de la dissuasion ne peut servir de variable d’ajustement, au contraire, on peut le regretter, de celui des forces conventionnelles qui sont pourtant déjà bien entaillées.

En réalité ce n’est pas la stratégie de dissuasion qui reste dans une forme figée, ossifiée, fossilisée comme certains se plaisent à la décrire, mais c’est l’arme nucléaire qui reste dans un rôle exclusivement dissuasif et c’est tant mieux. L’arme nucléaire ne bloque pas tous les hoquets du monde, c’est vrai, mais elle interdit toujours qu’ils dégénèrent. Ce n’est déjà pas si mal. Complémentaire, la lutte serrée contre la prolifération interdit aux puissances qui déclarent en faire un outil d’agression, de se doter d’armes nucléaires et des missiles balistiques qui les transportent. C’est bien entendu le cas de l’Iran actuel. Dans ce cadre, que vaudraient le poids politique et la vigueur de seules puissances non nucléaires dans la lutte contre la prolifération : assurément pas grand-chose.

Bien entendu il faut aller plus loin. Le Président a affiché clairement sa position. Mais celle-ci ne s’encombre pas de nombreux développements. La réflexion ou les propos, car on ne peut toujours qualifier ceux-ci de réflexions, vont donc plus aisément libre cours. Pourquoi pas, car que vaudrait une stratégie, celle de l’arme nucléaire en l’occurrence, si elle redoutait le débat et se réfugiait derrière un dogme régalien. La pauvreté de la pensée a souvent pris prétexte du dogme pour s’en satisfaire. Mais la voix de sa seule contestation n’a pas le monopole. D’autant plus que son argumentation est pauvre, plus philosophique et dogmatique qu’objective. La réflexion sur le monde et l’arme nucléaire doit donc se prolonger et s’actualiser. Quel que soit l’éclairage géopolitique que l’on veut promouvoir, fonction de l’inéluctable effondrement du régime iranien, de la crise, des pays émergents, de la démographie et de ses conséquences multiples, etc. la question est de trouver comment placer l’arme nucléaire dans ce schéma prospectif (sans quitter sa limite au dissuasif) et non de savoir si elle y a une place, car elle ne disparaitra pas. Certes dans ce cadre, la léthargie de l’Union européenne ne pousse pas à tous les optimismes. Son morcellement persistant et son attitude plus que timorée dans les débats de la défense en sont une marque de fabrique qu’il faudra bien gommer un jour. Mais qui tiendra la gomme ?

Reste que l’arme nucléaire a ceci de particulier que son emploi ne va pas de soi… Heureusement. La menace de son emploi doit pourtant rester crédible. C’est à ce titre qu’elle sera dissuasive. Aujourd’hui se façonne et s’entretient cette crédibilité qui sera peut-être nécessaire un jour, pour éviter le pire, pour disposer d’une voix assez forte, dans un contexte qu’il est difficile de prévoir aujourd’hui. C’est une autre difficulté. Il n’y a pas de place pour une arme nucléaire dissuasive non crédible, ce serait le pire des dangers, comme il ne doit pas y avoir de place pour une arme nucléaire crédible à but non dissuasif mais agressif, oppressif ou de chantage. Pour s’opposer à celle-ci il faut être crédible et fort. Ce n’est pas au moment où la crédibilité sera nécessaire qu’il faudra s’en préoccuper. La crédibilité ne se décrète pas, elle se construit avec le temps. Comme la confiance. Seule une position forte, stable, solide comme un roc, inamovible devant la mousse des évènements et elle ne manque pas, peut apporter la réponse. C’est la raison de la permanence à la mer d’un sous-marin nucléaire d’engins (SNLE). C’est la raison du maintien de la composante aéroportée. C’est la raison d’un hélitreuillage du Président à bord d’une des unités de la force océanique stratégique (FOST).

Présentée souvent comme la limite à la dissuasion et son obstacle, ou au contraire et plus justement comme son complément, la défense anti missiles balistiques (DAMB) est un autre débat, avec d’autres enjeux portés par de solides arrière-pensées industrielles. Elle ne percute pas la stratégie de dissuasion nucléaire car elle n’est pas de même nature, elle la conforte plutôt dans le créneau d’armes conventionnelles qu’elle occupe. Mais derrière la DAMB et les compétences acquises dans le domaine balistique se cache l’accès à l’espace, à la maîtrise de l’espace. La France y a bien entendu sa place, il faut la préserver. L’enjeu est majeur.

Thierry d’Arbonneau
Ancien commandant de la force océanique stratégique
Directeur de rédaction de l’Encyclopédie des sous-marins français (SPE Barthélémy)
Auteur de Brises Stratégiques (SPE Barthélémy)
29 novembre 2012

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Nucléaire et AAA+


A la lecture de diverses déclarations récentes (Jean-Vincent Placé, Michel Rocard et Noël Mamère notamment) reprises et reformulées par quelques articles (Paul Quiles), l’heure des « ajustements » budgétaires, à l’évidence, ne favorise pas la réflexion stratégique… Ce n’est pas la dissuasion nucléaire qui stérilise la pensée stratégique, mais plus justement les considérations stratégiques immédiates et erronées d’hier qui nous expliquent que faire demain avec des formules aussi lapidaires et simplificatrices que leurs propres visions stratégiques : l’arme nucléaire n’a plus aucun sens, elle est donc inutile et coûteuse !
Bien évidement la question du coût ne peut être éludée mais tout questionnement sur le coût de notre dissuasion doit être posé autrement : que devra perdre la France en terme de souveraineté, d’intérêts et d’autonomie pour contrebalancer les coûts de la dissuasion nucléaire ? Et inversement que devra payer (financièrement) la France pour préserver les mêmes avantages que ceux procurés par le nucléaire en termes de souveraineté, d’intérêts, de droit à la parole et d’autonomie en cas d’abandon ? Pour la France, plus que jamais, de la dissuasion nucléaire et de la force qui s’en dégage, naît la force politique qui en émane. La dissuasion est donc une cohérence, un langage, un comportement mais aussi et surtout une exigence : être crédible.
Dès lors, ceux qui prônent, parfois pour de simples raisons budgétaires, l’abandon du nucléaire, en empruntant parfois la forme d’une proposition d’un simple maintien des capacités actuelles sans volonté de pérennisation et de modernisation, condamne l’Union européenne et surtout la France à l’impuissance dans les temps à venir. Or, c’est pourtant bien l’arme nucléaire dans toute la complémentarité issue de ces deux composantes, qui octroie sa stature à notre pays. Et demain, c’est elle seule, au-delà des réflexions stratégiques légitimes actuelles, qui donnera à notre pays une garantie globale de sécurité.
Notre capacité à nous défendre demain, se mesurera très précisément à l’aune de notre détermination politique actuelle. Le maintien de notre posture de « stricte suffisance » trouve notamment sa justification dans ce contexte géostratégique. Alors que ne s’estompent pas pour les décennies à venir la possibilité d’un affrontement dual ; les tensions régionales ou « zonales », longtemps tues, s’expriment avec force et violence, essaimant à travers le monde pour recomposer les équilibres régionaux, et autres…. A cela s’ajoute un accès toujours plus grand et rapide à l’information et à l’image qui ne fait que renforcer le facteur exacerbation des frustrations de populations qui se sentent déracinées, punies, frustrées et ghettoïsées dans un monde globalisé. Ces mêmes populations s’entassent dans des mégalopoles, confrontées à une raréfaction des ressources, à une oppression politique et dessinent une géopolitique du ressentiment, exploitée par des fondamentalismes religieux.
Le Président de la République sera guetté sur de possibles évolutions concernant la notion d’emploi de l’arme nucléaire. Le socle de la doctrine nucléaire française est la volonté d’octroyer à l’arme nucléaire un rôle fondamentalement politique. L’arme nucléaire, créée pour empêcher Verdun (plus jamais cela !) ne saurait être une arme d’emploi (c’est-à-dire un outil militaire utilisable au même titre que les autres), ni même un moyen de coercition. Mais, véritable voix de la France sur la scène internationale par la puissance qu’elle lui confère, il s’agit aussi de pouvoir affirmer que la France ne dépend d’aucune autre puissance pour ce qui est de sa survie. Cette affirmation de puissance repose sur la crédibilité politique de l’arme qui repose elle-même sur une double crédibilité, technique et opérationnelle, qui passe par la mise à disposition envers le Chef de l’Etat de systèmes nucléaires fiables et efficients.
Pour ce faire, et a contrario de la Grande-Bretagne, la France a toujours maintenu la maîtrise nationale de l’ensemble des technologies, des outils scientifiques et industriels afférents, mais aussi et surtout une totale indépendance dans la planification, le déploiement et la décision d’emploi des différents systèmes d’armes composant la dissuasion nucléaire. De là, diversification des moyens, permanence, et moyens de renseignements et de communication adaptés. De là, le dimensionnement de l’outil nucléaire avec le maintien de deux types de moyens aux caractéristiques techniques différentes et complémentaires : des missiles balistiques équipant la composante océanique, emportés par des sous-marins, et des missiles à trajectoire aérobie pour la composante aéroportée. Ce maintien est impératif pour crédibiliser notre système. Nous n’avons qu’un choix : poursuivre ou abandonner.
Nous sommes une puissance stratégique AAA+, il convient de le rester !