La sécurité a pris le pas sur la défense


Ci-après une tribune libre du VAE (2S) Thierry d’Arbonneau, ancien commandant de la force océanique stratégique, auteur de Brises Stratégiques (SPE Barthélémy).

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/budget-des-armees-la-securite-a-pris-le-pas-sur-la-defense_1187170.html?xtor=EPR-3020-1187170-20121118

L’amiral Thierry d’Arbonneau s’inquiète de voir les questions de défense et de sécurité nationale traitées par un seul « Livre Blanc », qui doit définir les orientations du pays sur ces sujets d’ici au début 2013. Selon lui, cette association risque de se faire au détriment des armées. Tribune publiée sur le site l’express.fr.

 

Parmi les grands sujets régaliens non abordés pendant la campagne présidentielle, la défense figure en bonne place dans le peloton de tête, en nombreuse compagnie il est vrai. Les efforts pour qu’il en soit autrement ont été vains. Les Français, même s’ils déterminent leur choix électoral d’abord sur d’autres critères, avaient pourtant le droit de savoir.
Le « chef des armées », choisi au suffrage universel, n’est pas un titre protocolaire, c’est une responsabilité rare dans les pays démocratiques. Incidemment, au moment de l’élection l’armée était lourdement engagée en Afghanistan et un sommet important de l’OTAN était annoncé. Mais la frontière du nord-est étant calme, la défense n’a-t-elle donc plus d’importance?
Après l’annonce hasardeuse et téméraire d’un retrait anticipé d’Afghanistan dont il a fallu gommer les effets malheureux auprès des Alliés comme au sein des armées, après un positionnement opportunément en retrait au sommet de Chicago, la défense est remise dans les mains de la Commission du livre blanc.
La principale idée sur la défense est donc sa réduction
Mais quelle que soit son analyse géostratégique, elle sera brillante, l’enveloppe budgétaire est déjà définie en solide réduction. La principale idée sur la défense est donc sa réduction. Sa nature ne peut pourtant se satisfaire d’une explication limitée à la simple participation à un effort collectif qui d’ailleurs ne l’est pas complètement. C’est un peu court compte tenu des enjeux, celui de l’Union Européenne n’est pas le moindre (1). Mais à en croire l’agenda qui nous est proposé, il faut attendre le livre blanc pour les connaître. Ce sera un peu tard.
Si la dissuasion est maintenue par la volonté présidentielle explicite, et c’est heureux, la réduction va se porter sur les trois composantes conventionnelles des armées selon deux schémas que l’on pressent : réduction homothétique de l’armée de Terre, de la Marine et de l’armée de l’Air, ou réduction massive de l’armée de Terre et maintien à peu près des deux autres armées. Le choix est simple et il promet de belles bagarres: les deux options sont également mauvaises. Il reste que les armées devront rentrer tête baissée mais disciplinées, dans l’une de ces deux seringues qui lui seront offertes. Le livre blanc le justifiera.
On aurait pu espérer mieux. La démarche politique qui manœuvre là comme ailleurs au gré des évènements, espérant coller à la meilleure option tactique, ne se hasarde pas à la recherche du sens donné aux décisions. Quelle est la vision prospective pour la défense, quel est le sens de nos actions au-delà de l’opportunité politique ou industrielle (2), telles sont les questions qu’il faut se décider à résoudre avant de se lancer dans la cueillette, bien sûr essentielle, des formats d’armées et de leurs équipements.
A propos de sens, l’amorce du contresens fut donnée en 2007, avec le nouveau livre blanc qui additionnait la sécurité à la défense. Les deux ont leur noblesse, la question n’est pas là. Pour justifier cet amalgame défaillant, il fallait une expression, ce fut le « continuum » entre la sécurité et la défense. Il arrive bien entendu que les moyens de la défense soient nécessaires pour épauler certaines tâches de sécurité (3), mais le coeur du métier n’est pas le même. La nature du terrain et les armes utilisées par les délinquants qu’ils soient terroristes ou de droit commun, peuvent le justifier.
S’il faut intervenir au Sahel pour aider les pays de la région à en chasser AQMI et ses milices locales, ce sera affaire de moyens militaires. La sauvegarde en mer, la surveillance aérienne du territoire, sont toutes deux indispensables, et font naturellement appel aux moyens de la Marine et de l’armée de l’Air. Mais les experts de la sécurité le reconnaitront, le véritable continuum se fait entre la sécurité et le développement économique créateur d’emplois, entre la sécurité et la formation, entre la sécurité et les activités variées de la vie citoyenne, culturelles, cultuelles, sportives ou autres. Dans ces domaines il est vrai, le rôle social des armées peut apporter quelques réponses (4), mais elles seront marginales.
Les choix budgétaires, on y revient, peuvent ainsi se lire comme un jeu de vases communicants, qui transfère une partie des crédits de la défense vers ceux de la sécurité.
Le continuum aurait également pu se faire avec la diplomatie. La célèbre formule de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », l’a exprimé il y a deux siècles. C’était un constat de l’histoire, et la fin de la guerre froide l’a remis d’aplomb. Le lien entre diplomatie et défense est sans doute le plus fort et le plus nécessaire, mais la force du dispositif vient de la séparation/coopération des deux, et non de leur fusion, d’ailleurs tout spécialement improbable. Donc pas de livre blanc de la défense et de la diplomatie.
Il y a aussi un continuum du renseignement. Quel que soit l’organe de sa collecte, il est, selon sa nature avec l’ajout assez récent de l’économique, au service des diverses actions de l’état et des entités publiques ou privées auxquelles ce dernier le destine. Mais s’il y a un domaine où tous les œufs ne doivent pas être mis dans le même panier, c’est bien celui-ci. L’organisation actuelle est le fruit d’une certaine sagesse. Le choix des hommes pourvoit au bon fonctionnement. Le continuum du renseignement ne justifie pas la fusion sécurité et défense.
Force est de constater que dans cette fusion, la sécurité a pris de facto le pas sur la défense. Les choix budgétaires, on y revient, peuvent ainsi se lire comme un jeu de vases communicants, qui transfère une partie des crédits de la défense vers ceux de la sécurité. Les besoins certains de la sécurité ne sont pas en cause mais la fusion complique la compréhension de la défense, comprime son rôle et donc ses ressources.
Il faut extraire la sécurité du livre blanc sur la défense et rédiger un livre blanc de la sécurité doté d’une égale ambition. La complexité actuelle de la protection des installations d’importance vitale, le justifie à elle seule. Le livre blanc sur la défense doit retrouver son originalité, son sens, afin de retrouver le sens de la défense elle-même, de procéder aux bons choix et d’éviter aux armées de mener un âpre combat défensif pour sauver ce qui peut l’être, si besoin au détriment l’une de l’autre.

Références: (1) Brises stratégiques pages 13 à 16(2) Brises stratégiques page 7. (3) Puisqu’il y a continuum, pourquoi passer la Gendarmerie avec son statut militaire qui en fait l’originalité, de la défense à l’intérieur? (4) Brises stratégiques, pages 31 à 33

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