Hurler avec les loups pour qu’ils ne vous dévorent pas


Nous sommes à la fin d’un cycle électoral de plus de neuf mois. Fin novembre 2016, avec le triomphe de François Fillon, gagnant des primaires, la droite est certaine de sa prochaine victoire aux Présidentielles et aux législatives qui s’en suivront. On connaît la suite… Jusqu’à la victoire de Emmanuel Macron à la Présidentielle, la (re)-naissance jupitérienne, la victoire de la République En Marche aux élections législatives, et l’adoubement-couronnement médiatique.

Deux analyses peuvent être portées. La première, Emmanuel Macron est un sauveur (celle des médias, des éditorialistes, etc…) et nous sommes sur la voie du redressement national. L’euphorie, le culte de la personnalité (Emmanuel Macron), la purification des mœurs politiques (avant d’autres ?), le parti de la raison, du modernisme et de la vérité, l’enrégimentement des cerveaux en sont les caractéristiques principales ; comme l’exclusion de tous les libres penseurs (Delamarche, Godin, Polony, Brighelli, Taddei…) face à ceux qui s’auto-proclament (enfin) éclairés et avant-garde… Une démocratie de l’émotion médiatique jouant politiquement sur l’invention-désignation d’un ennemi (une classe politique corrompue versus la vertu politique) permettant une approche-fantasme d’émancipation politique. Une méthode et une démarche somme toute calquée sur celle de Podemos. Avec une question de philosophie politique : quand on définit qu’il n’y a qu’une seule voie politique possible, quelles bascules risque-t-on ?
La seconde, est celle du désordre et du chaos : une France qui navigue entre euphories, indifférences, angoisses, extrémismes, hystéries, obsessions (actuellement celle de la vertu), boucs-émissaires et frondes. Une démocratie française à la dérive avec comme révélateur un taux d’abstention record faisant craindre selon les mots d’un éditorialiste « une démocratie sans le peuple » …
Mais ces deux analyses, c’est aussi deux peuples pour un seul pays, deux peuples pour une seule nation ; ce que certains ont schématisé dans la France d’en haut versus la France d’en bas. Schéma que nous retrouvons aussi en Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, et qui a conduit notamment à l’élection de Donald Trump. Il y a une solide tradition démocratique aux Etats-Unis. Mais, il ne faut pas, pour autant, croire que la démocratie américaine est égalitaire. Tout comme la nôtre. Les classes moyennes ont éclatées, sont « reprolétarisées » et se sentent mises en danger par la mondialisation. La remise en question du libre-échange, de la mondialisation, de l’échelle économique supranational, est commune tant à Bernie Sanders, Trump, Marine Le Pen, ou encore Jean-Luc Mélenchon. Et il s’agit là, à mon sens et à tout le moins pour les Etats-Unis et le monde anglo-saxon, d’une évolution de fond, rationnelle et raisonnable. Or, en France, nous méconnaissons le protectionnisme. Nous ne le comprenons pas pour ce qu’il est : une méthode de régulation non-hostile au marché.
Oui, les élites ont trahi le peuple, c’est certain. Et le peuple, les peuples (dans le sens qu’il existe désormais plusieurs peuples au sein de chaque pays, au sein de chaque nation) se vengent, pensant être meilleur. On rejoint là, la pensée de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise ou le peuple serait moralement (la vertu encore) supérieur. Ce qui est tout aussi faux.

Trois axes politiques sont donc à prendre en compte : l’axe droite/gauche, affaibli certes mais qui continue d’exister ; l’axe vieux/neuf qui malgré toute présentation médiatique voulant le définir comme novateur est simplement cyclique ; l’axe contre le système/corriger le système qui tend à recouvrir extrêmes/non-extrêmes. Ainsi, si une opposition non extrême ne s’impose pas, lors d’une seconde phase de « dégagisme », seuls les deux extrémismes de gauche (FI) et de droite (FN) le feront, profitant alors d’une décomposition politique totale.
De ce fait, pour l’emporter demain, le FN de l’union des droites, celui de Marion Marechal Le Pen, visera à se poser en choix de civilisation, reprenant à son compte des questions comme la souveraineté, l’identité nationale, mais aussi un programme économique basé sur la valeur travail, la méritocratie et le volontarisme politique…
Mais un quatrième axe est apparu : européiste/non européiste (ce que je nomme européiste est la peur de la non-Europe, voir pour certains la peur de la non-mondialisation). Or, cet axe recouvre aussi la segmentation entre ceux qui vivant « bien » veulent profiter de tous les attributs de la mondialisation, quitte à se ghettoïser socialement et ceux qui veulent juste survivre économiquement. Le corps électoral qui a remporté la Présidentielle (au 1er tour avec Hamon, Macron, Fillon comme au second tour avec Macon) est un corps électoral marqué par le conservatisme européen et l’européisme. Pour les Français ce n’est pas la revanche de l’histoire, mais le souhait non avoué de ne plus en faire partie. A l’inverse, pour l’Allemagne il s’agit d’une fenêtre d’opportunité : l’Union européenne comme instrument de la puissance allemande. Et là, force est de constater une confusion entre identité et souveraineté. Confusion qui a introduit des points de focalisation souvent mal interprétés.
En apparence, le rejet des partis comme des catégories/clivages traditionnels notamment droite/gauche est là. Nous sommes dans une phase de décomposition. Les sociologues peuvent parfois la nommer aussi destituante, permettant d’opposer deux signifiants aussi vides l’un que l’autre mais leur donnant une identité propre : En Marche pour qui tout est discours et les Autres. Ainsi, à titre illustratif, nos politiques, à force de ne cesser de le modeler pour tous les usages, ont fait du Gaullisme un signifiant vide, c’est-à-dire que tout responsable politique peut s’en revendiquer pour finalement y mettre n’importe quoi. N’importe qui. N’importe quoi.
De là aussi, logiquement un mouvement d’extrême-gauche et un mouvement d’extrême-droite ; toutes deux contre le système et s’intellectualisant l’un l’autre réciproquement, tandis que les autres partis se positionnent en faveur de corriger les excès du système.
Mais, et là nous touchons le primordial, nous sommes dans des mouvements tactiques et non stratégique ; nous sommes dans le court-terme, non dans le long terme. De là aussi, l’usage par les dé-constituants de choses abstraites à même de mobiliser le corps électoral, refusant toute thématique pouvant faire perdre des voix ; la construction réelle du programme n’intervenant qu’une fois les élections clairement gagnées.
Au-delà, et malgré toute la rhétorique médiatique, le réel conserve ses droits. Si seule l’obsession de vertu catalyse les pensées et les discours ; la France depuis 2015 connaît le terrorisme islamiste et vit sous la menace de nouveaux attentats djihadiste, une situation internationale chaotique, près de 5 millions de chômeurs, l’exclusion, la remise en cause de la cohésion sociale, la pauvreté, le communautarisme, l’insécurité quotidienne (qui n’est pas que physique), les inégalités, etc… Ces (tristes et brutales) réalités s’imposeront à nouveau politiquement très vite. L’on peut censurer la réalité, mais jamais, la faire disparaitre.

Deux options sont dès lors possible : la réussite ou la crise de régime. Robespierre n’est pas loin…

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