Craquements stratégiques


En Afrique, 2015 sera une année d’élections législatives (Nigeria –février ; Soudan et Bénin en avril ; Ethiopie en mai ; Burundi en juillet, Tanzanie en octobre) et présidentielles (Zambie en janvier, Nigéria en février, Soudan en avril ; Burundi et RCA en juillet ; Côte d’Ivoire et Tanzanie en octobre ; Guinée Conakry et Burkina Faso en novembre).
En Libye, la situation se complique fortement, particulièrement en Tripolitaine où les forces djihadistes des Frères musulmans de Misrata et les fondamentalistes de Tripoli s’allient tandis que les Touaregs les rejoignent et les Berbères pourraient le faire. Si tel est le cas, la frontière Tunisienne et Algérienne bascule…. La prise de contrôle des hydrocarbures de tripolitaine par les islamistes pose d’autant plus problème que les islamistes ont tenté de prendre le contrôle des terminaux de Ras Lanouf, d’Al Sedra et de Brega (Cyrénaïque)… En Cyrénaïque, l’Egypte soutient les forces du général Khelifa Haftar contre les islamistes de Benghazi et de Derna (ayant fait allégeance à EI). Officiellement, la France n’interviendra pas en Libye (FH à RFI) mais des forces spéciales françaises ont d’ores et déjà été déployées.
L’Algérie est devenue incontournable dans la résolution de la situation en Libye mais aussi au Mali. La France le reconnait (Jean-Marie Guéhénno à Alger). Les affrontements du premier week-end de la nouvelle année et du lundi suivant à Nampala (frontière Mauritanienne) démontrent que rien n’est résolu. Le leader d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali est inféodé au DRS (services secrets algériens) qui craint par-dessus tout la création d’un Etat aux confins du Mali susceptible d’alimenter les revendications des propres minorités algériennes (Berbères, Kabyles, Touaregs) tandis qu’Alger abrite les négociations entre les différentes factions maliennes… Certains islamistes algériens se sont rendus au nord-Mali auprès de katibas pour négocier un ralliement à EIIL. Enfin, l’élection en Tunisie de Bej Cadi Essebssi (proche du clan Bouteflika) renforce encore le poids d’Alger. (et choix de Habib Essid, ancien ministre de l’intérieur tunisien au poste de PM).
Au Nigeria, Boko Haram a fait allégeance à EI tout en augmentant ses opérations et son assise, y compris au-delà des frontières du Nigeria (Cameroun, Niger, Tchad). Les élections de février 2015 devraient voir une intensification des opérations de ce groupe. Le Niger est désormais pris en étau entre Boko Haram et les islamistes du sud libyen.
En RCA, l’armée Française n’a pas réussi à stopper les massacres entre les rebelles de la Séléka (majoritairement musulmans) et les milices anti-balaka (essentiellement chrétiennes) ; massacres apparus avec le renversement du régime du Président Bozizé en mars 2013 par les Séléka. Après un an de présence (05/12/2013), les 1950 soldats français de la force Sangaris amorcent un repli. Ce retrait, annoncé fort discrètement, se fait alors que le pays est dans une situation chaotique absolue. Certes, l’ONU compte 8 600 casques bleus (+ arrivés prochaine de bataillons angolais), mais la séléka devrait profiter du retrait des forces françaises. L’Ouganda et le Congo (médiateur officiel) soutiennent Bozizé. Surtout, la France a sous-estimé la complexité de la situation (« une opération rapide qui n’a pas vocation à durer ») et n’a pas fourni l’accompagnement politique et diplomatique en appui de l’intervention militaire.
En Arabie Saoudite, JYLD a rencontré le roi d’Arabie Saoudite (très amaigri et qui a dû être ré-hospitalisé) ainsi que le Prince Héritier Aziz puis les principaux interlocuteurs défense saoudiens (Intérieur, Affaires Etrangères, Garde Nationale, Défense). Au menu, sujet diplomatique (crise syrienne, irakienne, lutte contre le terrorisme) mais aussi relation bilatérale de défense. Le sujet contrat d’armements saoudiens a été abordé, notamment les patrouilleurs. Accord aussi sur contrat Liban qui devrait être notifié (VAB, Gazelle, missiles anti-char HOT, Puma, Artillerie, patrouilleurs, moyens de renseignements et de communications). Mais, au-delà des négociations sur ces accords, se pose la question de la donne politique. Si les apparences désignent le prince héritier Salman Ben Abdelaziz (80 ans) comme successeur au Roi ; les tensions politiques actuellement à l’œuvre à Riyad confinent à la crise de régime. Souffrant de la maladie d’Alzheimer, le prince héritier ne pourra exercer le pouvoir… De là, la nomination du prince Mokran comme deuxième prince héritier. La problématique du Califat est toujours actuelle : la succession du roi Abdallah est porteuse de troubles pour les temps à venir.
En Iran, la situation se tend entre le gouvernement de Hassan Rohani (défini comme modéré) et les conservateurs au point que le Président iranien menace de consulter le peuple par référendum (prévu par la Constitution) afin de pallier à l’hostilité et l’opposition du parlement. L’objet des discordes concerne le développement économique, lui-même lié à la question nucléaire : « le pays ne peut se développer de manière constante dans l’isolement ». Un référendum sur cette question pourrait donc voir le jour. Mais la réalité des tensions politiques provient d’une mesure fiscale : le président Rohani veut revenir sur l’exonération d’impôts des dignitaires religieux et militaires… arme financière utile dans le bras de fer qui l’oppose aux conservateurs sur nombres de mesures.
En Chine, d’importantes sorties de capitaux ont lieu dépréciant le RMB mais démontrant aussi l’inquiétude sur la situation économique réelle du pays. De là, une perspective de faiblesse continu de l’investissement et donc de la croissance chinoise. Changement de modèle de croissance économique et de société en cours. En parallèle, l’épargne chinoise est en train de se transférer massivement en bourse avec des effets de levier, donc à crédit, renforçant la constitution d’une bulle spéculative. Au niveau géopolitique, la Chine adopte une stratégie englobante inverse à celle des Etats-Unis, allant de l’Asie vers l’Europe.
En Russie, la chute des cours de pétrole provoque non seulement une importante récession économique et un déficit budgétaire, mais plus encore si cette chute perdure au-delà du premier trimestre, une crise bancaire majeure…
En Grèce, l’élection du 25 janvier est importante. Théoriquement, le choix des Grecs semble évident : le vote pour Syriza. Le PIB a baissé de 25%, à l’identique du pourcentage de la population au chômage. Le niveau de dettes est au plus haut, malgré deux restructurations. Alexis Tsipras indique ne pas vouloir quitter la monnaie unique (posture visant à rassurer les électeurs ?) malgré son programme (renégociation de la dette à hauteur de 50%, hausse du SMIC et fin des politiques d’austérité). En cas de désaccord de la troïka, Athènes pourrait sortir de la monnaie unique (quid de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, et de l’Allemagne ?) et entrainer de violentes spéculations sur l’euro. De ce fait, l’UE pourrait être tentée d’accepter une nouvelle renégociation ainsi qu’un assouplissement des politiques budgétaires. Mais en ce cas, quid de l’Allemagne ? Retour du deutsche mark ? Nous ne pouvons pas exclure également que le gouvernement actuel l’emporte sur le fil ou qu’un accord sauvant la face de tous soit trouvé.
Aux Etats-Unis, les rapports d’analyse financière montrent que désormais la dette des entreprises américaines (hors secteur financier) croît plus rapidement que leur cash-flow. Fait nouveau, la dette américaine (18 000 milliards de $ pour la dette de l’Etat fédéral et 59 000 milliards de $ pour la dette globale, publique et privée) est désormais aussi détenue en interne par des fonds de pension. La chute du Yen et de l’Euro devrait dans un premier temps favoriser le dollar (premier semestre 2015) accentué par la peur… Il y aura une hausse du coût de la dette donc des défauts : forte probabilité de renégociation de dettes…
Au final, au-delà des éléments décrits ci-dessus, nous assistons à la fin du système monétaire actuel (la devise est ce qui libelle toute l’économie) : le yen est moribond, le dollar n’est plus qu’une monnaie d’apparence/apparat en tant que monnaie internationale, le RMB plonge, l’euro est en crise et au bord de l’éclatement depuis 2008 … La dé-dollarisation des échanges internationaux est en marche (Inde, Turquie, Iran, Russie, Chine, …).
Il faut un changement de système monétaire, passant d’une monnaie nationale de référence (le dollar) à une monnaie « globale ». Nous devons l’anticiper, y réfléchir et le proposer. La Chine s’y prépare, notamment par ses investissements publics et privés dans l’or physique.

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tour d’horizon géo-stratégique… suite


Algérie :
La tension monte en Algérie entre divers clans et en tout premier lieu entre le clan Bouteflika et l’armée ; et ce dans la perspective des élections présidentielles du 17 avril.
Enjeu : un quatrième mandat de Bouteflika (soutenu par le FLN) qui ne suscite nullement l’adhésion de l’armée et encore moins celle des services de sécurité, DRS. Seul le général Gaid Salah soutient le clan Bouteflika. Il faut dire qu’il vient d’être nommé par ce dernier chef d’Etat-major et vice-ministre de la défense. Selon diverses sources, le Président Algérien aurait décidé de mettre à la retraite le puissant chef des services algériens, le général le général Mohamed Médiène, alias Toufik, 74 ans, en prétextant son âge avancé et ses 42 années de services qu’il totalise à la tête du DRS. Abdelaziz Bouteflika et ses conseilleurs auraient utilisé l’Ordonnance n° 06-02 pour dégommer le patron du DRS qui se serait opposé au quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.
Depuis l’AVC de Bouteflika en avril 2013 et son hospitalisation de 80 jours en France, les rumeurs sur l’état de santé du président sortant vont bon train. Ce dernier ne serait plus en mesure de se tenir debout ou de marcher. Il n’est plus apparu en public depuis un déplacement à Sétif en mai 2012. Le suspense devrait durer jusqu’au 4 mars, date butoir à laquelle Abdelaziz Bouteflika devra avoir signé sa déclaration de candidature.
Les prochains jours doivent être suivis avec attention car c’est tout un système politique qui s’effondrera : soit celui établi par le FLN et qui tente de se maintenir avec un quatrième mandat de Bouteflika ; soit celui de l’emprise de l’armée sur l’ordre politique….

Arabie Saoudite / Syrie / Jordanie
La lutte pour le pouvoir en Arabie Saoudite s’intensifie et s’internationalise. Le prince Bandar ben Sultan, puissant chef du GID (General Intelligence Directorate) et grand héritier du clan Sudeiri (opposé à la branche Tuwaijri du roi Abdallah) a défini et dirige une politique extrêmement agressive envers l’Iran et les chiites. Il revendique publiquement être à l’origine du groupe djihadiste Jabhat el Nosra qui combat en Syrie. Les divergences de vues sur la Syrie l’ont d’ailleurs conduit à menacer explicitement Poutine lors d’une entrevue entre les deux hommes….
Mais les intentions de Bandar dépassent la Syrie. A l’axe chiite est ouest unissant l’Iran à la Syrie (clan des Alaouites) au Hezbollah libanais et au nouveau régime irakien est en train de se mettre en place un axe sunnite nord-sud unissant la Turquie (membre de l’Otan, militairement moderne et puissante, rejetée par l’Union européenne et dirigé par un parti islamiste) à l’Arabie Saoudite. Mais la constitution de cet axe suppose à la fois que la Syrie tombe sous la coupe de groupes sunnites et que la Jordanie fasse de même…

Egypte
Le maréchal Abdel Fattah Al Sissis, commandant en chef de l’armée égyptienne a donc annoncé qu’il sera candidat lors de l’élection présidentielle prévue en avril en Egypte. Cette décision intervient après que l’armée lui ait demandé de se présenter à l’élection présidentielle. Il devra à cette fin démissionner de ses fonctions militaires.
Certes, les Egyptiens ont dit « oui » (98,1% des votants mais 40% de participation) à la nouvelle constitution. Certes le texte ressemble à un compromis reconnaissant tant l’importance de l’islam que celle de l’armée, mais l’Egypte reste divisée entre pro et anti Morsi.
Les frères musulmans, chassés du pouvoir, se radicalisent tandis que les attentats se multiplient. Pour autant, Sissi est le seul candidat crédible et les législatives ont été décalées après la présidentielle. La situation ressemble à s’y méprendre à celle de 1981 ou Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de forte tensions entre islamistes et militaires.
Forts de profondes connexions tant aux Etats-Unis qu’en Arabie Saoudite, Sissi est un homme discret et très religieux. Sa candidature est d’ailleurs soutenue à la fois par le mouvement Tamarrod (anti-Morsi), les coptes et le parti Nour (Salafiste) tandis que la presse ne cesse de le comparer à Nasser. Issu d’un milieu modeste il est l’exemple égyptien de la méritocratie militaire, alliance aussi de prudence et de réalisme.
Avec Sissi la question du leadership semble ne plus se poser, d’autant qu’il est aujourd’hui le seul successeur de la dynastie militaire au pouvoir en Egypte depuis 1954. En cela la révolution égyptienne s’achève.
Pour autant la situation n’est pas stabilisée, loin de là, malgré les déclarations quotidiennes de la nouvelle autorité. Désormais, trois forces dissemblables se font face : le pouvoir militaire, les djihadistes, les membres de la Confrérie….Il conviendrait d’ajouter aussi une quatrième force apparaissant, celle de cellules autonomes voir individuelles La situation est donc hors contrôle et ressemble à s’y méprendre à celle de l’Algérie de 1992… Le plus probable aujourd’hui est que l’Egypte devienne, à son tour, une prochaine terre de djihad…

Etats-Unis : discours de l’Union
Obama a fait un discours sur l’état de l’union peu porteur dans l’opinion publique américaine en parlant des inégalités mais à contrario très porteur sur le ré-enchantement du rêve américain. Il s’agit d’abord pour Obama de remobiliser la base électorale démocrate face aux élections de novembre prochain.
Mais le plus intéressant se situe ailleurs… Barack Obama a de nouveau affirmé sa doctrine en matière politique étrangère. Il présente de nouveau son pays comme un pays exceptionnel et a insisté sur le fait que le monde s’est tourné vers les Etats-Unis lors de la crise de 2008 et suivante… Mais Obama précise dans son discours que l’Amérique, exemplaire, n’a pas vocation à intervenir militairement partout…
Ce discours (qui fait écho aux discours du XIXème siècle), ajouté à différentes déclarations, tant du Président américain que de hauts responsables (notamment discours sur la politique étrangère américaine de janvier 2012), traduit la montée en puissance d’une tendance isolationniste de fond des Etats-Unis.