A se placer sur le plan du quotidien, on est vite périmé…


Sans doute la photo du garçon rendu par les flots est dramatique, et son impact émotionnel bouscule les classes exécutives européennes et françaises…. Et l’émotion devient politique. Depuis des mois la question lancinante des migrants – leur nombre, leurs naufrages dramatiques, les causes de leur départ – étalait aux yeux du monde l’absence de vision politique claire sur les événements en cours. Mais il est brutalement devenu impossible de fuir la réalité, le corps sans vie de ce petit garçon mort après tant d’autres, l’a signifié sans détour.

Politique intérieure avec les tweets et les déclarations d’indignation (PM, NKM, AJ, …dans une surenchère médiatique malsaine) ; politique extérieure avec une stratégie de la compassion ! Comme le dit Pascal Bruckner, la compassion c’est ce qui reste à une Nation quand elle a renoncé à tout le reste !!!!
L’émotion n’est que le paravent à notre faiblesse, notre renoncement, notre lâcheté (dans l’ordre : France / UE / Occident).

Une question : L’Europe est-elle (oui ou non) responsable de la mort de ce garçon ? Plus que les centaines de morts en Méditerranée des années passées ? Si nous sommes responsables et que nous voulons éviter à nouveau ce drame, une solution : un pont aérien et maritime pour aller les chercher et les transporter….. La réponse démontre immédiatement la puérilité du raisonnement.

Les solutions fleurissent en fonction des micros : quotas (ils ne régleront rien, diviseront les européens et constitueront un appel d’air supplémentaire), hot-spots (PM –cela doit sans doute faire « moderne »), campements d’accueil (PR – où ? quels pays ? combien ? ), rétablissement des frontières intérieures (à quoi cela servira ?– cf Hongrie), tris des réfugiés (PR), renforcer Frontex et créer un corps de garde-frontières européens (AJ) ; … La parole publique française est devenue totalement erratique, incompréhensible…. C’est un naufrage complet ! A se placer sur le plan du quotidien, on est vite périmé…

Nos politiques se lamentent sur Bachar El Assad mais oublient Issayas Affeworki (Erythrée) ou Omar Bashir (Soudan – et qui fait pourtant l’objet d’un mandat de la CPI). On veut frapper Daech que l’on devrait nommer impérativement Etat Islamique pour bien nommer l’ennemi (donc le comprendre) mais on se refuse à frapper Al-Nosra….

Il est tentant de faire de la lutte contre Daech ou contre Bachar l’Alpha et l’Omega de toute politique au PMO, mais cela ne résoudra rien ! Avec Daech, nous avons un projet politique (totalitaire, international et moderne). Ce n’est pas une organisation terroriste. Daech est une authentique force politique pratiquant à l’occasion le terrorisme.

Le Proche et Moyen-Orient n’est pas en décomposition. Il est en recomposition (ce qui n’est pas la même chose). Entendre l’exécutif français avoir comme ligne de mire le rétablissement des pouvoirs et des territoires hérités des accords Sykes-Picot (1916) démontre une incompréhension totale des événements. Situation identique en Libye, et dans une moindre mesure au Mali.

Honnêtement, que l’on intervienne ou pas, je ne suis absolument pas certain que cela fasse une grande différence au plan stratégique, tant l’absence de vision est patente.

Faire des missions de reconnaissance et ensuite des frappes aériennes en Syrie pour ne pas subir d’attentat (en filigramme ce que dit le PR dans sa conférence) ? Mais depuis un an, Daech subit des frappes aériennes…. Envisager des frappes aériennes en Syrie contre EI ne changera rien. Comme la loi sur le renseignement ne sert à rien ! Nous sommes dans la gesticulation… non vis-à-vis de nos alliés, mais de notre opinion publique. Il s’agit de montrer que l’on agit, que l’on décide…faute de savoir quoi faire.

Parce que nous n’avons pas de stratégie, pas de vision politique claire, notre exécutif lance des actions improvisées ; habiles manœuvres de communication voulant nous montrer qu’il y a quelqu’un à la barre…. La France a cessé d’être gouvernée. L’Europe est tétanisée.

Une campagne aérienne seule (reconnaissances + frappes) ne pourra détruire Daech. Pour détruire Daech, il faudra la conjonction d’une campagne aérienne (qui rend la concentration des forces adversaires difficile) et une offensive terrestre (qui attaque puissamment les forces adversaires dispersées).
Oui, en théorie, la destruction de Daech par une campagne militaire est possible : elle demandera au minimum 40 000 à 60 000 hommes fortement équipés, des mois de préparation et de mise en place. Les spécialistes militaires parlent d’un coût quotidien de l’ordre de 20 à 40 millions d’euros. Sur le champ de bataille, nous aurons face à nous des troupes entrainées, techniquement et tactiquement habiles, et fortement motivées. Les actions de Daech seront certainement décentralisées, s’organisant en essaim avec une volonté de faire des pertes (nos gouvernements y sont sensibles de crainte des opinions).
Nous devrons donc nous emparer méthodiquement de chaque localité et point d’appui dans un temps long. Aucune armée arabe n’est en capacité de faire cela. Seule, l’armée Française non plus.
La France a aujourd’hui une posture d’arrogance, car nous n’avons plus, ni les moyens financiers, ni militaires de notre posture. En fait, sans les américains, personne ne peut intervenir !

Une fois Daech détruit militairement, il faudra contrôler, sécuriser puis stabiliser le terrain tout en étant en capacité de poursuivre les groupes éventuels (et il y en aura)…. Le temps s’allonge à plusieurs mois, vraisemblablement plusieurs années…. Et pour la phase de stabilisation, les problématiques se démultiplient : les forces auxiliaires (Kurdes, milices chiites, tribus sunnites, …) et les forces « gouvernementales » qui auront aidées à l’offensive terrestre, s’opposeront les unes aux autres et s’opposeront toutes à nos forces.

Il nous faut reprendre l’initiative et renouer avec une véritable politique extérieure. Depuis 1976 (refus de la France de maintenir la protection des minorités d’orient), nous avons abondamment trahis nos engagements, multipliés les erreurs et les incohérences (cf Shah, cf Khomeiny, Cf Saoudiens, cf OLP, Cf Turquie, Cf Algérie, Cf Serbie, Cf les dictateurs arabes de Moubarak à Ben Ali en passant par Saddam Hussein ou Kadhafi sans omettre Hafez puis Bachar El Assad, cf Poutine).
Le Quai d’Orsay ne cesse de définir une politique diplomatique incohérente et la justifie sur la « morale » (laquelle ? la nôtre ? donc automatiquement la meilleure car par définition à portée universelle).
Retrouver alors la confiance (dans le temps long) de nos interlocuteurs vis-à-vis de nos intérêts, de nos ambitions, de nos initiatives.

Craquements syriens


Il est désormais possible que Damas tombe ainsi que son régime. De même, une extension de la zone de crise à la Jordanie est désormais certaine. Ce pays fournit des bases logistiques et d’entraînement à certaines forces rebelles. Il est vrai essentiellement en tant qu’intermédiaire stratégique pour les pays occidentaux et les pays du Golfe.

L’armée syrienne, qui vient de connaître de nouveaux revers au sud (frontière Jordanienne) mais aussi à Alep, est éprouvée. A l’Est de la Syrie, Daesh pousse son avantage sur la route de la capitale (y compris à Deir ez-Zor). Surtout, dans la province d’Idlib, les forces fidèles au régime ont connu une défaite majeure face à des forces fédérées autour du groupe Front Al-Nosra (villes d’Idlib et de Jisr Shughour). Le centre de la Syrie va devenir une zone de guerre forte où s’affronteront plusieurs groupes djihadistes concurrent. La situation se tend aux frontières de la Syrie. Si celle avec l’Irak à disparue, celle avec la Turquie pose problème ainsi que la zone de délimitation avec les kurdes. Le recours à des attentats suicides pour forcer les verrous (plus de 40 attentats suicides pour la seule ville d’Iblib) est devenu la norme des tactiques de Daesh comme du Front Al-Nosra ; tout comme lors de certaines de ces opérations, l’usage massif de missiles antichar occidentaux, démontre l’implication de nombreux pays.

Il n’est pas invraisemblable d’envisager une attaque massive des groupes djihadistes sur Damas par le biais d’une multitude d’attentats… « Poly-attentats » suicides déstructurant les forces et le commandement dans la capitale.

Il convient de noter que des opérations sont en cours de préparation de la part de différents pays (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Russie, mais aussi Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Israël). Au total, le nombre de « forces spéciales » et autres « membres de services » actuellement sur place est effarant, combinés à des alliances différentes, mais visant à faire tomber le régime syrien.

Et, le fait marquant, essentiel est là. Depuis le début de la crise en Syrie, les protagonistes se combattaient les uns les autres afin d’obtenir et d’affermir le soutien des puissances étrangères, qui du Qatar, qui de l’Arabie Saoudite, qui des Emirats-Arabes-Unis, qui de la Turquie… De même, les positions des puissances occidentales divergeaient.

Au niveau diplomatique, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie se sont rapprochés. Ainsi, on a pu assister lors de certains combats à des djihadistes utilisant des armes fournies par Ryad, blessés franchissant librement la frontière Turque afin d’être soignés par des médecins turques. Dernièrement, ce sont les journaux turcs eux-mêmes qui se sont fait l’écho des livraisons d’armes aux djihadistes via la Turquie par le biais des services secrets de leur pays. Mais plus encore, un accord semble avoir été conclu entre toutes les parties prenantes, y compris les puissances occidentales. Bachar El-Assad affronte donc des forces hétéroclites et radicales mais désormais coalisées.

Dès lors, il est logique de constater l’implication croissante de l’Iran et surtout de son bras armé dans la région que constitue le Hezbollah. Son leader, Hassan Nasrallah a clairement indiqué que son mouvement soutiendrait le régime syrien jusqu’au bout et plus encore a répété dernièrement une nouvelle fois que son mouvement combattrait « où il le faudrait sur le territoire syrien ». Ce faisant, la menace se fait plus pesante au Sud. Dès lors, la Jordanie devra faire face dans les tous prochains mois, à la fois à la pression du Hezbollah et à l’implantation de Daesh sur son territoire.

Pour survivre, le régime de Bachar El-Assad va devoir faire des choix, et d’abord des choix territoriaux, laissant certaines zones et certains axes à Daesh d’une part et au Front Al-Nosra d’autre part. Or, Damas ne contrôle déjà plus que 30% de son territoire (mais environ 60% de sa population)

La « crise » va donc durer. Daesh est en train de se structurer véritablement en s’appuyant notamment sur les cadres baasistes.

Bachar El Assad, qui reste dans une structure mentale baasiste, envisage toujours la reprise totale du territoire syrien. A l’inverse, son allié iranien, pousse Bachar El-Assad a accepter une partition de son territoire et replie ses forces sur un territoire plus réduit autour de Damas. Surtout ce schéma implique un abandon d’Alep.

Dans l’attente d’une offensive djihadiste sur Damas, l’entourage de Bachar EL Assad est en train de quitter le pays et se rend à Minsk (hors des poursuites internationales). En parallèle, les Russes semblent sur le point de le lâcher et de négocier avec différents pays une suite tragique.

 

Quant à la France, elle a toujours manqué de vision et de clairvoyance sur ce dossier et c’est contentée de réagir aux événements sans jamais ni les anticiper, ni les prévenir. Il n’est pas exclu de la part de la France d’un nouveau changement de cap diplomatique et que nos forces effectuent des frappes en Syrie dans les semaines qui viennent, uniquement dans le but d’avoir voix au chapitre… bien piètre vision stratégique….