Ukraine


Ci-après une analyse sur la situation en Ukraine. Analyse en date du 04 mars 2014, réalisée pour le compte d’autorités politiques, expliquant le délai entre l’analyse et sa publication dans mon blog.

Depuis samedi 1er mars, les événements se sont accélérer en Ukraine. Le premier point important est la prise de contrôle de la Crimée par des soldats russes. Le second, amplifié depuis hier, est le soulèvement des populations russes, russophones dans la partie Est du pays. Le nombre de mairie où le drapeau russe a été installé est ici significatif. Dans certains cas, à Donetsk et à Kharkov, on a assisté à des manifestations de très grandes ampleurs … voire à des volontés de sécessions. Ces manifestations tant populaires que politiques, en particulier avec le drapeau russe, dessinent la carte d’une partition possible
Ces manifestations, et ces installations de drapeaux russes, alors que jusqu’à maintenant l’armée russe n’est présente qu’en Crimée montrent que ce ne sont pas seulement les russophones au sens strict qui ont ainsi manifesté leur défiance par rapport au pouvoir de fait en place à Kiev.

Cette diversité de l’Ukraine, qui recoupe une diversité ethnique, est le produit de l’Histoire. L’Ukraine actuelle n’est pas l’Ukraine soviétique des années 1920 et 1930. Il lui a été rattaché des territoires polonais, hongrois, roumains et slovaques en 1939 et 1940, mais aussi la Crimée, « donnée » dans le cadre de l’Union soviétique par la Russie. Cette hétérogénéité se reflète dans la pratique, héritée des temps soviétiques, de distinguer la citoyenneté et la nationalité.
On doit ensuite prendre conscience de qui sont réellement les militants de « Pravogo Sektora » et du parti « Svoboda », deux organisations minoritaires mais extrêmement actives dans le mouvement de Maïdan, et qui ont pris la direction de ce mouvement au début de février. Les dirigeant de « Svoboda » dénoncent ce qu’ils appellent la « mafia judéo-russe ». Ces militants, ainsi que ceux du « Pravogo Sektora » ont repris à leur compte le slogan classique de l’antisémitisme en Russie, l’adaptant pour les besoins de la cause « Bat les juifs et sauve l’Ukraine ». Or, ce sont avec des dirigeants de ce parti, que les dirigeants européens, dont Mme Ashton, responsable de la diplomatie de l’Union Européenne, ont choisi de s’afficher à Kiev.

Comprenons bien le « paysage d’arrière-plan » : la politique de restauration de la puissance russe (impériale) de Vladimir Poutine ; qui ne peut se faire qu’en opposition vis-à-vis des puissances occidentales. Certes, nous pouvons y superposer différents calques (énergétique, jeux de puissances, fin de période de transition, recomposition des équilibres, calque historique des deux Ukraines…) mais l’essentiel est là : la Russie n’entend pas perdre une partie de son glacis face à une Union européenne plus que jamais impuissante et divisée et des Etats-Unis politiquement dépassés et stratégiquement inquiets.
Avec la « révolution de Maidan », Vladimir poutine a perdu à Kiev. Il a donc repris l’initiative en Crimée et s’est mis en position de force. Et nous nous en étonnons ? Il « joue » à la façon russe : le « fait accompli » ferme, sans se cacher, mais sans provoquer de combat tout en démontrant si nécessaire ne pas les craindre. Nous avons incité les Ukrainiens à se rapprocher de l’Union européenne afin (aux yeux des russes) de changer de camp. Quelle légèreté stratégique. Alors nous oscillons entre une position de vierge effarouchée et celle de va-t’en guerre démocratique sans omettre au passage celle de certains de nos responsables politiques du soutien indéfectible soit aux Etats-Unis soit à la Russie…
Nous menaçons la Russie de sanctions que nous Européens ne pouvons assumer, ce qui n’est en réalité que gesticulation stratégique : l’Union européenne n’a pas les moyens de « suivre » la Russie dans cette ligne tandis que les Etats-Unis n’en affiche pas l’ambition. Il doit être évident que la Russie estime qu’une ligne rouge a été franchie et que ses intérêts sont menacés. Certes, elle connaît une vraie faiblesse : celle des marchés financiers, mais Vladimir Poutine l’a déjà intégré. De là, sa position en conférence de presse plutôt conciliatoire.
Notre intérêt est de stabiliser cette région, qui est aussi une « marche » de l’Union. Nous pouvons aller plus loin. Nous avons un intérêt commun avec la Russie, y compris à la désescalade. Par ailleurs, personne ne veut réellement se « fâcher » avec Poutine et la Russie, ayant trop besoin de son concours sur différents sujets (Iran, Syrie).
Mais, la position française a été affaiblie. Il y a trois semaines en réunion des directeurs du Quai, Laurent Fabius avait clairement exprimée sa volonté de faire tomber le régime ukrainien… et ce à l’inverse de la position de nos homologues allemands… Ces derniers, à la fois beaucoup plus en phase avec la réalité du terrain et possédant de bonnes relations avec les dirigeants russes, ont proposé à la Chancelière allemande de jouer les médiatrices. Ce qui fut fait. L’Allemagne, idéalement placée au centre du jeu (ce que nous disions déjà dans notre dernière note) a donc pris la main en définissant une forme de dialogue (que Laurent Fabius tente de reprendre à son compte). Il est vrai que de tous les pays européens, l’Allemagne semble être celui ayant le plus à perdre…
Ce qui implique que l’initiative ne peut venir que de l’Union européenne, suivie et appuyée en cela par les Etats-Unis. Et là, les autorités actuelles à Kiev ne sont clairement pas au niveau (que penser de la suppression du statut de seconde langue –langue régionale – à la langue russe ?).

Par ailleurs, nous avons là le premier « retour de bâton » de nos propres excès de politique étrangère : comment condamner demain une indépendance de la Crimée voulue par les Criméens lors d’un référendum à venir alors qu’il s’agit justement de la solution que nous avons appliquée et imposée il y a peu au Kosovo créant en cela un des premiers précédents stratégiques fâcheux (la Libye en est un autre) que nous aurons à gérer… Le jeu des minorités ne s’en trouvent que renforcée pour les années à venir. De là aussi, constatons le renouveau des sphères d’influences et celles des souverainetés limitées (demain celle de la France ?)
Quel intérêt l’Union européenne a-t-elle d’agrandir ses frontières : aucun. Son périmètre actuel (Turquie ?) peut être considéré comme définitif, ce qui n’exclut pas l’établissement de relations politiques et économiques serrées avec un pays qui n’en fasse pas partie. Bien entendu cela sera considéré par les Russes comme une victoire. Et alors ? Il est nécessaire de renforcer les liens politiques et économiques avec les Russes. Cela ne peut passer par une humiliation en Ukraine.
Notre diplomatie (Française et Européenne) a préféré entrer dans une seringue de telle sorte que la sortie de crise soit un noeud gordien qui ne sera tranché que par la défaite… mais de qui ? Quel jeu ont joué les puissances occidentales pour que la communauté européenne en soit au point de forcer la Russie à plier, mais qui en paiera le prix ?
Quel rôle pour la France ? Il ne faut pas oublier que la relation FH/VP est mauvaise depuis le début. L’activisme du ministre des Affaires Etrangères doit être canalisé et surtout coordonné avec celui de ses homologues en pointe sur le dossier (Allemagne, Pologne, …) et avec l’UE quitte à rester un peu en retrait (tant pis pour l’ego national). L’agitation brouillonne et démagogique de nos flambeaux nationaux (BHL, …) doit absolument rester sous contrôle.

Cela dit, crise = risques : quels sont-ils ?
- Le dérapage sur le terrain : ouverture du feu, provocation, etc. Ne pas sous-estimer ce risque. La situation peut sortir très vite du contrôle. Au bout, …la guerre même si personne n’en veut ?
- – l’engagement européen au-delà du raisonnable : ne pas donner au pouvoir à Kiev des illusions sur ce que l’UE peut/veut faire. Je ne suis pas convaincu de l’adhésion des 28 et encore moins des opinions publiques (à la veille des élections européennes?) à un accord d’association avec l’Ukraine. Quant à un soutien financier, par les temps qui courent ? Et de toute façon, cela prendra du temps (en années, cf. la Serbie !).
- – le couplage UE-OTAN : très mal perçu à Moscou. A éviter autant que faire se peut (cela dépend de nos amis américains entre autres mais pas seulement). Mais après Danzig, qui veut mourir pour Sébastopol ?
- – la gestion de nos différents accords industriels avec l’industrie de défense russe (BPC/DCNS St-Nazaire) et autres programmes ; y compris dans une dimension export vis-à-vis d’autres pays (Brésil, Inde, Arabie Saoudite). Quelles réactions de ces derniers pays si nous « revenons » sur certains de nos accords avec les Russes ?
Enfin, faire le tri à Kiev entre qui est présentable ou pas (il y a quand même quelques questions à se poser) et avec quelle crédibilité dans l’opinion publique locale ?

Quelles solutions ?

Au final, trouver un deal sauvant (à peu près) la face de tous les acteurs : Russie/Ukraine mais aussi, UE/Russie, et USA et +++? Pas de solution facile, solution clé en main, mais je reste convaincu que nous sommes tous entrés (depuis 2008) dans une grosse zone de turbulences.
D’abord arrêtons de parler de solution politique. Pour rappel, la guerre est une solution politique… Donc contentons-nous d’envisager et de travailler à des solutions diplomatiques.
Ensuite, la solution idéale serait de doter l’Ukraine d’un statut de neutralité stratégique (hors de toute alliance militaire et économique) mais des relations économiques approfondies tant avec la Russie qu’avec l’Union européenne. Cela tout en accordant un statut de large autonomie pour la Crimée (ce qui permettrait de conserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine) vis-à-vis de l’Etat Ukrainien (avec le risque qu’à terme cela ne débouche bel et bien sur l’indépendance de la Crimée).

Allemagne


En quelques jours, différents hauts responsables Allemands ont fait des déclarations sur la place de l’Allemagne dans le monde.

Le Président de la République Allemande, Joachim Gauck a tenu des propos pour le moins inédit : « L’Allemagne n’est pas une île. Les conséquences de l’inaction peuvent être plus graves que celles de l’action ». Puis demandant à son pays de « ne pas se cacher derrière la culpabilité passée de l’Allemagne pour fermer les yeux ».  La presse Allemande a abondamment repris ces propos les qualifiant « d’hymne à la responsabilité allemande ». Ensuite, le Ministre des Affaires Etrangères (SPD) Franck-Walter Steinmeier plaide pour « un engagement plus important de notre pays dans la réduction des conflits » tandis que la ministre de la défense (CDU) Ursula Von Der leyen indique tour à tour que « l’indifférence n’est pas une option pour l’Allemagne » et « L’Allemagne est prête à élargir son engagement (…) nous ne pouvons pas détourner le regard ».

Au-delà de l’aspect politique intérieure : en l’espace de quelques jours deux poids lourds de l’exécutif du gouvernement Merkel se sont fait entendre, chacun entendant prendre le leadership de son propre camp face à une Chancelière dans son dernier mandat ; l’aspect résurgence de la dimension internationale que l’Allemagne entend s’octroyer n’est pas anodin : ne pas être un géant économique et un nain politique, ce que les Allemands définissent autrement par ne pas être une « grosse Suisse »… Avant d’être un politique géopolitique allemande, il s’agit d’abord d’un infléchissement psycho-politique allemand.

Par ailleurs, il convient de noter un infléchissement de la politique allemande vis-à-vis de la Russie avec le retour de Steinmeier à la tête de la diplomatie allemande (il avait déjà occupé ce poste de 2005 à 2009 lors du premier gouvernement de coalition de Merkel) mais aussi avec la nomination de Gernot Erler au poste de directeur des relations avec la Russie (et ce au moment même de la crise ukrainienne).  Les deux hommes sont issus du SPD et entendent poursuivre discrètement la politique Schröder d’une relation privilégiée avec la Russie… tendance politique qui va aller à l’encontre de toute politique de l’UE et des autres membres. Or, face à l’affaiblissement généralisé des pays de l’UE (dont en premier lieu la France) mais aussi des Etats-Unis, ; face à l’absence totale d’une vision politique structurée et donc face à l’absence totale d’action politique structurante confinant à la paralysie ; l’Allemagne se trouve idéalement placée au centre du jeu. 

Tour d’horizon géo-stratégique (suite 2)


Libye :

Suite aux « tensions » entre militaires et politiques, une réunion d’urgence s’est tenue vendredi dernier dans la soirée.  Le sujet de discorde semble bien être l’appel à une intervention militaire française dans le sud de la Libye.  Le pays qui n’a plus grand chose d’un Etat (et qui ne l’était déjà pas vraiment du temps de Kadhafi) est en train de s’effondrer.  Des réseaux djihadistes s’y implantent, notamment ceux de la mouvance de Belmokhtar… De là de nombreuses demandes à une (nouvelle) intervention Française.

De nombreux experts expliquent les raisons de cette nécessaire intervention française. Rappelons juste ici les raisons de ne pas y aller (en gardant en mémoire, qu’il n’est jamais bon en France d’émettre des critiques et/ou des réserves concernant les affaires militaires). En premier lieu, les règles internationales que nous ne cessons d’enfreindre et qui ne nous autorisent pas à intervenir partout où cela semble nous convenir, en tout premier lieu au sein d’un Etat souverain aux frontières garanties par la même communauté internationale… Mais l’essentiel est ailleurs : l’armée Française est étirée en Afrique en différentes opérations militaires en cours. Engagée au Mali et en RCA, notre armée s’y épuise (je ne parle pas là d’enlisement) en de nombreuses opérations face à un adversaire mouvant. Les politiques qui ne cessent d’engager toujours plus nos forces sont aussi ceux là même qui ont fortement contraint son budget et réduit son niveau d’équipement. Ce sont les mêmes qui ont refusé pendant près de vingt années d’intervenir ponctuellement contre des groupes djihadistes au motif que l’adversaire était ailleurs. Enfin, intervenir dans le sud Libyen pose immédiatement la question : avec qui ? L’UA  (à regarder l’efficacité des contingents déployés au Mali et en RCA nous pouvons légitiment douter) ? L’UE (dont on mesure chaque jour davantage la solidarité) ? L’OTAN (juste pour complaire au nouveau grand ami américain) ?

Arabie Saoudite :

Le Roi a émis un décret (décret royal) concernant les djihadistes saoudiens en Syrie leur enjoignant de revenir au pays, tandis que l’ambassade d’Arabie Saoudite en Turquie annonçait mettre en place des mesures pour faciliter leur retour. Il ne s’agit rien de moins que de permettre aux « personnels » saoudiens déployés en Syrie de rentrer tout en les épurant des takfiristes (que le régime saoudien entend laisser sur place). Si cette annonce constitue un double aveu saoudien : celui de la présence de personnels saoudiens combattants en Syrie (dont certains sont détenus par les services syriens), et celui de l’échec au renversement du régime Syrien ; elle est aussi source de questionnement.

Les Etats-Unis sont actuellement à la manœuvre afin d’éviter à l’Arabie Saoudite un échec diplomatique sans précédent. La Syrie, par le biais de son ambassadeur Al-Jaafari, entend déposer avec l’appui de la Russie un acte d’accusation pour soutien au terrorisme à l’ONU sur le rôle de l’Arabie Saoudite dans la guerre en Syrie.  Il s’agit pour les Etats-Unis à la fois d’éviter un tel acte d’accusation envers leur allié dans la zone ; de préserver leurs relations avec la Russie ; mais aussi de faire pression par ce biais sur les changements en cours au sein du pouvoir saoudien alors que se profile la visite du Président Obama en Arabie Saoudite fin mars. Il convient d’analyser en ce sens aussi le désir américain d’ouvrir le cycle de Genève II à la Turquie puis à l’Iran afin d’absorber l’échec saoudien. Selon diverses sources, il semblerait que le prince Bandar Ben Sultan (actuel patron du GID et possible héritier – clan Suddei) et le prince Saoud Al-Faycal (actuel Ministre des Affaires Etrangères) soient sur le point d’être remplacés, le premier par l’actuel ambassadeur saoudien aux Etats-Unis Adel al-Joubair, le second le fils de roi, abdel Aziz Ben Abdallah.  Si tel était le cas, il s’agirait d’une nette redistribution du pouvoir  au sein du régime saoudien, et ce, alors que les conflits au sein de la famille régnante s’intensifient à l’aube d’une succession difficile.

Jordanie :

La Jordanie est confrontée avec les vagues massives de refugiés syriens à un nouvel élément d’instabilité politique, économique et social.  Depuis le début du conflit syrien, le HCR dénombre 2,3 millions de réfugiés, dont 97% d’entre eux ont trouvé refuge au Liban, Turquie,  Jordanie et Irak. Pour la seule Jordanie, le nombre dépasse les 600 000 réfugiés.  L’UE a fourni pour 85 millions d’euros d’aide  sous forme de coopération humanitaire et plus de 20 millions d’euros d’urgence de situation. Mais aujourd’hui, la monarchie jordanienne redoute une conjonction des mouvements palestiniens et des réfugiés syriens et craint de devenir « la patrie alternative des palestiniens ». Ce faisant, elle refuse désormais tout réfugié syrien d’origine palestinienne, comme tout réfugié palestinien en provenance de Syrie.

La situation se dégrade de manière rapide. Bien que la légalisation des partis d’opposition soit récente (1992) le Front Islamique d’Action (FIA) joue désormais un rôle clé au sein de l’échiquier politique.  Il a même profité de soulèvements en 2011 pour réclamer une diminution des pouvoirs royaux. ; rejoints en cela par les tribus bédouines en février 2011. Néanmoins, le conflit en Syrie, la crise politique en Egypte a permis à la monarchie jordanienne de retrouver certains appuis au sein de la société.

Mais le danger est là. D’autant plus important que la crise économique et sociale se développe : le taux de chômage est en hausse (14% et 30% pour les jeunes), les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes et les ressources en eau s’épuisent. La pauvreté (fixé à 3,20 dollars/jours touche 15,2% de la population) gagne la classe moyenne et la présence des réfugiés ne fait qu’exacerber cette situation, tout en favorisant l’adhésion croissante à un islamisme radical. Les Frères musulmans, comme ailleurs, très actifs dans la redistribution d’aide, profitent de ce regain de colère pour tenter de déstabiliser le pouvoir. Des troubles majeures sont à craindre avec l’approche de l’été.

 

tour d’horizon géo-stratégique… suite


Algérie :
La tension monte en Algérie entre divers clans et en tout premier lieu entre le clan Bouteflika et l’armée ; et ce dans la perspective des élections présidentielles du 17 avril.
Enjeu : un quatrième mandat de Bouteflika (soutenu par le FLN) qui ne suscite nullement l’adhésion de l’armée et encore moins celle des services de sécurité, DRS. Seul le général Gaid Salah soutient le clan Bouteflika. Il faut dire qu’il vient d’être nommé par ce dernier chef d’Etat-major et vice-ministre de la défense. Selon diverses sources, le Président Algérien aurait décidé de mettre à la retraite le puissant chef des services algériens, le général le général Mohamed Médiène, alias Toufik, 74 ans, en prétextant son âge avancé et ses 42 années de services qu’il totalise à la tête du DRS. Abdelaziz Bouteflika et ses conseilleurs auraient utilisé l’Ordonnance n° 06-02 pour dégommer le patron du DRS qui se serait opposé au quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.
Depuis l’AVC de Bouteflika en avril 2013 et son hospitalisation de 80 jours en France, les rumeurs sur l’état de santé du président sortant vont bon train. Ce dernier ne serait plus en mesure de se tenir debout ou de marcher. Il n’est plus apparu en public depuis un déplacement à Sétif en mai 2012. Le suspense devrait durer jusqu’au 4 mars, date butoir à laquelle Abdelaziz Bouteflika devra avoir signé sa déclaration de candidature.
Les prochains jours doivent être suivis avec attention car c’est tout un système politique qui s’effondrera : soit celui établi par le FLN et qui tente de se maintenir avec un quatrième mandat de Bouteflika ; soit celui de l’emprise de l’armée sur l’ordre politique….

Arabie Saoudite / Syrie / Jordanie
La lutte pour le pouvoir en Arabie Saoudite s’intensifie et s’internationalise. Le prince Bandar ben Sultan, puissant chef du GID (General Intelligence Directorate) et grand héritier du clan Sudeiri (opposé à la branche Tuwaijri du roi Abdallah) a défini et dirige une politique extrêmement agressive envers l’Iran et les chiites. Il revendique publiquement être à l’origine du groupe djihadiste Jabhat el Nosra qui combat en Syrie. Les divergences de vues sur la Syrie l’ont d’ailleurs conduit à menacer explicitement Poutine lors d’une entrevue entre les deux hommes….
Mais les intentions de Bandar dépassent la Syrie. A l’axe chiite est ouest unissant l’Iran à la Syrie (clan des Alaouites) au Hezbollah libanais et au nouveau régime irakien est en train de se mettre en place un axe sunnite nord-sud unissant la Turquie (membre de l’Otan, militairement moderne et puissante, rejetée par l’Union européenne et dirigé par un parti islamiste) à l’Arabie Saoudite. Mais la constitution de cet axe suppose à la fois que la Syrie tombe sous la coupe de groupes sunnites et que la Jordanie fasse de même…

Egypte
Le maréchal Abdel Fattah Al Sissis, commandant en chef de l’armée égyptienne a donc annoncé qu’il sera candidat lors de l’élection présidentielle prévue en avril en Egypte. Cette décision intervient après que l’armée lui ait demandé de se présenter à l’élection présidentielle. Il devra à cette fin démissionner de ses fonctions militaires.
Certes, les Egyptiens ont dit « oui » (98,1% des votants mais 40% de participation) à la nouvelle constitution. Certes le texte ressemble à un compromis reconnaissant tant l’importance de l’islam que celle de l’armée, mais l’Egypte reste divisée entre pro et anti Morsi.
Les frères musulmans, chassés du pouvoir, se radicalisent tandis que les attentats se multiplient. Pour autant, Sissi est le seul candidat crédible et les législatives ont été décalées après la présidentielle. La situation ressemble à s’y méprendre à celle de 1981 ou Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de forte tensions entre islamistes et militaires.
Forts de profondes connexions tant aux Etats-Unis qu’en Arabie Saoudite, Sissi est un homme discret et très religieux. Sa candidature est d’ailleurs soutenue à la fois par le mouvement Tamarrod (anti-Morsi), les coptes et le parti Nour (Salafiste) tandis que la presse ne cesse de le comparer à Nasser. Issu d’un milieu modeste il est l’exemple égyptien de la méritocratie militaire, alliance aussi de prudence et de réalisme.
Avec Sissi la question du leadership semble ne plus se poser, d’autant qu’il est aujourd’hui le seul successeur de la dynastie militaire au pouvoir en Egypte depuis 1954. En cela la révolution égyptienne s’achève.
Pour autant la situation n’est pas stabilisée, loin de là, malgré les déclarations quotidiennes de la nouvelle autorité. Désormais, trois forces dissemblables se font face : le pouvoir militaire, les djihadistes, les membres de la Confrérie….Il conviendrait d’ajouter aussi une quatrième force apparaissant, celle de cellules autonomes voir individuelles La situation est donc hors contrôle et ressemble à s’y méprendre à celle de l’Algérie de 1992… Le plus probable aujourd’hui est que l’Egypte devienne, à son tour, une prochaine terre de djihad…

Etats-Unis : discours de l’Union
Obama a fait un discours sur l’état de l’union peu porteur dans l’opinion publique américaine en parlant des inégalités mais à contrario très porteur sur le ré-enchantement du rêve américain. Il s’agit d’abord pour Obama de remobiliser la base électorale démocrate face aux élections de novembre prochain.
Mais le plus intéressant se situe ailleurs… Barack Obama a de nouveau affirmé sa doctrine en matière politique étrangère. Il présente de nouveau son pays comme un pays exceptionnel et a insisté sur le fait que le monde s’est tourné vers les Etats-Unis lors de la crise de 2008 et suivante… Mais Obama précise dans son discours que l’Amérique, exemplaire, n’a pas vocation à intervenir militairement partout…
Ce discours (qui fait écho aux discours du XIXème siècle), ajouté à différentes déclarations, tant du Président américain que de hauts responsables (notamment discours sur la politique étrangère américaine de janvier 2012), traduit la montée en puissance d’une tendance isolationniste de fond des Etats-Unis.

Tour d’horizon géo-stratégique…


Syrie :
Rencontre entre différents chef de services de renseignements occidentaux dont USA, Fr, Russe, un constat : en l’absence d’un consensus politique autour d’un gouvernement de transition, le gouvernement Assad se maintiendra au pouvoir….
Pour nombres d’analystes, c’est l’accord sur le désarmement chimique de la Syrie qui a aidé Assad à se renforcer et à se maintenir dans une position de force (accord du mois d’août 2013 entre la Russie et les Etats-Unis). Désormais, il y a très peu de chances que les rebelles armées puissent le déloger.
Les Etats-Unis font le constat que la politique de l’administration américaine a été un fiasco…et qu’il convient de changer de stratégie. Les responsables des services américains indiquent que la situation actuelle en Syrie (développement des groupes djihadistes, contrôle de régions syriennes par Al-Qaeda) menace leurs intérêts nationaux et que des frappes ponctuelles (contre certains groupes) pourraient être réalisées. D’autres options militaires seraient en cours d’élaboration.

Mali :
Les désaccords politiques se multiplient entre la France et le nouveau président malien Boubakar Keita. De part et d’autres on parle de manque de confiance. A ce titre, l’accord de défense préparé n’est toujours pas signé par le président malien… qui a fait attendre de longues heures JYLD lors de leur dernière entrevue.
Les proches du président Keita indiquent aujourd’hui que la réconciliation se fera sur le long terme et que la priorité doit être au développement. Or, l’enquête de la CPI concernant le massacre d’Aguelhok (janvier 2012) risque de mettre en lumière des exactions commises certes par les djihadistes (cible facile) mais aussi potentiellement des membres du MNLA et de l’armée malienne…. En parallèle une lutte d’influence se déroule entre le Maroc et l’Algérie qui se disputent la place de médiateur entre d’une part le gouvernement malien, le MNLA et différentes parties…
La principale crainte de la partie française est que désormais le président Keita ne « pactise » avec les groupes djihadistes pour lutter contre les mouvements touaregs (notamment MNLA) dans le nord du pays. Or, non seulement l’armée française dispose d’officiers de liaison auprès du MNLA mais la France prône la réconciliation… alors que les combats se poursuivent.
Dans la région du nord-ouest du Mali, les opérations militaires et/ou secrètes se multiplient contre des groupes djihadistes tandis qu’un nouveau groupe vient de se constituer (les Mourabitounes) dirigé par Mokhtar Belmokhtar (Algérien) appuyé par des liens transfrontaliers notamment via le sud Libyen.
De ce fait, la France est contrainte de réorganiser son dispositif militaire dans le Sahel : 3 000 hommes autour de quatre bases principales (Gao, Niamey, N’Djamena, Ouagadougou) avec installation d’ici l’été d’un état-major régional au Tchad (N’Djamena). Cette réorganisation été présentée aux responsables américains tout dernièrement.

Libye
Le sud de la Libye (zone frontalière du sud-ouest avec l’Algérie, le Niger, le Tchad, l’Egypte) est en train de se transformer en nouveau sanctuaire djihadiste. Actuellement, avec l’accord des autorités libyennes, des forces spéciales américaines mènent des opérations.
C’est au sein de ce sud-ouest libyen que les groupes djihadistes actuellement se reposent, se reconstituent, et se préparent. Des affrontements ont ponctuellement lieu entre ces groupes et certaines tribus (notamment les Oeuled slimane anciennement proche de Kadhafi, mais aussi avec les Toubous, tribu nomade) mais aussi une force islamiste (ex-tuwars) dépêchée par le gouvernement libyen.
Actuellement les groupes terroristes (en provenance du Mali) se sont installés le long d’un axe de 400 km entre Ghat (frontière sud-ouest entre la Libye et l’Algérie) et Oubari (au sud-ouest de Sebha), tout en étant présent au nord de la frontière avec le Niger… et s’appuient en parallèle sur différents trafics (armes, drogue, produits alimentaires) et certains groupes bien implantés comme le Groupe Islamique combattant libyen.
Non seulement la France envisage désormais une intervention militaire (rencontre JYLD / Chuck Hagel) dans cette zone (des éléments de nos services se trouvent déjà dans cette zone) mais divers pays périphériques nous y poussent. Ainsi le Niger vient d’en faire la demande à la France (rencontre Fabius Mohamed Bazoum) mais aussi discrètement aux Etats-Unis en ayant pris soin d’en discuter avec des émissaires chinois.

le poids politique de l’arme nucléaire


Nous publions ci-après un texte du VAE (2S) Thierry d’Arbonneau sur la dissuasion nucléaire.

Le 9 décembre 2013 Pierre Pascallon a réuni pour un colloque d’une journée à l’assemblée nationale, quatre tables rondes sur le thème de la dissuasion nucléaire. Plutôt orienté contre celle-ci, dans les sous-thèmes choisis comme dans les intervenants présents, en l’absence de la moindre voix officielle, et sans que le timing permette de débat, au moins pour les deux tables rondes du matin, telles étaient les conditions de mon intervention. Je me suis senti un peu seul, pas tout à fait mais un peu quand même… Le sous-thème étant « un avenir assuré ? », comprenons le point d’interrogation comme celui d’une moue dubitative, j’ai fait une courte intervention sur ce qui me paraît être l’élément déterminant et premier, le poids politique de l’arme nucléaire. Le texte de cette intervention est donné ci-dessous. Il devrait être publié dans un ouvrage regroupant toutes les interventions.
VAE (2S) Thierry d’Arbonneau

Le poids politique de l’arme nucléaire (09/12/13)

Le 6 septembre dernier, en plein milieu du G20 la Russie procède à un tir de Boulava, missile balistique lancé à partir d’un sous-marin. Tout sauf le hasard des calendriers. Le 23 novembre dernier la Chine décide de créer une zone d’identification aérienne en mer de Chine, incluant une île japonaise, au mépris des règles internationales. Les avions américains et sud-coréens refusent ostensiblement d’appliquer les consignes correspondantes. Les Américains déploient différents avions militaires, B 52 d’abord puis un vol du fameux B 2, bombardier stratégique furtif appartenant aux forces nucléaires. Pour un signal clair. Dans ces deux exemples récents, point d’intérêts vitaux en cause, point même une attitude menaçante, mais affirmation de l’existence de l’arme nucléaire, et derrière elle, de l’attention qu’il convient de porter aux propos. C’est une démonstration du poids politique actuel de l’arme nucléaire. Incidemment, une des réponses à ceux qui se demandent à quoi sert la composante aéroportée se trouve là…
En 1939 la France est très en pointe dans la recherche atomique et Frédéric Joliot-Curie entrevoit l’usage de charges explosives. Mais quand les Américains reprennent les études pendant la guerre, en compagnie des Anglais, les savants français de la France Libres installés outre Atlantique sont exclus du projet Manhattan, par volonté politique des Américains de conserver le monopole atomique. Si l’amiral Castex est en 1945 après les deux explosions nucléaires sur le Japon, un des premiers à comprendre la stratégie de dissuasion nucléaire du faible au fort avec l’impact politique déterminant qu’elle engendrera, le général de Gaulle, bien conseillé, mesure immédiatement l’importance pour la France d’être doté d’une arme nucléaire au plus tôt, et crée la CEA par ordonnance en octobre 1945. Organisme civil, dirigé par Frédéric Joliot-Curie, pas particulièrement porté vers la chose militaire, ce sont autant de signes qui marquent la destination non simplement militaire de l’arme. Dans le bouillonnement d’idées et de querelles, qui suit pendant la douzaine d’années suivantes, on note en 1954 une exclamation du général Ely, alors CEMA, regrettant l’absence d’arme nucléaire française jugée comme critère de grande puissance. Il est vrai que la place laissée à la France et à ses forces intégrées dans l’OTAN n’est alors pas glorieuse et même terriblement subalterne.
En 1958 Le général de Gaulle siffle la fin de la partie et les orientations sont claires pour aboutir à la construction d’armements nucléaires. La doctrine viendra plus tard, comme l’intendance, elle suit… Début 1960 Gerboise Bleue est la première explosion française. Le général de Gaulle s’écrie : Hourrah pour la France, elle est plus forte et plus fière ! et un peu plus tard : Notre pays est en mesure d’agir par lui-même et dans le monde, et il doit le faire car c’est là moralement un moteur indispensable à son effort. A ces formules vieilles de 50 ans et plus, répondent encore nos interventions actuelles en Libye, au Mali, en République Centre Africaine… mais encore faut-il avoir les moyens pour les conduire. Enfin il est notable qu’à partir de 1960 le général de Gaulle ne parle plus de l’ONU comme d’ « un machin ». La décision la plus politique et la plus significative est alors la sortie de la France de l’organisation militaire intégrée en 1966. Pendant ces années le général de Gaulle laisse les modèles d’armes nucléaires fleurir dans les esprits, en particulier les armes dites tactiques, et s’il ne savoure pas spécialement les plaisirs de la dialectique de la dissuasion qu’il laisse à d’autres, il affirme deux principes fondamentaux : la France doit garder son autonomie de décision, et lui seul en tant que président peut déclencher le feu nucléaire. Ces deux principes donnent son poids politique à l’arme nucléaire.
La ou les doctrines suivent cependant. La France a la chance de disposer alors de ces stratèges éminents dont on semble regretter l’absence aujourd’hui. Le général Pierre Gallois, précurseur qui a converti le général de Gaulle à la stratégie du faible au fort, publie en 1960, Raymond Aron qui va vers la riposte graduée chère aux Américains, en 1963, le général Beaufre qui fait la synthèse publie en 1964, le général Ailleret avec le « tous azimuts » en 1967, le livre blanc de 1972 s’illustre avec le couplage conventionnel nucléaire. Il faudra ensuite attendre le livre blanc de 1994 pour découpler… La période est marquée principalement par le débat sur les armes dites tactiques qui deviennent préstratégiques, puis d’ultime avertissement, cette gesticulation utile quoique trop militaire n’ayant sans doute pas d’autre sens que de donner de la visibilité à l’arme, que par nature le sous-marin peut peiner à offrir…
Le président Mitterrand montre avec vigueur début 1983 dans un discours resté fameux au Bundestag, en pleine crise des euromissiles, quelle audience et quelle autorité politique lui donne la dimension nucléaire de notre pays. Dans ses propos il plaide pour la force du couplage de l’Europe et de l’Amérique qui doit perdurer, mais que serait la réalité de ce couplage s’il n’existait une force nucléaire française indépendante ? S’identifiant à son tour à la dissuasion nucléaire, il repositionne l’arme nucléaire au travers de cinq convictions politiques : l’arme nucléaire empêche la guerre et non pas cherche à la gagner ; elle traite des intérêts vitaux ; elle est toujours de nature stratégique ; le préstratégique appartient au stratégique et n’est pas le prolongement du conventionnel ; la décision de déclencher le tir nucléaire est du ressort exclusif du président.
La chute de l’Union Soviétique va apporter dix années de doute, accompagné d’une réduction sensible de l’arsenal français, logique mais sans contrepartie ni diplomatique ni militaire. Il faut attendre 2001 pour que le président Chirac dans un discours fameux à l’IHEDN plaide à nouveau pour la dimension politique qu’a conservée l’arme nucléaire à ses yeux. La phrase qu’il prononce le résume clairement : Sans l’arme nucléaire, la France ne serait pas la grande puissance qu’elle est, capable d’exprimer dans le concert des nations, une position autonome, indépendante et respectée, ce à quoi répond dans ces années le président Poutine : Sans le nucléaire, civil et militaire, la Russie de serait pas une puissance régionale mais un état du tiers monde… A cette époque la France décide de ne pas intervenir en Irak, position indépendante difficile à soutenir face à nos Alliés, qui conduit le président à confier à ses proches Heureusement que nous avons l’arme nucléaire, ce qui répond en écho à la formule fameuse du Guy Mollet en 1956 : Si j’avais eu le bombe, jamais ne n’aurais quitté Suez.
Cette dimension politique de l’arme nucléaire, préférable à la dimension militaire tentante de ses débuts, est un fait sur lequel s’appuient tous les présidents successifs. Elle a une condition, c’est sa crédibilité. Crédibilité de l’outil sous toutes ses facettes, crédibilité des hommes, le président à un bout de la chaîne, le commandant du sous-marin à l’autre bout, crédibilité acquise au gré des comportements, des décisions, des actes. Chaque décision étudiée doit donc impérativement être lue selon le critère de la crédibilité, telle qu’elle peut être ressentie par « l’autre ». La stratégie de dissuasion qui a toujours été une stratégie de moyens, une fois entendu le poids essentiellement politique de l’arme, doit alors engendrer une série de mesures financières lourdes que seul un pouvoir politique démocratique et fort peut prendre à bon escient. Il lui faut le courage et la fermeté qui s’imposent car la décision de déclencher le tir nucléaire est du ressort exclusif du président.
VAE (2S) Thierry d’Arbonneau

transtensions géoéconomiques


En cette fin d’année 2013, prenons le temps de réaliser un tour d’horizon des données et perspectives géoéconomiques des Etats-Unis, du Japon, de l’Union européenne et projetons-nous ensuite sur les attendus de la situation Française….

Aux Etats-Unis, les derniers chiffres du chômage sont officiellement bons : 7%. Mais si nous analysons l’évolution démographique américaine entre novembre 2012 et novembre 2013, ce sont 2,4 millions d’américains qui entrent dans la vie active selon la pyramide des âges et les statistiques migratoires… Or, les chiffres officiels de la part de population active américaine pour la même période sont en baisse de 500 000 américains, soit 2,9 millions d’américains qui, en un an, ont disparu des statistiques de l’emploi….. Si nous les réintégrons, le taux de chômage est alors de 11,5%…. et si nous intégrons les temps partiels nous atteignons les 15,6% !!!!!

Les Etats-Unis font faire défaut. Les conséquences à terme au niveau stratégique sont désormais évidente : non seulement un repli stratégique américain est inéluctable, mais plus encore les Etats-Unis ne respecterons désormais aucun engagement passé…

Au Japon, les derniers chiffres officiels sont mauvais avec notamment un taux de croissance de 0,3%… Or ce taux provient exclusivement de dépenses publiques donc en réalité de dettes supplémentaires…. 250% du PIB japonais de dettes ! Et désormais, il faut 7 euros de dépenses publiques pour produire 1 euro de croissance ! Le déficit commercial se creuse, la déflation se poursuit, ainsi que la dépréciation du yen face à l’euro comme au dollar. Certes, le plan de reconstruction d’infrastructures dans les zones du nord-est soutient le secteur du bâtiment. Tant que le Japon n’aura pas fait défaut, l’économie japonaise ne pourra pas repartir… et ce n’est pas l’annonce d’un nouveau plan d’injection de liquidités de 40 milliards qui modifiera la donne…. le problème n’est pas un manque de liquidités mais un problème de solvabilité….. Il est intéressant de comparer cela avec l’Islande qui vient de rendre solvable une partie des dettes des ménages….

Au niveau européen, quelques données inquiétantes (sans nous attarder sur celles issues des fameuses données PMI… enquêtes plus que données). D’abord au niveau économique, nous notons en moyenne zone euro une baisse de 2,1% des prêts aux entreprises.  Pour l’Espagne, le crédit au secteur privé a baissé de 19,3 % (entreprises) et de 5% (ménages). Pour le Portugal, cette part ménages a baissé de 6% et de 7,7% en Italie…. En France, si le Ministre de l’économie indique toujours que la croissance est de retour, il convient de regarder de près notre situation. L’augmentation de 0,2% de la consommation a compensée la baisse de 0,6% des investissements. Tandis que le commerce extérieur contribuait négativement (-0,7 point), la hausse des stocks a permis d’obtenir 0,5 point de croissance… Ce qui veut dire en réalité qu’à stock égal, le PIB de la France a diminué de 0,6% !

La situation des pays de la zone euro est donc dramatique. Nous achetons du temps depuis maintenant 5 années ;  nous achetons de plus en plus cher un temps de plus en plus court. Pour la zone euro, s’il apparaît nécessaire à beaucoup d’avoir une stratégie coopérative, une question fondamentale perdure : qui paye ?

La Grèce ne paiera pas ses dettes, comme d’autres pays. L’Italie, l’Espagne, le Portugal s’interrogent… Nous allons donc là aussi vers un défaut partiel au minimum, voire davantage, car en zone euro, nous ne pouvons payer en « monnaie de singe » comme actuellement le japon et les Etats-Unis le font…. Une bataille diplomatique et économique vient donc d’être lancée par la Commission (procédure initiée contre l’Allemagne), dont l’objectif est de faire « plier » l’Allemagne.  Soit les pays du sud explosent ou quittent la zone euro, soit nous resolvabilisons ces Etats dont la France par le biais d’impression monétaire ce que refuse l’Allemagne…  les économies de la zone divergent et les forces / dynamiques s’opposent.

De même, tous les pays ne peuvent tenter de bâtir leur croissance sur les exportations en zone euro via une baisse des salaires… D’abord parce que ces politiques (Espagne, Grèce, Portugal, Italie, …) entraînent des politiques déflationnistes…. Nous sommes en zone euro désormais en déflation. Forte pression déflationniste en Europe. Plus encore, cette pression devient structurelle et non plus conjoncturelle. Ensuite car nous n’avons pas intégré l’essentiel de la problématique : la crise n’est que le bruit d’une mutation profonde. Certains d’entre nos responsables estiment toujours que nous sommes face à une simple crise, et donc que la croissance reviendra naturellement très vite, très tôt…. Etrange raisonnement qui dure depuis 5 années. L’état final ne ressemblera en rien en l’état initial. La croissance ne viendra pas.

Le taux de chômage des jeunes en Espagne est officiellement de 57,4% et de 58% en Grèce (pour un taux de chômage global de 27%) ! Laurent Pinsolle sur son blog gaulliste libre (http://www.gaullistelibre.com/ – de nombreuses données de cet article sont issues de son blog) donne des chiffres pour l’année 2012 particulièrement inquiétant : « le nombre de suicides a augmenté de 26%. Médecins du Monde s’alarme du fait que près de 30% de la population vit désormais sans couverture sociale, avec une baisse des vaccinations et une augmentation de 21% des embryons morts nés. On peut également rappeler que le PIB a baissé de 25%, le pouvoir d’achat de la population de 40%, que le taux de chômage dépasse 25% et même 50% pour les jeunes, que le SMIC a été baissé de 22%, et même 32% pour les jeunes et enfin qu’1% de la population a quitté le pays en 2011 ! »…

De ce simple fait, soyons clairs : au sud du continent, non seulement la Grèce mais plus encore l’Espagne comme l’Italie peuvent désormais quitter la zone euro ! Au nord, l’Allemagne est en position de le faire. Car les deux politiques divergent : une politique monétaire adaptée aux pays du sud est destructrice de valeur pour l’Allemagne tandis qu’une politique monétaire adaptée à l’Allemagne est destructrice pour l’économie des pays du Sud… Bref, la politique monétaire commune n’est pas adaptée à l’ensemble de la zone euro ! De même, ne rêvons pas, les conditions macroéconomiques d’une union monétaire entre l’Allemagne et la zone euro ne sont pas réunies, et ce, malgré toutes les belles déclarations suite à l’accord sur l’union bancaire !

Il est intéressant de noter que différentes analystes économiques envisagent désormais le fait que l’Allemagne puisse raisonnablement quitter l’euro  même si les Allemands ne veulent pas en prendre l’initiative (notamment dernière étude de Patrick Artus de Natixis). Pour ce dernier, l’Allemagne devrait sortir de l’euro au regard de l’asymétrie des cycles entre l’Allemagne et le reste de la zone euro, l’affaiblissement des liens économiques entre l’Allemagne et les pays de la zone euro…  la crise de la zone euro a poussé l’Allemagne à développer son commerce extérieur hors zone euro. Ce qui implique aussi que pour conserver l’euro, il nous faut accepter la concentration croissante de l’industrie et des services en Allemagne avec les flux migratoires associés !!!! Ce qui est inacceptable. Comme est inconcevable le fait que tous les pays se lancent dans une politique économique basée sur l’exportation massive alors même que tous les pays voient leurs économies se contracter et leur demande intérieure se réduire !

Face à ces données inquiétantes, comment réagissent les marchés et les places boursières ? De manière totalement déconnectées de la réalité… Les commentateurs ne parlent que des marchés financiers… pas de l’économie… Logique, car les QE ne servent pas à l’économie mais aux seuls marchés financiers… Les niveaux de valorisation ne correspondent pas à la réalité. Une déroute boursière est à prévoir et pas seulement sur le marché action mais plus certainement (et plus inquiétant) sur le marché obligataire…. A titre illustratif, la BNP a des encours à hauteur de 48 000 milliards d’euros…. Quels fonds propres en face ? Autre exemple  que celui de la volonté de différentes aires géographiques de définir des monnaies communes : Koweït, Qatar, Bahreïn, Arabie Saoudite d’une part, mais aussi Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda et Burundi en Afrique… Autre exemple encore les transferts massifs d’or vers l’Asie via Hong-Kong… Autre exemple toujours, l’engouement pour les Bitcoins, qui démontre avant tout la suspicion envers les monnaies traditionnelles et la crainte d’un effondrement monétaire.

Il en est bien davantage au niveau de l’effondrement social….

Deux enquêtes (publiées semaine dernière) montrent que la situation économique et sociale se dégrade au nord de l’UE, y compris hors zone euro, et non plus uniquement dans les pays du sud de l’UE…. Ainsi l’enquête des médecins britanniques notant une nette augmentation des personnes hospitalisées pour malnutrition…. Au-delà, c’est bien sur le recensement des personnes bénéficiant de l’aide alimentaire (18% de la population américaine pour avoir un point de comparaison). En Grande-Bretagne, en quatre ans (2008 – 2012) nous sommes passés de 26 000 personnes bénéficiant de cette aide à 347 000 !  De plus en plus d’enfants sont concernés. En Grèce, aucun chiffre national n’est disponible, seuls des chiffres régionaux existent indiquant que dans certaines régions le taux d’insécurité alimentaire atteint les 60% ! En Espagne, 22% de la population vit officiellement sous le seuil de pauvreté et l’aide alimentaire concerne désormais directement 2,5 millions de personnes (sur une population totale de 47 millions) contre seulement 0,5 en 2008 ! Plus encore, le choc a été rude de découvrir pour les espagnols qu’il était désormais nécessaire d’ouvrir les cantines scolaires pendant les vacances afin d’offrir un repas complet par jour à des milliers d’enfants ! En Italie, avant 2012 aucune aide alimentaire n’était distribuée par la Croix Rouge. En 2012, ils sont 378 000 personnes ! En France, plus de 9 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté et 4 millions vivent d’aide alimentaire soit 16,5% de la population !

La situation économique et sociale s’aggrave donc et les décisions devant être prises seront avant tout politiques. En Italie, comme au Portugal, on s’interroge politiquement sur la dette publique et sur la nécessité de rester dans l’euro. Aux Pays-Bas, en France, en Grèce, les élections de 2014 verront de nombreux députés euro-critiques élus…  La Grande-Bretagne a remis en 2017 un vote sur la question européenne. En Allemagne, la coalition gouvernementale avec le SPD refuse à la fois davantage de solidarité envers les autres Etats et les euro-obligations. Plus encore dans le texte de l’accord de gouvernement entre les deux formations politique, est proposé qu’à l’avenir les plans d’aide aux autres Etats s’accompagnent obligatoirement d’une participation des pays aidés, bref d’une mise en application du précédent / modèle chypriote, à savoir la saisie de l’épargne…

Nous assistons donc partout à la montée de responsables politiques que nous nommons avec erreur populistes (Renzi et Berlusconi, Beppe Grillo, Marine Le Pen, etc…) mais aussi bien plus loin que la zone euro (Aam Admi Party en Inde, le parti du citoyen ordinaire)…. Avec erreur car les populistes, ce sont les peuples qui se sentent dominés, exclus, démunis, trahis, perdus, angoissés et en insécurité sociale, culturelle, physique, alimentaire, éducative et professionnelle y compris vis-à-vis de leur propres avenirs… bref, les populistes se sont ceux qui souffrent le martyr aujourd’hui confrontés qu’ils sont à la réalité…. en aucun cas, il ne convient de les stigmatiser car la dimension sociale est plus clivante que la dimension politique.

Le social c’est l’abandon des chiffres et le retour de l’humain, c’est la dignité de la personne vivant de son travail, fière de ce dernier comme de l’éducation qu’elle peut octroyer à ces enfants ; le social c’est la fatigue d’une journée de travail qui se termine dans la dignité d’un chez soi décent ; le social c’est la sécurité des personnes qu’elle soit culturelle, alimentaire, énergétique, professionnelle (nous devons sécuriser les personnes, pas les emplois), physique ou éducative ; le social c’est de vrais moyens de transports permettant de relier les centre urbains aux populations périurbaines….

Le FN devient un parti de laissés pour compte et donc devient de plus en plus porteur d’un simple message social dans une déliquescence du pouvoir politique ! De là, aussi l’aspiration dans l’opinion publique au renouvellement complet du personnel politique. En France, nous mesurons chaque jour le rejet de notre exécutif. Or, zéro désir de droite dans ce rejet de notre exécutif, mais bien une volonté sociale (les fractures françaises) de modifier le système…. Face à une formidable défiance envers la classe politique dans son ensemble et les « élites ».  Comment le peuple pourrait-il ne pas manifester ce dégoût de la politique et de la classe politique dans son ensemble lorsqu’il constate les rentes de situation de ce personnel politique qui ne vise qu’à se recaser par simple cooptation (Harlem Désir pour la troisième fois tête de liste aux élections européennes …. MAM et Morano pour l’UMP, ….). La parole politique souffre donc d’un discrédit absolu…. Les Français, comme d’autres peuples dans le monde non seulement ne croient plus en l’autorité politique mais ils commencent à ne plus écouter personne… Et dans les difficultés, de plus en plus, les batailles se livrent hors du champ politique mais se multiplient et se développent dans le champ social (sur le terrain sociétal).

Que comprendre au final ? Tous les grands avantages acquis, y compris sociaux, ont été pensés et réalisés durant des périodes durables de croissances fortes. Nous ne sommes plus dans ce cadre. Les possibilités ne sont plus les mêmes sachant que dans un horizon court et moyen terme, nous n’aurons plus de forte croissance. Alors quelle alternative ? Celle d’un retour aux fondamentaux et d’un discours social fort mais réaliste appelant aux sueurs et aux larmes car il n’existe pas de solution miracle et de court terme…juste un chemin pavé d’obstacles que nous devons surmonter ensemble (la Nation) car nous nous en sortirons ensemble ou pas du tout ! La France est une nouvelle fois face à son destin, celui d’abord de sa propre volonté !