IRAN nucléaire ou dénucléaire : un pivotement stratégique ?


Depuis de nombreux mois les Etats-Unis et l’Iran ont tenu des négociations bilatérales directes et secrètes sur le nucléaire, tenant informés les Russes des avancées mais pas les autres (notons que d’autres négociations secrètes bilatérales se poursuivent entre les deux pays concernant l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie et la normalisation des relations entre les deux pays)…. Se sentant écartée, la diplomatie française par le biais de Monsieur Fabius à fait volontairement capoter les premières négociations…. La gesticulation médiatique de notre Ministre des Affaires Etrangères me semble avoir été contre-productive, autant sur la forme que sur le fond nous faisant perdre l’essentiel de notre marge de manœuvre.

Plusieurs raisons expliquent cette position diplomatique. Tout d’abord une croyance ferme en la non-prolifération pour préserver la dissuasion nucléaire française. La France ne veut pas que dans la foulée d’un Iran nucléaire, la Turquie, l’Egypte et l’Arabie saoudite se lancent dans la course à la bombe. Seconde préoccupation majeure,  celle de la menace qu’une arme nucléaire ferait peser sur Israël. Mais il existe aussi des motifs plus subtils comme ceux résultants notamment de la façon dont l’Iran a essayé de manipuler la France dans l’affaire de la chercheuse Clotilde Reiss. Cette défiance française envers l’Iran n’est pas nouvelle. Sous Jacques Chirac déjà, la confiance était plus que réduite. Sous Nicolas Sarkozy, de même et François Hollande perpétue cette méfiance.

L’accord obtenu entre l’Iran et le groupe des 5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Allemagne) ne règle rien puisqu’il s’agit d’un accord intérimaire de six mois. Cela reste très important mais ce n’est qu’un premier pas, un pari. En quelque sorte des préliminaires devant permettre la mise en confiance de deux parties. En ce sens, cet accord intermédiaire est une bonne chose car il permet de tester les iraniens. Si les intentions des parties sont sincères, il est possible d’arriver à un accord mais ce sera au prix de nombreux efforts et d’’énergie des deux côtés. Mais ne pas omettre aussi qu’il reste à démontrer (par des actes) la volonté iranienne de ne pas acquérir l’arme nucléaire (j’en doute). Il est impossible de savoir ce que veulent réellement les iraniens, d’autant que les différents centres de pouvoir à Téhéran ne possèdent pas des avis commun sur le sujet, et notamment sur le fait de n’être qu’un pays du seuil… Pour Israël, et nombres d’experts, l’Iran ne cherche par ce biais qu’à gagner du temps….

Concernant le droit à l’enrichissement la situation est moins claire qu’il n’y parait.  Le texte de l’accord parle « du droit à l’Iran à avoir une industrie nucléaire » donc le droit en l’enrichissement. A l’inverse le Quai d’Orsay comme les Etats-Unis indiquent qu’il n’en est rien. Cela sera sans nul doute un point de discorde futur.

Surtout, les détails de l’accord vont octroyer immédiatement des avantages au quotidien des iraniens. Une partie des revenus pétroliers qui étaient gelés vont pouvoir être utilisé à différents achats. De plus, par l’espoir qu’il suscite, cet accord permet l’ouverture de représentations commerciales à Téhéran. Les Etats-Unis tempèrent cet enthousiasme mais vont ouvrir une représentation commerciale…

Alors pourquoi ce mouvement diplomatique, ce pivotement stratégique, et pourquoi maintenant ?

L’Iran doit rompre son isolement : Crise économique (en large partie issue des sanctions économiques) ; Crise sociale (peuple éduqué, ouvert à l’occident, démographie jeune et féminine ; mais aussi peuple désireux d’ouverture…) ; Crise politique (fracture entre les élites et le « peuple » développé par Ahmadinejad, fracture entre les mollahs et les aspirations de la jeunesse) ; Crise de classes (entre les pauvres, la nouvelle bourgeoisie iranienne y compris des mollahs, et celles des pasdarans)…

Les dernières informations laissent à penser que techniquement l’Iran est assuré de posséder les compétences techniques pour être un pays du seuil comme le Japon (cas japonais qui possède le savoir, les compétences techniques, les systèmes y compris les vecteurs, et le matériel fissible ; mais qui n’est pas une puissance nucléaire tout en étant en capacité de le devenir en quelques mois) ou comme Israël (cas israélien qui possède des armes nucléaires, mais ne reconnaît nullement en détenir). L’Irak est devenue un allié des iraniens ; Le jeu du Qatar et de l’Arabie Saoudite, finançant l’ensemble des mouvements sunnites fondamentalistes…

Un consensus est en train d’émerger au sein des dirigeants iraniens sur la nécessité de parvenir à un accord sur le nucléaire afin d’alléger les sanctions (inflation à 50% ; recettes pétrolières diminuées par deux en 2012) en parallèle de celui qu’il était impossible de parvenir à un accord sans reprendre les relations avec les Etats-Unis. Certaines sources laissent à penser que l’Iran envisage l’affirmation de son statut de puissance régionale par le biais d’un rapprochement avec les Etats-Unis. Il en est d’ailleurs de même aux Etats-Unis où nombres d’analystes admettent en fin qu’il est impossible de régler certaines crises du Moyen-Orient sans réintroduire l’Iran comme acteur.

Nous allons assister à un jeu subtil, un jeu persan…. Les iraniens sont aujourd’hui en position/posture de négocier/transiger, montrer d’abord une volonté, tester ensuite certains pays (Turquie, Israël, Etats-Unis, …) sur différents sujets, suggérer des pistes de négociation (car pour les Perses la négociation signifiera échanger….). Cette nouvelle approche ne constitue en rien en un renoncement aux objectifs stratégiques iraniens : rôle de l’Iran comme puissance régionale, sanctuarisation du régime, poursuite du programme nucléaire. Rohani n’est en rien un réformateur…. Il est juste pragmatique….

Mais, il convient aussi de noter que cette approche diplomatique, sorte de « normalisation » de la politique extérieure iranienne, peut avoir des conséquences sur les équilibres (précaires) de la politique intérieure iranienne. Rohani devra donc à la fois négocier avec les Etats-Unis et démontrer en interne que cette négociation n’affaiblit pas l’Iran. Des lignes rouges existent donc (soutien au Hezbollah) impliquant un équilibre subtil des forces politiques…

Mais, au-delà, existent surtout des motivations géopolitiques, et notamment les positions de quelque uns de nos partenaires : Israël, l’Arabie Saoudite ou encore le Qatar… L’Arabie saoudite redoute l’expansionnisme irano-chiite dans le monde arabe, que ce soit chez elle, à Bahreïn, en Irak, au Liban et bien sûr en Syrie… plus encore d’un Iran chiite puissance régionale nucléaire face à elle…

Deux pays sont à prendre en compte dans le suivi de la normalisation : Israël et l’Arabie Saoudite. Certes, Israël ne souhaite pas que l’Iran devienne une puissance nucléaire ; mais elle ne possède pas de différend stratégique avec l’Iran. Désireuse de garder son monopole nucléaire (qu’elle n’aura plus de fait), elle reste méfiante vis-à-vis de la levée des sanctions et plus encore d’une éventuelle normalisation des relations entre les Etats-Unis et l’Iran ; même si à plus long terme Israël pourrait bénéficier d’une telle normalisation.

Quant à l’Arabie Saoudite, sa méfiance / opposition repose sur des considérations stratégiques face à une volonté iranienne de domination régionale et d’opposition religieuse. Une normalisation des relations entre les Etats-Unis et l’Iran conduirait inévitablement au renforcement de l’influence de l’Iran et donc par ricochet à l’affaiblissement de la position saoudienne, mais plus encore par la fin du positionnement de l’Arabie Saoudite comme pays « musulman modéré » (ce qui est faux par ailleurs). Le positionnement et le soutien de l’Arabie Saoudite au nouveau pouvoir égyptien étant une suite logique de cette recomposition géostratégique.

La grille de lecture consistant  à décrypter les affrontements et tensions en cours au sein du monde arabe comme la résultante de l’opposition entre démocratie et intégrisme / Dictature est erronée. Il s’agit d’une vision importée. La grille de lecture efficience repose sur l’affrontement entre sunnites et chiites, dans un conflit pluriséculaire islam contre islam.

Dans ce contexte nouveau qui émerge, il serait bon que la France se positionne et n’assiste pas passivement à un tel bouleversement. Dès 2009, j’indiquai dans un dossier sur l’Iran que la France devait modifier sa perception de la problématique iranienne et donc devait infléchir sa politique à l’égard de ce pays. La France à des intérêts stratégiques et économiques à défendre en Iran qui ne sont pas nécessairement ceux des Etats-Unis. L’exemple du retrait de Peugeot du marché iranien (second marché de ce constructeur après la France avec 455 000 véhicules) suite aux pressions américaines est un exemple majeur. Attendons-nous à des conséquences…. Retrait de Peugeot, difficulté pour Total…. Mais potentiellement montée de Renault ?

Nous devons dépasser la vision poussiéreuse d’un pouvoir iranien monolithique, néo-conservateurs pour adopter une politique diplomatique plus active et plus réaliste, y compris aux regards des changements futurs au sein de la vie politique iranienne…

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